Le Verbe Matriciel : Quand la parole au féminin façonne le monde

Dans l’imaginaire contemporain, la poésie ancienne est souvent reléguée au rang de simple divertissement ou de confidence romantique. Pourtant, pour les civilisations de l’Antiquité et du Moyen Âge, le maniement des mots n’avait rien d’une activité passive : il s’agissait d’un art savant, hautement codifié, doté d’une portée politique et d’une efficacité magique redoutables. Qu’il s’agisse de la rigueur mathématique des bardes gallois ou de l’orfèvrerie verbale des filid irlandais, la parole n’était pas un simple reflet de la réalité, mais la force primordiale capable de l’ordonner, de la consacrer ou de la détruire.

Mais d’où les maîtres de la parole puisaient-ils une telle souveraineté ? Loin d’être une invention humaine ou une affaire de force brute, ce pouvoir du Verbe était universellement placé sous un patronage sacré bien spécifique : celui des divinités féminines. De la déesse celte Brigid aux figures démiurgiques d’Égypte, de l’Inde védique ou du Japon, les déesses de l’éloquence et du récit n’incarnent pas des muses passives murmurant à l’oreille des hommes. Elles sont les matrices actives du cosmos, celles dont le décret souverain et l’acte de nommer font advenir le réel. Explorer la rigueur des traditions poétiques anciennes et le panthéon de leurs protectrices, c’est redécouvrir une théologie oubliée : celle d’un Verbe au féminin qui pense, écrit, et perpétue la structure même de l’univers.

La poésie des anciens Celtes, loin des clichés romantiques, était un art savant, hautement codifié et doté d’une importance sociale et politique majeure. Bien que la culture des Celtes de l’Antiquité fût de tradition exclusivement orale, les historiens grecs et romains — comme Diodore de Sicile ou Strabon — nous rapportent le rôle crucial de leurs poètes, les bardes (bardi). Véritables juges de la renommée au sein d’une société guerrière, ces derniers maniaient l’art de la louange et de la satire. Ils possédaient un pouvoir diplomatique si grand qu’ils pouvaient, selon les chroniques, interrompre une bataille imminente en se jetant entre deux armées.

Nous avons connaissance de ces techniques poétiques tardives en Irlande et au Pays de Galles grâce aux manuscrits médiévaux. En Irlande, les lettrés traditionnels (filid) et les moines copistes ont préservé une poésie d’une fraîcheur exceptionnelle pour l’Europe médiévale, caractérisée par une attention minutieuse portée aux phénomènes minuscules, comme le chant d’un oiseau ou l’arrivée de l’hiver.

Entre le XIIe et le XVIIe siècle, le Dán Díreach (« poésie directe ») devient le joyau de la poésie irlandaise classique. Pratiqué par les filid, ces poètes de cour professionnels formés pendant douze ans dans des écoles spécialisées, cet art est le digne héritier de la tradition des bardes anciens. D’une complexité absolue, ce système dépasse le simple compte syllabique pour imposer une superposition stricte de rimes de fin de vers, de rimes internes, d’allitérations et de consonances, utilisant des strophes nommées rann (comme le mètre Deibhidhe) [1].

En voici un exemple :

« Mór an t-anmhuin ar fhear ndána, do mheasgadh a mheanmána; gan a ghaol re hArt ná re hAodh, fa dtaobh chraobh na ngéag nglanmhaor. »

« C’est une grande attente [une lourde peine] pour un homme de poésie, qui trouble son esprit ; de n’avoir aucun lien de parenté avec Art ni avec Aodh, auprès de la lignée de ces branches aux purs et grands intendants. »

Au Pays de Galles, la tradition s’est plutôt orientée vers l’héroïsme sombre et l’élégie, portée dès le VIe siècle par les premiers bardes tels que Taliesin. En terre galloise, l’englyn (au pluriel englynion) est l’une des formes poétiques les plus anciennes, concises et complexes de la littérature celtique. Sorte de pendant celte au haïku japonais ou au sonnet, l’englyn est une strophe très brève qui répond à des règles mathématiques d’une exigence extrême. Plus que sur de simples rimes de fin de vers, il repose sur la cynghanedd, un système d’harmonie consonantique, d’allitérations et de rimes internes obligatoires qui structure le vers de l’intérieur. Qu’il serve à pleurer les guerriers tombés au combat ou à chanter la nature, l’englyn incarne la quintessence du génie celtique : un art de l’orfèvrerie verbale où la puissance de l’évocation naît d’une contrainte formelle absolue. Cette tradition est si solide qu’elle demeure encore vivante et pratiquée aujourd’hui au Pays de Galles lors des grands festivals littéraires.

Voici un exemple célèbre du poète médiéval Cynddelw Brydydd Mawr (XIIe siècle) [2], décrivant le cor de guerre du prince Llywelyn :

« Balch ei fugunawr ban nafawr ei lef, pan ganer cyrn cydawr; corn Llywelyn llyw lluydfawr, bon chang blaen hang bloed fawr. »

« Fière est sa clameur quand s’élève son cri, quand sonnent ensemble les cornes de guerre ; le cor de Llywelyn, chef des grandes armées, large à sa base, étroit à son embouchure, pousse un grand cri. »

Chez les Celtes, cet art de la parole sacrée était placé sous la protection de Brigid, patronne des poètes, des bardes et des filid. Elle incarnait la source spirituelle de laquelle découlait le savoir des lettrés.

Ce patronage féminin du Verbe ne relève jamais du simple détail folklorique ou d’une attribution secondaire. Au contraire, il incarne un pouvoir théologique et cosmogonique majeur : la force primordiale qui structure, ordonne et fait exister le réel. L’acte de nommer est l’acte de créer, et de grandes déesses en sont les représentantes à travers le monde.

En Égypte ancienne, la déesse Neith en est une illustration spectaculaire. Figure démiurgique suprême, elle ne façonne pas le monde physiquement, mais le crée de toutes pièces en émergeant des eaux primordiales par l’émission de sept flèches verbales, ou paroles créatrices, qui fixent instantanément les lois de l’univers. Toujours en Égypte, ce pouvoir du Verbe se déploie dans sa dimension scripturale avec Seshat, la « Maîtresse des Livres ». Loin d’être une simple secrétaire divine, elle est la puissance souveraine qui consigne l’histoire, fixe la mémoire des règnes sur l’arbre de vie et dicte les plans architecturaux et astronomiques des temples, conférant aux mots le pouvoir d’ancrer l’éternité dans la pierre.

Dans l’Inde védique, cette souveraineté de la voix est personnifiée par Vāc, la Parole cosmique. Antérieure aux grands dieux du panthéon classique, elle est l’énergie vibratoire primordiale, le son mystique qui soutient le cosmos et permet la communication indispensable entre le divin et l’humain. Cette entité majeure évolue ensuite sous les traits de Saraswatī, déesse incontournable de l’éloquence, des lettres et de la sagesse. C’est elle qui insuffle à Brahmā l’intelligence verbale nécessaire pour ordonner le chaos, et c’est elle qui crée la grammaire et le sanskrit, prouvant que la maîtrise du langage est la clé de voûte de toute civilisation.

Cette centralité du récit se retrouve dans la tradition nordique avec Saga, la déesse de la mémoire historique et du récit. Résidant dans son palais de cristal, elle boit chaque jour l’hydromel de la sagesse pour préserver et raconter l’histoire des mondes, incarnant le Verbe dans sa fonction de transmission mémorielle inaltérable. Enfin, au Japon, la déesse Benzaiten hérite de cette immense dignité en devenant la patronne de tout ce qui coule, reliant dans un même flux l’eau, la musique, la poésie et l’éloquence. Invoquée par les lettrés pour délier leur langue et affiner leur style, elle rappelle que le pouvoir de persuasion et la beauté des mots gouvernent les esprits. De l’Afrique à l’Asie en passant par l’Europe du Nord, ces déesses ne se contentent pas de protéger les arts : elles rappellent que le Verbe est la force suprême par laquelle le monde est pensé, écrit et perpétué.

Pour ces divinités, à l’instar de Brigid, il ne s’agit pas simplement d’inspirer les mortels, mais de « dire » le réel, et par là même de façonner le monde. Elles n’incarnent pas la muse passive qui murmure à l’oreille des hommes, mais la puissance démiurgique active dont le décret matérialise la création. Dans cette perspective, le fait de raconter les exploits — qu’ils soient divins ou héroïques — n’est pas un simple exercice de mémoire ou de divertissement, mais s’intègre parfaitement dans ce processus de façonnage. Célébrer les hauts faits par la parole, c’est leur donner une existence éternelle, ériger des modèles pour la communauté et sculpter l’ordre social et moral de la cité. En associant l’ordonnancement du cosmos, de la loi et de la mythologie à une parole au féminin, ces traditions antiques reconnaissent que la structure même de la réalité n’émerge pas de la force brute, mais de la précision souveraine d’un Verbe matriciel. Écrire, nommer ou chanter les exploits sous leur patronage, c’est participer à un acte cosmique où la parole féminine donne sa forme, sa direction et sa mémoire à l’univers.

[1] Eleanor Knott, An Introduction to Irish Syllabic Poetry of the Period 1200-1600, Dublin Institute for Advanced Studies.

[2] Le Livre rouge de Hergest (Llyfr Coch Hergest), un autre manuscrit médiéval majeur écrit entre 1382 et 1410, conservé au Jesus College d’Oxford.

Rêver de serpent : de la peur à la guérison

Quel est ce serpent qui entre en votre bouche  ? 

Le serpent, et le vert en particulier, apparaît régulièrement dans nos songes. La peur que notre culture projette sur cet animal transforme souvent le rêve en cauchemar. Plusieurs récits me reviennent en mémoire : l’un met en scène un serpent mordant la rêveuse au sein gauche ; l’autre, plus récent, montre un petit serpent vert pénétrant dans la bouche d’une femme allongée sur des pierres.

Afin de ne pas projeter nos propres peurs du serpent, nous avons procédé à des amplifications dont les références sont nombreuses. Loin de l’animal de nos interprétations effrayées, le serpent est l’un des plus anciens symboles de guérison de l’humanité, précisément en raison de sa mue — symbole de régénération — et de son venin qui, à dose infinitésimale, devient un remède.

La première étape consiste à observer l’attitude du reptile : est-il agressif ou calme ? Dans les exemples cités, les serpents sont actifs mais nullement menaçants, ce qui indique que leur énergie approche avec bienveillance.

Je suis debout devant une sorte d’endroit où on lit des augures. Un serpent émerge d’un puit et se précipite sur moi, me mord le sein gauche.

L’approche jungienne : la fécondation du Conscient

C.G. Jung voit dans ce motif un « archétype de transformation ». Dans ses notes du séminaire de 1930-1934, il analyse le cas d’une patiente ayant des visions de serpents pénétrant son corps. Pour lui, le serpent incarne la Libido (l’énergie psychique). Qu’il entre dans le corps signifie que l’Inconscient « féconde » le Conscient. L’absence de panique dans le rêve indique que le « Moi » ne lutte pas contre cette intégration : c’est le passage d’une vie purement biologique à une vie spirituelle et intuitive plus riche.

De la Grèce antique aux racines du soin

Cette image produite par notre inconscient nous rattache à des racines archaïques. Dans la Grèce antique, le rituel de l’incubation (enkoimesis) consistait à dormir au sol dans un temple d’Asclépios pour recevoir une vision curative. Les Stèles d’Épidaure (notamment les n°17 et n°39) témoignent de guérisons miraculeuses où un serpent sacré s’approchait du visage du dormeur. Ici, le serpent est l’épiphanie du dieu Asclépios.

Dans la pièce Ploutos d’Aristophane, le poète décrit comment les serpents du temple lèchent les paupières ou la bouche des malades. Ce contact symbolise le « souffle » du dieu pénétrant l’humain pour restaurer l’harmonie. La source mythique raconte d’ailleurs qu’Asclépios apprit les secrets des plantes en observant un serpent en ressusciter un autre à l’aide d’une herbe médicinale tenue dans sa gueule.

Il existe également un lien étroit entre Asclépios et Dionysos sous la forme charnière de Sabazios et du rite du « serpent dans le sein ». Cette divinité thraco-phrygienne, souvent qualifiée de « Dionysos nocturne », occupait une place centrale dans les cultes à mystères. On y pratiquait un rituel d’initiation consistant à faire passer un serpent vivant (ou en or) sous les vêtements de l’initié, le faisant glisser de la poitrine jusqu’au sol.

Ce geste, loin d’être une simple provocation, illustre l’abolition de la distance entre l’humain et le divin : en laissant le reptile parcourir sa peau, l’initié accepte que l’énergie brute et sacrée de la nature pénètre son intimité la plus profonde pour le transformer. Clément d’Alexandrie décrit ce processus par la formule « le dieu à travers le sein » (ho dia kolpou theos). On retrouve ici l’idée d’un serpent qui parcourt le corps, faisant écho à cette expérience onirique :

« Je suis prête à dormir. Je sens un serpent monter le long de ma jambe et se promener lentement sur tout mon corps. Je n’ai pas peur. Cela me procure de l’énergie, puissante et vivifiante. »

Il ne faut pas non plus occulter la déesse Hygie, souvent représentée abreuvant un serpent à une coupe qui, par amplification, n’est pas sans rappeler un sein. Pour cette fille d’Asclépios, la guérison ne vient pas seulement de l’intervention divine, mais de l’entretien de la vie. Le serpent buvant à la coupe symbolise l’harmonie entre l’humain et les forces de la nature.

Le souffle de vie égyptien et amazonien

« Je vois une femme allongée par terre, sur des pierres. Elle semble dormir la bouche ouverte. Un serpent vert, très fin et agile, entre rapidement dans sa bouche, par le côté gauche. »

Pour les Égyptiens, le serpent est lié à la protection solaire et à la régénération éternelle. Dans le Livre de l’Amduat, le serpent Mehen entoure la barque solaire. Dans les textes funéraires, le défunt doit parfois absorber l’énergie du serpent pour renaître. La couleur verte (Ouadj) est celle de la résurrection d’Osiris. Un serpent vert entrant par la bouche est l’image exacte du « souffle de vie » (le Ka) réintégrant le corps. La position allongée de la rêveuse évoque la momie en attente de l’« ouverture de la bouche » (rite de l’Ouert-Hékau).

Dans les chamanismes d’Amazonie (chez les Shipibo ou les Tukano), le serpent incarne l’essence de la connaissance végétale. Dans Le Serpent Cosmique, Jeremy Narby documente des visions où des serpents jumeaux pénètrent le corps du chaman. Ce passage par la bouche représente la transmission de la mélodie de guérison (l’Icaro). Le chaman « avale » l’esprit de la plante pour restituer son pouvoir par le souffle.

Traditions du monde : Nâgas et Serpent Arc-en-Ciel

En Inde, les Nâgas sont les gardiens des trésors spirituels. Le philosophe Nagarjuna aurait été instruit par eux dans leur royaume sous-marin pour recevoir les textes de la Prajnaparamita (la Sagesse parfaite). En Australie, les Aborigènes invoquent le Serpent Arc-en-Ciel pour la fertilité. Les chamans tirent leur pouvoir de cristaux de quartz considérés comme des fragments du corps du Grand Serpent créateur.

« Je suis engluée dans la boue, seules mes jambes sont visibles. À côté de moi, un serpent est dans la même posture : sa tête est immergée, seule sa queue dépasse. L’homme que j’aime me tire par les jambes et m’extrait de la boue. Dans le même mouvement, il extrait aussi le serpent. »

Conclusion

Loin de représenter nos péchés ou nos peurs, beaucoup de nos serpents oniriques apparaissent comme de puissants alliés. Pendant des millénaires, nous avons cherché dans nos rêves ce serpent d’un vert de renaissance. Sachons observer la sagesse de notre inconscient lorsqu’il nous les montre dans leur essence première, in illo tempore[1], comme à l’aube du premier jour : une guérison en cours.


[1] L’historien des religions Mircea Eliade a théorisé le concept de l’« illo tempore » pour désigner le temps de l’origine. C’est l’époque mythique où le monde fut créé et où les modèles de comportement furent établis. Par le rite, l’humain cherche à réintégrer cette pureté originelle.

Car, Femme, l’Histoire te ment

Car, Femme, l’Histoire te ment
Le livre qui réunit archéologie interdite et féminin sacré
Adelise Lapier
Editions Rêve de Femmes

Il existe des femmes qui cherchent au fond de leur tripes l’essence de leur réalité. Guerrières sans armes elles ont le courage de questionner leur ventre, leur cœur et leur âme. Otant toutes les fanfreluches et les petites lampes rouges[1] comme les tabliers de servantes autoritaires, elles farfouillent au plus profond de la Terre et du Sang, elles cherchent le réel. Le réel de l’incarnation.

Adelise Lapier est de celle-là.  Et, elle ne se contente pas de creuser, de chercher, de trouver, pour bien lever les voiles, elle va aussi confronter ses trésors aux réalités de la recherche.

Son ouvrage Car, Femme, l’Histoire te ment est brillant. C’est un lourd travail de confrontation entre Le Féminin et ce que l’Histoire et les croyances en ont fait.  Enlevant une à une les pelures de l’oignon elle vise le cœur. Car, oui, Femmes, l’Histoire nous ment, sur nos capacités, nos possibles, notre nature même.

Le regard a osé changer d’angle. Une autre vision se fait jour et c’est bien ce dont nous avons besoin, de regarder autrement, de déboulonner les héros conquérants et belliqueux, ceux qui nous ont fait croire que nous n’étions « que » des femmes. C’est-à-dire pas grand-chose, une bête de somme, un objet de plaisir. Le travail est sérieux, sourcé et l’écriture fluide, structurée.

Enfin je peux lire chez une autre que moi, qu’il y en a marre d’appeler les Femmes du Sacré, « Putains » de Babylone. Moi aussi, lorsque j’ai vu la flèche de Notre Dame en flamme, j’ai pensé à une libération, enfin le Phallus tyrannique tombait à terre. L’Animus phallocrate perdait-il ses prérogatives ?

Bien sûr que Ségognole[2] n’est pas une vulve accouchant[3], elle montre le féminin dans « ses eaux qui s’écoulent lors des orgasmes, une eau qui n’est libérée que lorsque la femme est gorgée de plaisir. » Et de désir.

Bien sûr aussi que les femmes s’isolaient lors de leurs menstrues pour prendre soin d’elles, entre elles et non pour quelques vilains tabous.

Oui, femmes, on nous a menti et il est temps de redresser la barre, oui celle aussi d’un phallus, non conquérant, mais compagnon, ce compagnon sans lequel nous « pouvons-nous perdre » et Adelise de rajouter avec pertinence que  « Le sexe heureux, c’est-à-dire l’harmonie du couple, est la plus grande perte des humains lorsqu’ils ont inventé les monothéismes. »

Des lieux sont étudiés, décortiqués à l’aube de ce nouveau regard, dont Françoise Gange fut sans doute la figure de proue. Ne nous privons pas, ne vous privez pas, de ce petit trésor, de cette possible réappropriation de l’Histoire qui est aussi notre histoire et le manteau de notre essence.


[1] Qui indiquaient les bordels

[2] https://sidovm.wordpress.com/2023/06/02/labri-de-segognole-une-vulve-sacree-lecture-imaginale/

[3] Le spécialiste qui a dit ça n’a jamais du voir un accouchement !

Arbres à loques, arbres aux souhaits

Qui sont les malotrus qui accrochent aux arbres à loques des couches sales de bébé, des objets en plastique ? Sacrilège quand on sait que ces pratiques sont les reliquats de croyances animistes, chamaniques des premiers temps de l’humanité. Sur de nombreux continents l’habitude se fait encore de laisser un peu de nos fils sur les troncs et les branches, murmurant nos prières au vent…

Initiation masculine : faut-il manger son chien ?

Je n’ai aucun engouement pour tout ce qui pousse à la violence, aussi lorsque je découvris l’existence de ces rites je ne les ai pas admirés, ils m’ont effrayée…. Un héritage Yamnaya :

Les rites d’initiation ne sont pas toujours ce que l’on croit. Loin de ce que nous imaginons les premiers rites masculins dont nous ayons des traces avérées (linguistique, mythologie et archéologie) représentaient de véritables traumatismes. Devenir un guerrier dans l’âme demandait à sacrifier son meilleur ami le chien et aussi quelques loups, dans une danse enragée, enivrés de psychotropes. Les Koryos et autres Clans du Chien, Clans du Loup, procédaient de cette manière pour enrôler les jeunes adolescents dans un système de valeurs déconcertant. Héritage de l’horizon Yamnaya, ces furieux personnages arpentaient l’Eurasie encore à l’époque de Rome et plus encore, ont laissé quelques traces dans nos propres psychés.

La cruauté de ces rites peut nous indiquer que la nature humaine n’étant pas par nature violente elle nécessite quelques brèches psychiques pour nous lancer dans une course de folie et de rage.

La Déesse bleue

JE 47710 – Musée Egyptien du Caire

Cette figurine de faïence bleue a été découverte dans la tombe d’un archer du Moyen-Empire d’Egypte c’est-à-dire entre – 2040 et – 1782.

Sa ressemblance avec les Vénus du Paléolithique et les figurines du Néolithique est stupéfiante.  Déjà par sa taille, haute de 13 cm et large de 5 cm[1]. Ses bras ont été cassés, cependant la posture droite et comme figée la font hautement ressembler aux figurines du néolithiques, les « nues, blanches, raides », trouvées auprès des tombes et semblant les garder, les accompagner dans un processus de métamorphose. Est-il alors surprenant de trouver de ces figurines égyptiennes dans les tombes, y compris dans celles de enfants ?

Son triangle pubien est lui aussi parfaitement marqué, tout comme nous pouvons l’observer sur de nombreuses figurines préhistoriques. Les losanges de ses cuisses ne sont pas non plus sans évoquer les gravures réalisées sur les féminins de la préhistoire. Triangles, losanges, points et croisés sont des constantes pour « la » signifier.

Notons aussi ses jambes collées et comme coupées rappelant toujours les Vénus préhistoriques aux jambes fuselées, avec souvent pas de pieds et tout autant les figurines néolithiques, dont les jambes tout aussi fuselées, semblaient pouvoir être plantées en terre. Ici il semble difficile de pouvoir la planter en terre, tout au mieux la poser. Sur le plan du symbole et si cette image apparaissait dans un rêve, elle nous parlerait d’un féminin qui émerge de terre, avec solidité, aux racines profondes, pointant vers un « à venir », dans l’attente d’une métamorphose, d’un déploiement, promettant les trônes[2] et les tours des cités sur la tête des déesses de la vie régénérée.

Dans le Catalogue officiel du Musée Egyptien du Caire, Mohamed Saleh et Hourig Sourouzian parlent d’elle : « Combinant les qualités de la poupée, la séduction de la danseuse nue tatouée, le bassin fertile des déesses de la fécondité qu’on vénérait dès la préhistoire, et enfin la couleur symbolisant l’éternel renouveau de la vie, ces petits objets incarnent le principe féminin destiné à réjouir et à régénérer le défunt ».

Si le rapprochement avec la préhistoire est, en effet, une évidence, la lecture semble embuée de projection contemporaine : elle n’a rien d’une danseuse et rien ne nous dit que les Anciens vénéraient le Féminin comme des « poupées », objet de séduction prêt à « réjouir » « le » défunt. Elles seraient des « concubines ». En effet cette lecture est très androcentrée, ce que n’était pas la préhistoire (osons le mot gynocentré) et pas totalement l’Egypte ancienne. Dans un monde qui n’a pas oublié le sacré du Féminin, elle ne peut être réduite au concubinage d’un mort, mais se trouve plutôt être la Gardienne et la Génératrice des métamorphoses, dont la mort. Au soutien de cette lecture vient se greffer le fait d’avoir trouvé nombre de ces figurines dans des tombes de fillettes qui par évidence n’ont pas de « concubines ».

In fine nous observons, toujours avec stupéfaction, ces sortes de colliers ou de bretelles qui ne sont pas sans faire échos à ce que nous voyons sur certaines Vénus préhistoriques.

Ici ce qui change c’est la finesses de la facture, la matière,  le visage assez clairement dessiné et le bleu. Mais que serait l’Egypte ancienne sans ce bleu ? Ça fait partie de sa beauté.

Les mythes, les symboles, et donc les objets symboliques ne sortent jamais du néant, ils n’arrivent pas comme ça un beau matin. Cet exemple est un exemple vivant de ce mécanisme d’héritage psychique et spirituel, plongeant ses racines profond dans l’héritage tout en le manifestant dans un ici et maintenant et nous le voyons dans cette figurine avec beaucoup de talent, de finesse et de tendresse.

Un culte au féminin, partout et très longtemps.


[1] Les Vénus et figurines mesurent entre 3 et 15 / 20 cm

[2] Voir Isis et Déméter ou Cybèle

Le Premier Dieu

A quoi pouvait ressembler le premier dieu de la préhistoire ? Quelles sont les traces que nous avons d’une vénération au masculin ? Quel pouvait bien être l’idéal du mâle à l’aube de l’humanité ? Des sorciers dansant des cavernes à l’homme vert, des taureaux célestes aux dieux lune quel chemin se dessine ? Les féminins sont plus nombreux dans ces traces préhistoriques, mais un premier dieu se révèle bien différent de ceux dont nous avons l’habitude.

Les ouvrages de Sylvie Verchère

La Grande Déesse : quand Dieu était une femme

Une fascination, une vénération, un culte à une grande déesse existait durant toute la préhistoire. Nous pouvons le suivre à travers les Vénus préhistoriques, les figurines du Néolithique, les grottes matrices, les cairns utérins, les temples, les autels consacrés, le culte du feu, les déesses génératrices de vie, les déesses gardiennes de la mort et tout un ensemble de choses qui font qu’il est impossible de ne pas la concevoir manifestée sous forme de croyance religieuse. Sous la butée des colonisations indo-européennes, la conception du monde change, il advient une autre forme de croyance et les déesses vont s’adapter, d’une manière ou d’une autre, sans jamais vraiment disparaitre.

Le Culte de la Grande Déesse des origines sur Amazon

Un temple de 6000 ans chez les premiers agriculteurs

(A partir des travaux 12/2023 d’Alexandre Zavalii
Département d’études religieuses de l’Institut de philosophie HS Scovoroda de l’Académie nationale des sciences d’Ukraine, Kiev, Ukraine) Culture Cucuteni Trypilla.

Les dernières recherches ont permis de clairement identifier un temple européen vieux de 6000 ans, qui par ses caractéristiques permet de repérer d’autres structures ayant les mêmes fonctions et servant les mêmes croyances.

Le temple de la proto-cité de Nebelivka est situé dans la partie est de l’anneau intérieur de l’ensemble des bâtiments habités du site.  

Les fouilles du temple ont révélé une volonté claire de planification et une réflexion de l’habitat de Nebelivka par rapport au temple lui-même. Il se trouvait sur un haut promontoire qui permettait de le voir à une distance de plusieurs kilomètres. L’entrée centrale est orientée vers le soleil levant, et toute la « mégastructure » spirituelle est orientée est-ouest. Le bâtiment se compose de deux pièces (40 × 20 m et 20 × 20 m) et d’une cour adjacente (tel qu’indiqué par Gimbutas sur d’autres fouilles).

Il fut trouvé dans l’enceinte du temple sept autels dédiés au feu, un podium en argile avec un ensemble d’ustensiles religieux, des moulins à grains rituels, une table en céramique, des coupes cérémonielles et bien d’autres objets dont le fabuleux disque de Nebelivka

Au centre de la salle rituelle une fosse peinte en rouge a été découverte. Elle a d’abord été creusée dans une intention rituelle – comme l’indique l’ocre rouge – puis comblée jusqu’au niveau du sol. Ce point central été disposé de manière à souligner sa profondeur. Une étude  rattache ce symbole central à « l’arbre religieux » (« arbre de vie », « arbre du monde », etc.) qui était courant dans les cultes archaïques. Zavalii se réfère aussi à Eliade, qui considérait nécessaire de prendre en compte le fait que le placement de « piliers de vision du monde » au centre des agglomérations portait l’idée de « l’Arbre de vie » ou de « l’Axe céleste du monde ». Les fosses elles-mêmes et les dépôts qu’elles contiennent, trouvent leur origine dans les croyances sur la revitalisation des bâtiments par l’établissement d’un lien avec une divinité protectrice. Les échos de « l’arbre sacré » dans l’espace de l’autel du temple et le temple lui-même ont partiellement trouvé leurs manifestations ultérieures dans les cultures du monde.

Le plus fondamental à l’intérieur du temple de Nebelivka est que toute la structure est orientée vers le lever du soleil à l’équinoxe. Cela garantissait l’entrée de la lumière du soleil dans le temple les jours, sans aucun doute, les plus solennels de l’année. Le temple a été construit de manière à ce que le « couloir solaire » se rétrécisse à mesure qu’il approche du centre : les bâtisseurs ont concentré les rayons du soleil sur le symbole principal du temple les jours sacrés de l’année.

Ainsi, sur la base du « modèle » spatial du temple de Nebelivka, il est possible d’identifier d’autres sanctuaires et temples en Europe centrale.

Il est tout aussi stupéfiant de faire un parallèle avec les constructions mégalithiques d’Irlande, de Malte ou d’ailleurs en Europe de l’Ouest où la lumière solaire pénètre à un instant T de l’année, touchant les profondeurs de l’alcôve.