Le Verbe Matriciel : Quand la parole au féminin façonne le monde

Dans l’imaginaire contemporain, la poésie ancienne est souvent reléguée au rang de simple divertissement ou de confidence romantique. Pourtant, pour les civilisations de l’Antiquité et du Moyen Âge, le maniement des mots n’avait rien d’une activité passive : il s’agissait d’un art savant, hautement codifié, doté d’une portée politique et d’une efficacité magique redoutables. Qu’il s’agisse de la rigueur mathématique des bardes gallois ou de l’orfèvrerie verbale des filid irlandais, la parole n’était pas un simple reflet de la réalité, mais la force primordiale capable de l’ordonner, de la consacrer ou de la détruire.

Mais d’où les maîtres de la parole puisaient-ils une telle souveraineté ? Loin d’être une invention humaine ou une affaire de force brute, ce pouvoir du Verbe était universellement placé sous un patronage sacré bien spécifique : celui des divinités féminines. De la déesse celte Brigid aux figures démiurgiques d’Égypte, de l’Inde védique ou du Japon, les déesses de l’éloquence et du récit n’incarnent pas des muses passives murmurant à l’oreille des hommes. Elles sont les matrices actives du cosmos, celles dont le décret souverain et l’acte de nommer font advenir le réel. Explorer la rigueur des traditions poétiques anciennes et le panthéon de leurs protectrices, c’est redécouvrir une théologie oubliée : celle d’un Verbe au féminin qui pense, écrit, et perpétue la structure même de l’univers.

La poésie des anciens Celtes, loin des clichés romantiques, était un art savant, hautement codifié et doté d’une importance sociale et politique majeure. Bien que la culture des Celtes de l’Antiquité fût de tradition exclusivement orale, les historiens grecs et romains — comme Diodore de Sicile ou Strabon — nous rapportent le rôle crucial de leurs poètes, les bardes (bardi). Véritables juges de la renommée au sein d’une société guerrière, ces derniers maniaient l’art de la louange et de la satire. Ils possédaient un pouvoir diplomatique si grand qu’ils pouvaient, selon les chroniques, interrompre une bataille imminente en se jetant entre deux armées.

Nous avons connaissance de ces techniques poétiques tardives en Irlande et au Pays de Galles grâce aux manuscrits médiévaux. En Irlande, les lettrés traditionnels (filid) et les moines copistes ont préservé une poésie d’une fraîcheur exceptionnelle pour l’Europe médiévale, caractérisée par une attention minutieuse portée aux phénomènes minuscules, comme le chant d’un oiseau ou l’arrivée de l’hiver.

Entre le XIIe et le XVIIe siècle, le Dán Díreach (« poésie directe ») devient le joyau de la poésie irlandaise classique. Pratiqué par les filid, ces poètes de cour professionnels formés pendant douze ans dans des écoles spécialisées, cet art est le digne héritier de la tradition des bardes anciens. D’une complexité absolue, ce système dépasse le simple compte syllabique pour imposer une superposition stricte de rimes de fin de vers, de rimes internes, d’allitérations et de consonances, utilisant des strophes nommées rann (comme le mètre Deibhidhe) [1].

En voici un exemple :

« Mór an t-anmhuin ar fhear ndána, do mheasgadh a mheanmána; gan a ghaol re hArt ná re hAodh, fa dtaobh chraobh na ngéag nglanmhaor. »

« C’est une grande attente [une lourde peine] pour un homme de poésie, qui trouble son esprit ; de n’avoir aucun lien de parenté avec Art ni avec Aodh, auprès de la lignée de ces branches aux purs et grands intendants. »

Au Pays de Galles, la tradition s’est plutôt orientée vers l’héroïsme sombre et l’élégie, portée dès le VIe siècle par les premiers bardes tels que Taliesin. En terre galloise, l’englyn (au pluriel englynion) est l’une des formes poétiques les plus anciennes, concises et complexes de la littérature celtique. Sorte de pendant celte au haïku japonais ou au sonnet, l’englyn est une strophe très brève qui répond à des règles mathématiques d’une exigence extrême. Plus que sur de simples rimes de fin de vers, il repose sur la cynghanedd, un système d’harmonie consonantique, d’allitérations et de rimes internes obligatoires qui structure le vers de l’intérieur. Qu’il serve à pleurer les guerriers tombés au combat ou à chanter la nature, l’englyn incarne la quintessence du génie celtique : un art de l’orfèvrerie verbale où la puissance de l’évocation naît d’une contrainte formelle absolue. Cette tradition est si solide qu’elle demeure encore vivante et pratiquée aujourd’hui au Pays de Galles lors des grands festivals littéraires.

Voici un exemple célèbre du poète médiéval Cynddelw Brydydd Mawr (XIIe siècle) [2], décrivant le cor de guerre du prince Llywelyn :

« Balch ei fugunawr ban nafawr ei lef, pan ganer cyrn cydawr; corn Llywelyn llyw lluydfawr, bon chang blaen hang bloed fawr. »

« Fière est sa clameur quand s’élève son cri, quand sonnent ensemble les cornes de guerre ; le cor de Llywelyn, chef des grandes armées, large à sa base, étroit à son embouchure, pousse un grand cri. »

Chez les Celtes, cet art de la parole sacrée était placé sous la protection de Brigid, patronne des poètes, des bardes et des filid. Elle incarnait la source spirituelle de laquelle découlait le savoir des lettrés.

Ce patronage féminin du Verbe ne relève jamais du simple détail folklorique ou d’une attribution secondaire. Au contraire, il incarne un pouvoir théologique et cosmogonique majeur : la force primordiale qui structure, ordonne et fait exister le réel. L’acte de nommer est l’acte de créer, et de grandes déesses en sont les représentantes à travers le monde.

En Égypte ancienne, la déesse Neith en est une illustration spectaculaire. Figure démiurgique suprême, elle ne façonne pas le monde physiquement, mais le crée de toutes pièces en émergeant des eaux primordiales par l’émission de sept flèches verbales, ou paroles créatrices, qui fixent instantanément les lois de l’univers. Toujours en Égypte, ce pouvoir du Verbe se déploie dans sa dimension scripturale avec Seshat, la « Maîtresse des Livres ». Loin d’être une simple secrétaire divine, elle est la puissance souveraine qui consigne l’histoire, fixe la mémoire des règnes sur l’arbre de vie et dicte les plans architecturaux et astronomiques des temples, conférant aux mots le pouvoir d’ancrer l’éternité dans la pierre.

Dans l’Inde védique, cette souveraineté de la voix est personnifiée par Vāc, la Parole cosmique. Antérieure aux grands dieux du panthéon classique, elle est l’énergie vibratoire primordiale, le son mystique qui soutient le cosmos et permet la communication indispensable entre le divin et l’humain. Cette entité majeure évolue ensuite sous les traits de Saraswatī, déesse incontournable de l’éloquence, des lettres et de la sagesse. C’est elle qui insuffle à Brahmā l’intelligence verbale nécessaire pour ordonner le chaos, et c’est elle qui crée la grammaire et le sanskrit, prouvant que la maîtrise du langage est la clé de voûte de toute civilisation.

Cette centralité du récit se retrouve dans la tradition nordique avec Saga, la déesse de la mémoire historique et du récit. Résidant dans son palais de cristal, elle boit chaque jour l’hydromel de la sagesse pour préserver et raconter l’histoire des mondes, incarnant le Verbe dans sa fonction de transmission mémorielle inaltérable. Enfin, au Japon, la déesse Benzaiten hérite de cette immense dignité en devenant la patronne de tout ce qui coule, reliant dans un même flux l’eau, la musique, la poésie et l’éloquence. Invoquée par les lettrés pour délier leur langue et affiner leur style, elle rappelle que le pouvoir de persuasion et la beauté des mots gouvernent les esprits. De l’Afrique à l’Asie en passant par l’Europe du Nord, ces déesses ne se contentent pas de protéger les arts : elles rappellent que le Verbe est la force suprême par laquelle le monde est pensé, écrit et perpétué.

Pour ces divinités, à l’instar de Brigid, il ne s’agit pas simplement d’inspirer les mortels, mais de « dire » le réel, et par là même de façonner le monde. Elles n’incarnent pas la muse passive qui murmure à l’oreille des hommes, mais la puissance démiurgique active dont le décret matérialise la création. Dans cette perspective, le fait de raconter les exploits — qu’ils soient divins ou héroïques — n’est pas un simple exercice de mémoire ou de divertissement, mais s’intègre parfaitement dans ce processus de façonnage. Célébrer les hauts faits par la parole, c’est leur donner une existence éternelle, ériger des modèles pour la communauté et sculpter l’ordre social et moral de la cité. En associant l’ordonnancement du cosmos, de la loi et de la mythologie à une parole au féminin, ces traditions antiques reconnaissent que la structure même de la réalité n’émerge pas de la force brute, mais de la précision souveraine d’un Verbe matriciel. Écrire, nommer ou chanter les exploits sous leur patronage, c’est participer à un acte cosmique où la parole féminine donne sa forme, sa direction et sa mémoire à l’univers.

[1] Eleanor Knott, An Introduction to Irish Syllabic Poetry of the Period 1200-1600, Dublin Institute for Advanced Studies.

[2] Le Livre rouge de Hergest (Llyfr Coch Hergest), un autre manuscrit médiéval majeur écrit entre 1382 et 1410, conservé au Jesus College d’Oxford.

Première Mère et Tailtiu : L’origine sacrée des récoltes chez les Abénaquis et en Irlande

Bien que le cycle de Kloskurbeh (aussi appelé Glooscap ou Gluskabe selon les langues) trouve ses racines il y a plus de 10 000 ans — certaines de ses aventures faisant écho à la mégafaune disparue ou aux bouleversements géologiques de la fin de l’ère glaciaire — sa narration intègre de façon magistrale l’avènement de l’agriculture. Le mythe raconte comment Première Mère, née de l’union de la rosée et du soleil, apparut au premier instructeur des Abénaquis pour sauver son peuple de la famine. Voyant ses enfants dépérir, elle demanda à être sacrifiée et traînée sur une terre défrichée afin de transmuer sa propre chair en substance vitale. Kloskurbeh, exécutant ses volontés le cœur lourd, vit alors le sol se métamorphoser : là où les cheveux de la mère avaient effleuré la terre, de hautes tiges de maïs aux soies dorées jaillirent, tandis que le tabac germait de ses ossements pour porter les prières vers le Ciel. Par cet acte sacré, Première Mère ne quitta jamais réellement les siens, choisissant de se manifester éternellement à travers les récoltes pour nourrir physiquement et spirituellement chaque génération future.

Cette légende, qui circula exclusivement de manière orale durant des millénaires, fut consignée pour la première fois en 1893 par Joseph Nicolar, de la nation Penobscot (membre de la confédération Wabanaki), dans son ouvrage The Life and Traditions of the Red Man.

Par-delà les océans, un écho spirituel singulier relie les forêts de la Nouvelle-Angleterre aux collines verdoyantes de l’Europe celte. Malgré la distance géographique et les contextes culturels distincts, la structure symbolique du don nourricier demeure identique. En Irlande, on retrouve cette même figure de la mère primordiale dont le trépas féconde la terre.

Consigné principalement dans le Lebor Gabála Érenn (Le Livre des Conquêtes de l’Irlande) rédigé au XIe siècle, le mythe de Tailtiu raconte l’histoire d’une figure de transition, une reine des Fir Bolg dont l’abnégation a façonné le paysage physique et spirituel de l’île. Fille du roi d’Espagne et épouse du souverain Eochaid mac Eirc, elle entreprit la tâche titanesque de défricher la dense forêt de Breg. Par sa seule force et sa volonté, elle transforma en une saison des terres sauvages en plaines fertiles prêtes pour les semailles, symbolisant ainsi le passage de la nature indomptée à la civilisation agricole. Cependant, cet effort surhumain brisa sa santé, et alors qu’elle dépérissait, elle confia l’avenir de ces terres à son fils adoptif, le dieu solaire Lugh Lamfada. Tel que détaillé dans les poèmes du Dindsenchas (La Lore des Lieux) conservés dans le Livre de Leinster du XIIe siècle, Tailtiu demanda que des jeux funéraires soient organisés sur sa sépulture pour célébrer son labeur, instaurant ainsi la fête de Lughnasadh.

En comparant les récits de Première Mère et de Tailtiu, on découvre une résonance frappante : celle de la figure nourricière qui choisit de transposer sa force vitale dans le sol pour assurer la pérennité de sa lignée. Que ce soit à travers le corps de Première Mère devenant maïs ou l’énergie de Tailtiu se cristallisant dans les plaines d’Irlande, ces deux mythes illustrent une vérité anthropologique profonde : l’agriculture n’y est pas vue comme une simple technique, mais comme une extension de l’amour de la terre mère. La figure féminine ne disparaît pas ; elle change de forme pour devenir le paysage et la nourriture, liant ainsi indissociablement les peuples à la terre qui les porte.

L’empêcheur de tourner en rond : le Surmoi, de la ligne blanche à la Plume de Maât

Le « Surmoi » est une cellule psychologique dont les barreaux sont forgés par l’éducation, la morale sociale et les interdits parentaux. Cette instance agit comme un juge permanent qui ne nous évalue pas selon nos besoins réels, mais selon des concepts humains abstraits comme la réussite, la perfection, ou la bienséance. Le « je dois » et le « il faut ». Parce que ces lois sont purement intellectuelles et souvent déconnectées de la vie, elles engendrent une culpabilité chronique. Nous souffrons alors de ne pas correspondre à une image idéale, un « devoir-être » qui ignore la réalité de notre nature humaine. Ce mécanisme est le bras armé de ce que les Grecs nommaient l’Ananké, cette nécessité implacable qui, lorsqu’elle est dévoyée par l’humain, devient une contrainte aveugle plutôt qu’une structure saine et porteuse.

James Gillray (1757-1815). « French habits, numéro 10 : juge de Paix ». Gravure. Paris, musée Carnavalet.

Dans cette dynamique, le Surmoi se comporte comme un « vieux roi grincheux » qui refuse de céder sa place. Pour maintenir son autorité, il pétrifie la psyché dans une tradition souvent toxique, interdisant toute évolution qui menacerait l’ordre établi. En Psychosynthèse, ce personnage est identifié comme le Juge, une sous-personnalité qui usurpe la direction de notre vie intérieure. Les rêves mettent régulièrement en scène ce conflit sous la forme de figures d’autorité implacables : le policier ou le magistrat onirique, incarnations directes de cette force de contrôle.

Nous avons besoin d’un cadre, mais lequel et quoi faire avec ce Tyran ?

Dans les traditions les plus anciennes, le Surmoi n’était pas un code pénal intérieur, mais un alignement sur les lois de la nature et du cosmos. Ce Surmoi archaïque ne nous jugeait pas par rapport à des principes moraux arbitraires, mais nous rappelait à l’ordre du vivant. C’est, par exemple, l’image de la déesse égyptienne Maât, qui symbolise l’équilibre cosmique, la vérité et la justice. Peser son cœur contre la plume de Maât n’était pas une mesure de la soumission à des dogmes, mais une évaluation de l’harmonie de l’individu avec le rythme universel. C’est la différence fondamentale entre la culpabilité humaine, qui est une punition mentale, et la conséquence naturelle, qui est un rappel à l’équilibre.

Cette transition vers un Surmoi « naturel » modifie radicalement notre rapport à la honte et par ricochet la culpabilité. Dans le système du Juge humain, la honte est une flétrissure profonde : elle nous dit que nous sommes intrinsèquement « mauvais » ou « indignes » parce que nous avons échoué à remplir un concept. Elle est le regard méprisant du groupe ou du père intériorisé qui nous exclut de la communauté des « justes ».

À l’inverse, face aux lois du cosmos, la honte n’a plus de prise. La nature ne méprise pas l’arbre qui ne pousse pas droit ; elle constate simplement un manque de lumière ou d’eau, de place, d’espace. En reliant notre Surmoi à la source naturelle, la honte — qui est une émotion de retrait et de destruction de soi — se dissout pour laisser place à une simple observation de notre décentrage.

De tyran à gardien

L’enjeu d’une psyché libre est donc de débrancher le Surmoi de ses racines culturelles toxiques pour le rebrancher sur la source naturelle du vivant. Un Surmoi relié au cosmos devient un gardien protecteur plutôt qu’un persécuteur. En substituant la loi du cœur et de la nature aux concepts rigides de l’intellect, la honte s’efface au profit d’une responsabilité authentique envers soi-même et envers l’ordre du monde. On ne craint plus d’être jugé par les humains, on cherche simplement à rester en résonance avec ce qui nous dépasse.

La honte, comme la culpabilité, sont les outils de prédilection du « Vieux Roi » pour maintenir sa domination, car une psyché qui a honte et qui se sent coupable est une psyché qui n’ose plus s’affirmer ni se transformer. C’est ici que la référence à la dignité ontologique, incarnée par la Maât, offre une issue radicale. Devant l’équilibre cosmique, l’individu n’est jamais « indigne » ; il est simplement, à un instant donné, en accord ou en désaccord avec la vérité de son propre cœur.

Passer à cette dignité, c’est comprendre que l’erreur n’est pas une souillure morale, mais un signal de distorsion. Si la culpabilité nous fige dans le passé et dans la faute, la dignité reliée au cosmos nous remet en mouvement. Dans la salle du jugement d’Osiris, le cœur du défunt doit être aussi léger que la plume de la vérité. Cela suggère que le Surmoi « sain » ne cherche pas à alourdir notre conscience de reproches, mais à l’alléger de tout ce qui est faux, artificiel ou emprunté à autrui.

Se désidentifier

Pour modifier le Surmoi et le transmuter en une force protectrice et alliée, le premier pas consiste en une pratique rigoureuse de désidentification, telle que proposée par la Psychosynthèse. Il s’agit d’apprendre à observer la voix du Juge lorsqu’elle s’élève, non plus comme une vérité absolue, mais comme le discours d’une sous-personnalité héritée, comme « quelqu’un qui parle en nous ». En nommant ce censeur — comme celui du « Vieux Roi » ou du « Policier » aperçu dans nos rêves — nous créons l’espace nécessaire pour ne plus subir ses sentences.

Enfin, la modification profonde du Surmoi passe par un réapprentissage des lois de la nature. Il s’agit de confronter systématiquement chaque exigence de notre Juge intérieur à la réalité biologique et cosmique. En remplaçant les « on doit » et les « il faut » issus de la tradition sclérosée par des « on a besoin » et des « on a envie » fondés sur l’équilibre, nous opérons un transfert de pouvoir. Le Surmoi devient alors un gardien de notre intégrité.

Illustration par le rêve : La voiture et le marcheur

Prenons deux exemples de rêves pour illustrer ce passage du Juge au Gardien.

Premier rêve : « Je dois acheter des tickets de train mais le guichet n’est pas accessible car un cordon de policiers m’empêche d’y accéder. » Ici, les policiers représentent la fonction de blocage du Surmoi. Ils disent que nous n’avons pas le « droit » d’accéder à cette direction ou à ce voyage (à cause d’une directive donnée par la figure du père ou de la société….). C’est le « Vieux Roi » qui interdit le mouvement vers un destin nouveau.

Deuxième rêve : « Je marche sur une route, il y a la ligne blanche. En marchant je dépasse la ligne au moment où un policier vient en sens inverse. Il me dit bonjour de la main et je dis qu’heureusement que je ne suis pas une voiture car une voiture aurait eu un PV. »

Ce rêve montre la désidentification en marche. La « Ligne Blanche » est le concept humain pur, la limite arbitraire. Le policier ici ne poursuit plus, il salue. Pourquoi ? Parce que le rêveur a compris la distinction entre la « machine » (la voiture soumise au Moi social et aux PV) et l’« humain » (le marcheur qui suit une loi organique).

Une voiture qui franchit la ligne est « coupable » selon le concept. Un marcheur qui la franchit est simplement un être vivant qui se déplace dans l’espace. Le policier qui dit bonjour indique que le Surmoi devient un témoin du mouvement. C’est un pas immense vers la dignité ontologique : la règle est faite pour les concepts, pas pour le vivant.

On passe ainsi d’un stade où la loi nous bloque à un stade où l’on cohabite avec elle, tout en gardant notre liberté de mouvement.

« Tout ça parce que je me suis demandé à quoi pouvait ressembler le Surmoi dans une société qui n’a pas de police, de juge, de prison, de père tout puissant…« 

Dans les sociétés archaïques, le Surmoi débordait de l’individu tout en s’y appliquant à travers les tabous et les rites. Il était une force cosmique et collective incarnée. Violer un interdit social, c’était provoquer un cataclysme naturel, car la règle morale était indissociable de la loi physique. Le Surmoi était alors  projeté à l’extérieur de l’individu, agissant comme un mécanisme de régulation biologique indispensable à la survie de tous et toutes. Les rites de passage servaient à « graver » ces limites non pas comme un code civil, mais comme l’ordre immuable du monde. Se dépatouiller de notre Surmoi moderne, c’est peut-être retrouver cette sagesse ancienne : comprendre que la faute n’est pas une affaire de punition, mais une rupture d’équilibre avec le sacré. En cessant d’être cet « empêcheur de tourner en rond », le Surmoi redevient ce qu’il était à l’origine : le gardien qui veille à ce que notre vie reste en harmonie avec la ronde du cosmos.

Quelques livres

  • Assagioli Roberto, Principes et méthodes de la Psychosynthèse. (L’ouvrage fondateur pour comprendre les sous-personnalités et le processus de désidentification du « Juge »).
  • Campbell Joseph, Le Héros aux mille visages. (Sur le passage nécessaire de la loi sociale à la vérité intérieure et le voyage vers soi-même).
  • Corneau Guy, Père manquant, fils manqué. (Pour approfondir la figure du « Vieux Roi » et la difficulté de s’extraire de la loi du père).
  • Eliade Mircea, Le Sacré et le Profane. (Pour comprendre comment les sociétés archaïques vivaient les tabous et les rites en lien direct avec le cosmos).
  • Ferrucci Piero, Devenez ce que vous êtes. (Un guide pratique de Psychosynthèse qui traite avec clarté de la transformation et de la libération intérieure).
  • Héritier Françoise, Masculin / Féminin. (Pour nourrir la réflexion sur les fondements des rôles et des interdits de genre dans les sociétés primitives).
  • Jung Carl Gustav, L’Homme et ses symboles. (Indispensable pour décrypter comment les figures d’autorité oniriques incarnent des fonctions psychiques profondes).
  • Menu Bernadette, Maât, l’ordre juste du monde. (Une étude majeure sur cette notion égyptienne qui place l’équilibre cosmique au-dessus de la simple morale humaine).
  • Miller Alice, C’est pour ton bien. (Une analyse percutante sur la formation du Surmoi à travers l’éducation et ce que l’auteure appelle la « pédagogie noire »).
  • Verchère Sylvie, Le Féminin Solaire. (Un ouvrage pour redécouvrir une puissance féminine qui n’est pas soumise aux schémas de la passivité imposés par le Surmoi social).
  • Verchère Sylvie, Les Symboles du Masculin et du Féminin. (Pour une déconstruction des archétypes de genre et une exploration de la dualité au-delà des dogmes culturels).
  • Von Franz Marie-Louise, La Voie des rêves. (mécanisme et figures dans les rêves)

Car, Femme, l’Histoire te ment

Car, Femme, l’Histoire te ment
Le livre qui réunit archéologie interdite et féminin sacré
Adelise Lapier
Editions Rêve de Femmes

Il existe des femmes qui cherchent au fond de leur tripes l’essence de leur réalité. Guerrières sans armes elles ont le courage de questionner leur ventre, leur cœur et leur âme. Otant toutes les fanfreluches et les petites lampes rouges[1] comme les tabliers de servantes autoritaires, elles farfouillent au plus profond de la Terre et du Sang, elles cherchent le réel. Le réel de l’incarnation.

Adelise Lapier est de celle-là.  Et, elle ne se contente pas de creuser, de chercher, de trouver, pour bien lever les voiles, elle va aussi confronter ses trésors aux réalités de la recherche.

Son ouvrage Car, Femme, l’Histoire te ment est brillant. C’est un lourd travail de confrontation entre Le Féminin et ce que l’Histoire et les croyances en ont fait.  Enlevant une à une les pelures de l’oignon elle vise le cœur. Car, oui, Femmes, l’Histoire nous ment, sur nos capacités, nos possibles, notre nature même.

Le regard a osé changer d’angle. Une autre vision se fait jour et c’est bien ce dont nous avons besoin, de regarder autrement, de déboulonner les héros conquérants et belliqueux, ceux qui nous ont fait croire que nous n’étions « que » des femmes. C’est-à-dire pas grand-chose, une bête de somme, un objet de plaisir. Le travail est sérieux, sourcé et l’écriture fluide, structurée.

Enfin je peux lire chez une autre que moi, qu’il y en a marre d’appeler les Femmes du Sacré, « Putains » de Babylone. Moi aussi, lorsque j’ai vu la flèche de Notre Dame en flamme, j’ai pensé à une libération, enfin le Phallus tyrannique tombait à terre. L’Animus phallocrate perdait-il ses prérogatives ?

Bien sûr que Ségognole[2] n’est pas une vulve accouchant[3], elle montre le féminin dans « ses eaux qui s’écoulent lors des orgasmes, une eau qui n’est libérée que lorsque la femme est gorgée de plaisir. » Et de désir.

Bien sûr aussi que les femmes s’isolaient lors de leurs menstrues pour prendre soin d’elles, entre elles et non pour quelques vilains tabous.

Oui, femmes, on nous a menti et il est temps de redresser la barre, oui celle aussi d’un phallus, non conquérant, mais compagnon, ce compagnon sans lequel nous « pouvons-nous perdre » et Adelise de rajouter avec pertinence que  « Le sexe heureux, c’est-à-dire l’harmonie du couple, est la plus grande perte des humains lorsqu’ils ont inventé les monothéismes. »

Des lieux sont étudiés, décortiqués à l’aube de ce nouveau regard, dont Françoise Gange fut sans doute la figure de proue. Ne nous privons pas, ne vous privez pas, de ce petit trésor, de cette possible réappropriation de l’Histoire qui est aussi notre histoire et le manteau de notre essence.


[1] Qui indiquaient les bordels

[2] https://sidovm.wordpress.com/2023/06/02/labri-de-segognole-une-vulve-sacree-lecture-imaginale/

[3] Le spécialiste qui a dit ça n’a jamais du voir un accouchement !

La Déesse bleue

JE 47710 – Musée Egyptien du Caire

Cette figurine de faïence bleue a été découverte dans la tombe d’un archer du Moyen-Empire d’Egypte c’est-à-dire entre – 2040 et – 1782.

Sa ressemblance avec les Vénus du Paléolithique et les figurines du Néolithique est stupéfiante.  Déjà par sa taille, haute de 13 cm et large de 5 cm[1]. Ses bras ont été cassés, cependant la posture droite et comme figée la font hautement ressembler aux figurines du néolithiques, les « nues, blanches, raides », trouvées auprès des tombes et semblant les garder, les accompagner dans un processus de métamorphose. Est-il alors surprenant de trouver de ces figurines égyptiennes dans les tombes, y compris dans celles de enfants ?

Son triangle pubien est lui aussi parfaitement marqué, tout comme nous pouvons l’observer sur de nombreuses figurines préhistoriques. Les losanges de ses cuisses ne sont pas non plus sans évoquer les gravures réalisées sur les féminins de la préhistoire. Triangles, losanges, points et croisés sont des constantes pour « la » signifier.

Notons aussi ses jambes collées et comme coupées rappelant toujours les Vénus préhistoriques aux jambes fuselées, avec souvent pas de pieds et tout autant les figurines néolithiques, dont les jambes tout aussi fuselées, semblaient pouvoir être plantées en terre. Ici il semble difficile de pouvoir la planter en terre, tout au mieux la poser. Sur le plan du symbole et si cette image apparaissait dans un rêve, elle nous parlerait d’un féminin qui émerge de terre, avec solidité, aux racines profondes, pointant vers un « à venir », dans l’attente d’une métamorphose, d’un déploiement, promettant les trônes[2] et les tours des cités sur la tête des déesses de la vie régénérée.

Dans le Catalogue officiel du Musée Egyptien du Caire, Mohamed Saleh et Hourig Sourouzian parlent d’elle : « Combinant les qualités de la poupée, la séduction de la danseuse nue tatouée, le bassin fertile des déesses de la fécondité qu’on vénérait dès la préhistoire, et enfin la couleur symbolisant l’éternel renouveau de la vie, ces petits objets incarnent le principe féminin destiné à réjouir et à régénérer le défunt ».

Si le rapprochement avec la préhistoire est, en effet, une évidence, la lecture semble embuée de projection contemporaine : elle n’a rien d’une danseuse et rien ne nous dit que les Anciens vénéraient le Féminin comme des « poupées », objet de séduction prêt à « réjouir » « le » défunt. Elles seraient des « concubines ». En effet cette lecture est très androcentrée, ce que n’était pas la préhistoire (osons le mot gynocentré) et pas totalement l’Egypte ancienne. Dans un monde qui n’a pas oublié le sacré du Féminin, elle ne peut être réduite au concubinage d’un mort, mais se trouve plutôt être la Gardienne et la Génératrice des métamorphoses, dont la mort. Au soutien de cette lecture vient se greffer le fait d’avoir trouvé nombre de ces figurines dans des tombes de fillettes qui par évidence n’ont pas de « concubines ».

In fine nous observons, toujours avec stupéfaction, ces sortes de colliers ou de bretelles qui ne sont pas sans faire échos à ce que nous voyons sur certaines Vénus préhistoriques.

Ici ce qui change c’est la finesses de la facture, la matière,  le visage assez clairement dessiné et le bleu. Mais que serait l’Egypte ancienne sans ce bleu ? Ça fait partie de sa beauté.

Les mythes, les symboles, et donc les objets symboliques ne sortent jamais du néant, ils n’arrivent pas comme ça un beau matin. Cet exemple est un exemple vivant de ce mécanisme d’héritage psychique et spirituel, plongeant ses racines profond dans l’héritage tout en le manifestant dans un ici et maintenant et nous le voyons dans cette figurine avec beaucoup de talent, de finesse et de tendresse.

Un culte au féminin, partout et très longtemps.


[1] Les Vénus et figurines mesurent entre 3 et 15 / 20 cm

[2] Voir Isis et Déméter ou Cybèle

Des migrations réelles et mythologiques en Irlande

De la colonisation de l’Europe par les Yamnayas et leurs descendants, la France ne parle que du bout des lèvres (Peut-être que ….) En Irlande, ce curseur n’est pas encore intégré dans leur dessin de la préhistoire. Et c’est très difficile dans la mesure où les mythes celtiques irlandais sont mis en scène dans les sites mégalithiques, les divinités celtiques évoluent sur les sites mégalithiques ; nous avons tendance à les amalgamer.  Or il ne s’agit pas du tout de la même époque. Les Celtes n’ont pas construit les mégalithes.

Cependant cela nous donne beaucoup d’indications sur la manière dont l’Horizon Yamnaya[1] s’est installé en Irlande : se rattachant à de très nombreux concepts antérieurs. Nous le voyons très clairement dans les mythes et dans le système de société (autonomie des femmes, religieux)

Les traces mégalithiques sont nombreuses en Irlande et la tradition celte en a intégré de nombreux concepts.

 Ce que l’Irlande a « gagné » de l’Horizon Yamnaya c’est la guerre, le culte du héros guerrier et le tripartisme. Le reste est à rattacher aux cultures antérieures.

(migration 1, l’arrivée des agriculteurs)
Lors de mon dernier voyage en Irlande je visitais l’Heritage Park. Il était bien expliqué que des peuples étaient arrivés par bateaux, emmenant avec eux les cochons, chèvres, moutons, chevaux, chiens….

J’imaginais donc des embarcations, qui ne ressemblaient certainement pas à celles que nous connaissons, porteuses de toute cette faune et de tout un ensemble d’humains, femmes et enfants compris. Ce devait être impressionnant de les voir débarquer. Nous référant aux travaux de Françoise Gange ne pouvons-nous y voir la symbolique de l’Arche de Noé, réalité historique (fuite devant les Yamnayas ?) transférée sur le mode mythologique, avec torsion et christianisation du mythe d’origine ?

Les migrations, l’Irlande les connait, bien, très bien et les mythes en sont un écho fidèle.
En particulier il est un moment question de l’arrivée de peuples venus d’Espagne. Or l’archéologie et l’ADN nous parle de migrations venues d’Ibérie, il y a quelques milliers d’années.
(migration 2, arrivée de l’Horizon Yamnaya).
Kristian Kristiansen nous en parle :

Images conférence Kristian Kristiansen

Ce que nous appelons la culture Campaniforme a pour origine l’Horizon Yamnaya ! Il faut donc lui accorder, en plus de ses pots, la guerre, les chefs de guerre, l’androcratie etc. Kristian Kristiansen nous explique que les peuples du Campaniforme ont migré le long de la coté Atlantique vers le Nord-Ouest de l’Europe. Que dans les terres ils se sont trouvés nez à nez avec ceux de la culture des Céramiques cordées (issue aussi de l’Horizon Yamnaya). Ils ont pris la mer vers les îles…. Ils venaient bien d’Ibérie….emportant avec eux la culture belliqueuse et guerrière des Yamnayas.

Les Celtes seraient un mélange de « Yamnayas » ayant largement intégré les anciennes cultures néolithiques mégalithiques….. A suivre ….


[1] Haarmann donne à la culture Yamnaya le nom d’Horizon car il ne s’agissait pas d’un seul peuple mais d’une communauté d’idées, de culture commune, guerrière, androcentrée, patriarcale.

Le Culte de la Grande Déesse des origines

Retrouver le chemin de la Déesse c’est savoir par où elle est passée, par quoi tout a commencé et comment. Nous verrons que le chemin se dessine clairement, des Esprits Femmes de la nature aux Déesses flamboyantes de l’antiquité.

La femme qui s’est mariée avec un ours : la première religion

Barbara Alice Mann et Kaarina Kail, The Woman Who Married the Bear : The Spirituality of the Ancient Foremothers

Encore un de ces livres magnifiques, improbables en français. C’est à croire que nous devons obligatoirement migrer vers le bilingue, et finir par, un jour, tous parler anglais. A croire aussi que le marché francophone ne vaut pas une tasse de thé, tournicotant qu’il se trouve, autour de son seul nombril, excluant toutes réflexions qui ne soient « scientifiquement » prouvées par des experts.

Et pourtant, ce livre est écrit pas des expertes.

Barbara Alice Mann (La brune)

Ecrivaine, historienne, ethnographe. D’origine Native (Seneca) elle est spécialiste de la tradition orale et éducatrice. Université de Toledo, Toledo. Elle a publié environ 500 articles et chapitres et quinze livres, dont Spirits of Breath : The Twinned Cosmos of Indigenous America et Iroquoian Women: The Gantowisas.

Kaarina Kailo (La blonde)

Précédemment été professeure d’études féminines à l’université d’Oulu, en Finlande, chercheuse principale à l’Académie finlandaise et a occupé divers postes à l’Institut Simone de Beauvoir, au Canada. Elle a publié plusieurs livres, anthologies et centaines d’articles sur l’économie du don, l’écoféminisme/mythologie, les traditions des ours, le folklore des femmes et la guérison par le sauna. Elle est également rédactrice en chef de Wo/men and Bears. The Gifts of Nature, Culture and Gender Revisited (2008).

La différence tient au fait qu’elles ouvrent larges leurs recherches, sans exclure les hypothèses, toutes les hypothèses.

Elles explorent le retournement des mythes, le passage du matristique au patriarcat, les incidences sur l’histoire et la pensée collective. Les origines de l’histoire, l’accent mis sur la femme et son époux ours, l’enfant, puis le glissement : la femme de l’ours mise en second plan derrière le chasseur.
Ces passages sont très importants, ils nous apprennent à relire les mythes, à renverser la vapeur d’une pensée patriarcale qui a tout chamboulé.

D’après elles le mythe de la femme qui épouse un ours est représentatif de la première religion, le contrat entre les humains et la nature véhiculé par les grand- mères.


Puis de l’Amérique du Nord à l’Eurasie indigènes elles détaillent les éléments mythiques et folkloriques qui étayent cette thèse.

C’est un véritable bain de jouvence, un retour aux sources et aux racines.

C’est pour moi une libération. Baignée des histoire de Jean de l’Ours dans mon enfance, avec cette lecture d’un féminin un peu dégueulasse parce qu’il couche avec un ours, j’y retrouve l’énergie sauvage de mon essence humaine et féminine. Le « contrat » passé avec la nature, l’osmose, la complicité. Le message des grand-mères et non celui des hommes omnipotents.

A la mode ancienne, non je ne présente pas « que mes livres », je parle aussi de ceux des autres, de ceux des femmes surtout, de ceux des sœurs. Je tente tant que faire se peut, de pratiquer la sororité qui manque à nos frontons.