Dans l’imaginaire contemporain, la poésie ancienne est souvent reléguée au rang de simple divertissement ou de confidence romantique. Pourtant, pour les civilisations de l’Antiquité et du Moyen Âge, le maniement des mots n’avait rien d’une activité passive : il s’agissait d’un art savant, hautement codifié, doté d’une portée politique et d’une efficacité magique redoutables. Qu’il s’agisse de la rigueur mathématique des bardes gallois ou de l’orfèvrerie verbale des filid irlandais, la parole n’était pas un simple reflet de la réalité, mais la force primordiale capable de l’ordonner, de la consacrer ou de la détruire.
Mais d’où les maîtres de la parole puisaient-ils une telle souveraineté ? Loin d’être une invention humaine ou une affaire de force brute, ce pouvoir du Verbe était universellement placé sous un patronage sacré bien spécifique : celui des divinités féminines. De la déesse celte Brigid aux figures démiurgiques d’Égypte, de l’Inde védique ou du Japon, les déesses de l’éloquence et du récit n’incarnent pas des muses passives murmurant à l’oreille des hommes. Elles sont les matrices actives du cosmos, celles dont le décret souverain et l’acte de nommer font advenir le réel. Explorer la rigueur des traditions poétiques anciennes et le panthéon de leurs protectrices, c’est redécouvrir une théologie oubliée : celle d’un Verbe au féminin qui pense, écrit, et perpétue la structure même de l’univers.
La poésie des anciens Celtes, loin des clichés romantiques, était un art savant, hautement codifié et doté d’une importance sociale et politique majeure. Bien que la culture des Celtes de l’Antiquité fût de tradition exclusivement orale, les historiens grecs et romains — comme Diodore de Sicile ou Strabon — nous rapportent le rôle crucial de leurs poètes, les bardes (bardi). Véritables juges de la renommée au sein d’une société guerrière, ces derniers maniaient l’art de la louange et de la satire. Ils possédaient un pouvoir diplomatique si grand qu’ils pouvaient, selon les chroniques, interrompre une bataille imminente en se jetant entre deux armées.
Nous avons connaissance de ces techniques poétiques tardives en Irlande et au Pays de Galles grâce aux manuscrits médiévaux. En Irlande, les lettrés traditionnels (filid) et les moines copistes ont préservé une poésie d’une fraîcheur exceptionnelle pour l’Europe médiévale, caractérisée par une attention minutieuse portée aux phénomènes minuscules, comme le chant d’un oiseau ou l’arrivée de l’hiver.
Entre le XIIe et le XVIIe siècle, le Dán Díreach (« poésie directe ») devient le joyau de la poésie irlandaise classique. Pratiqué par les filid, ces poètes de cour professionnels formés pendant douze ans dans des écoles spécialisées, cet art est le digne héritier de la tradition des bardes anciens. D’une complexité absolue, ce système dépasse le simple compte syllabique pour imposer une superposition stricte de rimes de fin de vers, de rimes internes, d’allitérations et de consonances, utilisant des strophes nommées rann (comme le mètre Deibhidhe) [1].
En voici un exemple :
« Mór an t-anmhuin ar fhear ndána, do mheasgadh a mheanmána; gan a ghaol re hArt ná re hAodh, fa dtaobh chraobh na ngéag nglanmhaor. »
« C’est une grande attente [une lourde peine] pour un homme de poésie, qui trouble son esprit ; de n’avoir aucun lien de parenté avec Art ni avec Aodh, auprès de la lignée de ces branches aux purs et grands intendants. »
Au Pays de Galles, la tradition s’est plutôt orientée vers l’héroïsme sombre et l’élégie, portée dès le VIe siècle par les premiers bardes tels que Taliesin. En terre galloise, l’englyn (au pluriel englynion) est l’une des formes poétiques les plus anciennes, concises et complexes de la littérature celtique. Sorte de pendant celte au haïku japonais ou au sonnet, l’englyn est une strophe très brève qui répond à des règles mathématiques d’une exigence extrême. Plus que sur de simples rimes de fin de vers, il repose sur la cynghanedd, un système d’harmonie consonantique, d’allitérations et de rimes internes obligatoires qui structure le vers de l’intérieur. Qu’il serve à pleurer les guerriers tombés au combat ou à chanter la nature, l’englyn incarne la quintessence du génie celtique : un art de l’orfèvrerie verbale où la puissance de l’évocation naît d’une contrainte formelle absolue. Cette tradition est si solide qu’elle demeure encore vivante et pratiquée aujourd’hui au Pays de Galles lors des grands festivals littéraires.
Voici un exemple célèbre du poète médiéval Cynddelw Brydydd Mawr (XIIe siècle) [2], décrivant le cor de guerre du prince Llywelyn :
« Balch ei fugunawr ban nafawr ei lef, pan ganer cyrn cydawr; corn Llywelyn llyw lluydfawr, bon chang blaen hang bloed fawr. »
« Fière est sa clameur quand s’élève son cri, quand sonnent ensemble les cornes de guerre ; le cor de Llywelyn, chef des grandes armées, large à sa base, étroit à son embouchure, pousse un grand cri. »
Chez les Celtes, cet art de la parole sacrée était placé sous la protection de Brigid, patronne des poètes, des bardes et des filid. Elle incarnait la source spirituelle de laquelle découlait le savoir des lettrés.



Ce patronage féminin du Verbe ne relève jamais du simple détail folklorique ou d’une attribution secondaire. Au contraire, il incarne un pouvoir théologique et cosmogonique majeur : la force primordiale qui structure, ordonne et fait exister le réel. L’acte de nommer est l’acte de créer, et de grandes déesses en sont les représentantes à travers le monde.
En Égypte ancienne, la déesse Neith en est une illustration spectaculaire. Figure démiurgique suprême, elle ne façonne pas le monde physiquement, mais le crée de toutes pièces en émergeant des eaux primordiales par l’émission de sept flèches verbales, ou paroles créatrices, qui fixent instantanément les lois de l’univers. Toujours en Égypte, ce pouvoir du Verbe se déploie dans sa dimension scripturale avec Seshat, la « Maîtresse des Livres ». Loin d’être une simple secrétaire divine, elle est la puissance souveraine qui consigne l’histoire, fixe la mémoire des règnes sur l’arbre de vie et dicte les plans architecturaux et astronomiques des temples, conférant aux mots le pouvoir d’ancrer l’éternité dans la pierre.
Dans l’Inde védique, cette souveraineté de la voix est personnifiée par Vāc, la Parole cosmique. Antérieure aux grands dieux du panthéon classique, elle est l’énergie vibratoire primordiale, le son mystique qui soutient le cosmos et permet la communication indispensable entre le divin et l’humain. Cette entité majeure évolue ensuite sous les traits de Saraswatī, déesse incontournable de l’éloquence, des lettres et de la sagesse. C’est elle qui insuffle à Brahmā l’intelligence verbale nécessaire pour ordonner le chaos, et c’est elle qui crée la grammaire et le sanskrit, prouvant que la maîtrise du langage est la clé de voûte de toute civilisation.
Cette centralité du récit se retrouve dans la tradition nordique avec Saga, la déesse de la mémoire historique et du récit. Résidant dans son palais de cristal, elle boit chaque jour l’hydromel de la sagesse pour préserver et raconter l’histoire des mondes, incarnant le Verbe dans sa fonction de transmission mémorielle inaltérable. Enfin, au Japon, la déesse Benzaiten hérite de cette immense dignité en devenant la patronne de tout ce qui coule, reliant dans un même flux l’eau, la musique, la poésie et l’éloquence. Invoquée par les lettrés pour délier leur langue et affiner leur style, elle rappelle que le pouvoir de persuasion et la beauté des mots gouvernent les esprits. De l’Afrique à l’Asie en passant par l’Europe du Nord, ces déesses ne se contentent pas de protéger les arts : elles rappellent que le Verbe est la force suprême par laquelle le monde est pensé, écrit et perpétué.




Pour ces divinités, à l’instar de Brigid, il ne s’agit pas simplement d’inspirer les mortels, mais de « dire » le réel, et par là même de façonner le monde. Elles n’incarnent pas la muse passive qui murmure à l’oreille des hommes, mais la puissance démiurgique active dont le décret matérialise la création. Dans cette perspective, le fait de raconter les exploits — qu’ils soient divins ou héroïques — n’est pas un simple exercice de mémoire ou de divertissement, mais s’intègre parfaitement dans ce processus de façonnage. Célébrer les hauts faits par la parole, c’est leur donner une existence éternelle, ériger des modèles pour la communauté et sculpter l’ordre social et moral de la cité. En associant l’ordonnancement du cosmos, de la loi et de la mythologie à une parole au féminin, ces traditions antiques reconnaissent que la structure même de la réalité n’émerge pas de la force brute, mais de la précision souveraine d’un Verbe matriciel. Écrire, nommer ou chanter les exploits sous leur patronage, c’est participer à un acte cosmique où la parole féminine donne sa forme, sa direction et sa mémoire à l’univers.
[1] Eleanor Knott, An Introduction to Irish Syllabic Poetry of the Period 1200-1600, Dublin Institute for Advanced Studies.
[2] Le Livre rouge de Hergest (Llyfr Coch Hergest), un autre manuscrit médiéval majeur écrit entre 1382 et 1410, conservé au Jesus College d’Oxford.