Marija Gimbutas… Marija Gimbutas was right

Quelle satisfaction de voir que certains se sont penchés sur les travaux de Marija Gimbutas sans à priori et avec sérieux, pour enfin lui donner raison. Oui il fut un temps matristique où les peuples vivaient autrement que par la guerre et le sang. Oui il fut un temps où des fils, oubliant leur Mère, apprirent à harnacher les chevaux, fabriquer des armes et s’approprier le vivant… Oui il fut un temps…
Demain … Demain je vais poser mes pieds sur le sol de New Grange,  je vais glisser mes semelles sur le sol des Temples de Malte… J’aurai une pensée, un fil de joie pour cette grande dame, qui a tant apporté.

MG texte

Vous trouverez le texte entier sur le site de Annine van der Meer

Aataensic Awenhai, partie 2 du mythe

MosaiCulture Gatineau 2018: Mother Earth, the Legend of Aataensic
MosaiCulture Gatineau

Première femme, première mère, première grand-mère sur terre

La plus ancienne version de la deuxième partie du mythe[1]
(voir première partie du mythe : Aataentsic Femme du Ciel))

L’histoire d’Aataensic ne s’arrête pas quand elle arrive sur le dos de la tortue et que les animaux remontent du fond de l’eau la première Terre…

Aataensic arriva sur le dos de la tortue enceinte d’une petite fille qu’elle appela Lynx (ou celle qui porte des fleurs). Sur ce qui était devenu Turtle Island elle construisit une maison longue (telle que les construisaient les Iroquois). Elles y vécurent heureuses et fusionnelles.

Lorsque Lynx fut en âge de procréer elle tomba enceinte du dieu du Vent du Nord..

Ses enfants furent deux paires de jumeaux. Deux filles, fille du Nord et fille du Sud. Et, deux garçons, garçon de l’Est et garçon de l’Ouest.

Épuisée Lynx mourut et fut inhumée sur Turtle Island où elle se transforma en terre féconde et nourricière : le « lait de la terre », le maïs, jaillit de ses seins, la courge de son nombril, les haricots de ses pieds. Ce sont ses trois autres enfants, trois filles sacrées. Dans certaines versions le tabac jaillit de sa tête.

La mort de Lynx affecta tellement Aataensic qu’elle sombra dans un chagrin profond. Pour attirer l’attention de leur grand-mère les enfants rivalisèrent entre-eux en agrémentant la Terre de forêts et d’animaux. Leurs créations étaient antagonistes, dès que l’un eut inventé les fraises, l’autre inventait la rose épineuse. Quand l’un produisit de paisibles animaux, l’autre créait les bêtes rugissantes. Pour finir l’un d’eux provoqua un âge de glace, menaçant toute vie. La Grand-Mère sortit de sa torpeur et demanda alors qu’il reste sage à l’intérieur d’une montagne où son frère l’enferma.

La vie repris son cours.

Devenue vieille La Déesse partit se retirer dans le monde souterrain et en partant créa la Voie Lactée, le « Chemin des Esprits » pour montrer à ses petits-enfants le chemin vers elle. Pour qu’ils puissent mesurer le temps elle plaça la lune dans le Ciel.

Son petit-fils de l’Ouest et sa petite fille du Nord vivaient avec elle sous les Rocky Mountains. Ils divertissaient les Esprits de la Terre des morts. Son petit-fils de l’Est et sa sœur du Sud hissèrent leur grand-mère jusqu’à la lune et, depuis, son visage y sourit. Eux trois divertissent les Esprits du Ciel des morts et Aataensic les renvoient afin qu’ils renaissent.

Voie lactée
La Voie Lactée

La version de cette partie du mythe n’est pas encore entravée par les censures catholiques et ne porte aucune trace d’une trame patriarcale. Son schéma très archaïque nous montre parfaitement celui que nous retrouvons dans les mythes les moins déviants de leur origine. Le Féminin descend du Ciel, s’incarne, puis descend dans le monde souterrain pour enfin remonter au Ciel. C’est bien le même schéma que nous avons dans le mythe irlandais de La Courtise d’Etaine, dans La Caverne Céleste du Japon d’Amaterasu. Mais plus archaïque encore, il ne montre pas de Masculin violent, violeur, guerrier, qui signe l’arrivée du patriarcat. Le Masculin est présent, mais il est « petit- fils », ce qui n’est pas sans rappeler le schéma archétypal de la Grande Déesse et de son fils-Amant, tout en exposant des caractéristiques encore plus anciennes : Lynx ne conçoit qu’avec le dieu du Vent du Nord. Le Masculin met en œuvre le monde crée par la grand-mère, il ranime la grand-mère, il hisse la grand-mère. La seule force qui meut l’ensemble c’est l’amour de la mère pour la fille, de la grand-mère pour les petits-enfants, des enfants pour leur mère et grand-mère. Pas de conquête, de volonté de possession, de « contrôle ». Ce mythe n’est pas naïf, il est archaïque, cosmique, à la source du monde. Il nous écrit la nature profonde du divin, le sacré de la Nature et du lien que nous avons avec « elle ». Il nous rappelle comment nous sommes à l’origine. Il est la Nature seule et notre Danse sacrée, Le Féminin créateur et nourricier, le Chemin qui est le sien dans son essence profonde, quand il peut agir sans diktas.

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Du coté des Archétypes féminins Aataensic couvre le spectre d’un bout à l’autre : fille, mère, grand-mère. Chute, descente, remontée[2], du Ciel à la Terre, de la Terre au Monde souterrain, du Monde souterrain au Ciel : Elle a accompli l’unification de la Terre et du Ciel. Et, surtout, elle joue le rôle de celle qui fait passer de la mort à la renaissance, cette fonction très caractéristique des Grandes Déesses, telle que Morrigu[3] ou Kali. Cette énergie particulière qui fait émerger la vie de la mort, comme Isis avec Osiris … Il y a aussi du Déméter… qui pleure sa fille. Nous n’avons pas le mythe original de Déméter, celui que nous connaissons est déjà passé par le prisme patriarcal, mais nous pouvons aisément imaginer combien la remontée de Koré/Perséphone devait être plus aisée et moins violente que celle que nous lui connaissons. Depuis Aataensic il a fallu « manger les pépins de grenade » qui n’ont pas la réputation d’être très agréables ! Et depuis les pépins de Grenade acidulés, le Féminin a avalé bien d’autres amertumes.

Mais la mythologie amérindienne nous dit aussi autre chose comme Heide Goettmer-Abendroth n’oublie pas de le mentionner (Et nous prendrons le temps de nous pencher sur cette particularité). Les « sociétés médecines[4] » amérindiennes travaillaient (travaillent encore) avec ces mythes, ce mythe chez les Iroquois. Cela nous donne une vision réelle de la pratique chamanique qui n’est pas détachée des mythes, des dieux, du religieux : « La croyance traditionnelle en la divinité de la féminité est aussi en train d’avoir de nouveau cours aujourd’hui et elle est particulièrement associée aux cérémonies des sociétés médecines de femmes. Le plus ancien et le plus puissant des esprits est la mère totale, dans tous ses aspects, en tant que fille, mère et grand-mère. Son nom iroquois est « Aetensic » ou « Awenhai »[5]… »

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J’aime profondément ce conte d’Aataensic, de cette Femme du Ciel, sans aucun doute parce que j’y trouve mon chemin, moi qui suis à l’âge des grands-mères : il couvre le cercle de ma vie de femme. Je l’aime aussi par sa beauté, sa vibration sauvage, sa forme cosmique, sa poésie…  J’y entends le bruissement des feuilles des arbres, le chuchotement des sources, le reflet de la lune et le cri des oiseaux. J’y sens l’humus de la terre, le terreau… J’y vois le soleil qui se lève et qui chute, tourne sa lourde tête dans le flanc des montagnes, puis revient à moi, dès l’aube…. Cette poésie touche l’âme car nous sommes de même nature que les feuilles des arbres, le chuchotement des sources, le soleil et la lune… de la poussière d’étoile…

 

 

 

[1] Après de nombreuses recherches sur les différentes versions proposées du mythe d’Aataensic, cette version est donnée par Heide Goettner-Abendrothqui tient ses sources de Barbara Alice Mann (Les sociétés matriarcales, Editions des femmes, 2019). Elle rejoint en de nombreux points les plus anciens mythes connus de la Grande Déesse des origines.

[2] Voir mon ouvrage Les Figures symboliques du Féminin et du Masculin, Du Cygne, 2019.

[3] Voir mon ouvrage La Femme dans la société celte, Du Cygne, 2014.

[4] Médecines mais avant tout spirituelles

[5] Heide Goettmer-Abendroth, Les sociétés matriarcales, Editions des femmes, 2019, p. 378.

Les sociétés matriarcales, Heide Göettner-Abendroth

 

couvertureEditions des femmes 2019

Combien a-t-il fallu d’années pour que cet ouvrage soit édité en France ? Et combien cette essayiste a-t-elle écrit d’ouvrages traduits en français ?  La France, au quatrième rang des pays publiant le plus de livres éditait, en 2015, 293 nouveaux livres par jour ! Combien de ces ouvrages sortent du lot par leur profondeur, leur sérieux ? Combien ne sont pas des copies de copies, des mots différents pour les mêmes teneurs ? Combien de titres anglais, ou allemands, précieux, pouvons-nous voir traduits ?

Mais enfin le voilà ! C’est pour moi une joie féroce que de le lire dans ma langue « maternelle » qui permet la lecture fluide et la compréhension plus fine.

Car enfin nous voici avec un texte qui cherche, qui fouille, qui expose une réalité que nombreux sont à encore nier : l’existence, l’antériorité, l’universalité de sociétés « matriarcales[1] » avec tout ce qu’elles proposent de différent, de « possible ». Non le fonctionnement humain n’a pas toujours et partout été ce que nous en connaissons, ce que nous en vivons tous les jours. Nous sommes esclaves de nos croyances, et nous, Français, sommes particulièrement attachés à nos assises et à « l’institution répressive de l’université[2] » dont parle l’auteure.

Osons, pour une fois au moins, un « pourquoi pas ? », plonger dans ces 574 pages, dépassant notre tendance au moindre effort. Le voyage est rempli de surprises et de conscience acquise. Nous voyageons en Asie orientale, aux Amériques, en Inde et en Afrique pour y croiser ces autres façons de faire, autres façons de voir.

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Heide Göettner-Abendroth annonce la couleur, il s’agit pour elle d’un chemin « intellectuel et spirituel », en quelque sorte il ne s’agit pas pour elle de se contenter d’une seule analyse méthodique, mais aussi d’une profondeur, d’une sensibilité questionnée. Elle raconte combien sa perception elle-même a changé au cours de ces travaux, comme cela lui a permis de comprendre de l’intérieur. Cette manière de travailler, en y mettant de l’âme, si elle se rencontre de plus en plus parmi nos spécialistes est encore bien trop rare. Nous sommes ici loin des études distanciées et « techniques » de nos parents qui, sur des milliers de pages, appliquaient une méthode pointue, mais détachée de la vie, détachée de l’humain dont il était question.  Il y a du Evelyn Reed[3], du Marija Gimbutas[4], du Marylène Patou-Mathis[5], du Olivia Gazalé[6], ou même du Marshall Sahlins[7] (et d’autres que j’oublie) dans ce travail : une recherche sérieuse, une approche sensible, un vivifiant travail.

A lire cet ouvrage nous comprenons qu’être « féministe » est bien autre chose que dupliquer avec application les manières des « hommes », que c’est une autre façon de percevoir le monde, les relations humaines et le rapport avec la nature, la vie, la mort, le cosmos… C’est une autre histoire que celle du pouvoir et de la domination comme le conforte l’archéologie des sites les plus anciens, sans traces de violence ou de guerre[8].

Un jour de ma jeunesse un homme me disait : « Ha ! si on vous a pris le pouvoir c’est que vous avez dû faire bien des saloperies ! ». Vision patriarcale tellement intégrée qu’elle ne laisse aucun autre possible : le travail est ardu pour l’extirper de la chair où elle s’est imprégnée…

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Nous qui avons toujours besoin de preuves, qui croyons que « c’est possible si l’humain l’a déjà fait », n’osant imaginer la créativité dont nous sommes pourtant capables, avons ici la preuve que d’autres archétypes ont fait danser le monde bien plus longtemps que durant les derniers 4000 ans. Oui il s’est bien passé quelque chose, un jour : le goût du pouvoir, la joie de la guerre et la peur de la mort ont remplacé la célébration de la vie[9].

Un seul regret : l’Europe n’est pas traitée, et pour cause, l’auteure s’en explique, les matriarcats européens furent trop tôt et trop profondément modifiés pour en trouver des traces encore prégnantes. Cependant, à parcourir le monde et ses foyers de Mères, en croisant, comparant avec tout ce que nous savons de nos mythes anciens, de quelques us et coutumes accrochés à la mémoire orale, et pour les citer, car elles me sont chères, les anciennes lois de l’Irlande[10], nous pouvons peu à peu remonter aux traces matriarches de nos ancêtres. Ces traces que je m’acharne à trouver sur Mater natale…

 

[1] J’utilise plutôt le terme matristique pour le différencier du sens de pouvoir pyramidal issu du patriarcat. L’auteur utilise matriarcat dans son éthymologie Arkhè , début fondement et non pouvoir. : « mère depuis le début » , fondement par la mère.

[2] Heide Göettner-Abendroth, Les sociétés matriarcales, Des Femmes, 2019, P. 12.

[3] Evelyn Reed, Féminisme et anthropologie, Denoël/Gonthier.

[4] Marija Gimbutas, Le Langage de la déesse, Des Femmes.

[5] Marylène Patou-Mathis, Préhistoire de la violence et de la guerre, Odile Jacob.

[6] Olivia Gazalé, Le mythe de la virilité, Robert Lafont.

[7] Marshall Sahlins, Âge de pierre, âge d’abondance, Folio.

[8] Gobekli Tepe, Catal Yuhuk, Caral…

[9] Hans Peter Duerr, Sedna oder Die Liebe zum Leben (Sedna ou l’amour de la vie).

[10] Où soulever la jupe d’une femme sans son consentement était passible d’amende.

 

‘(Photos : Géo et Le journal d’Abricot)

Célébrer Beltaine en Irlande

Tara feu de BeltaineVoyage en Irlande mythique et spirituelle : célébrer les feux de Beltaine sur le site mythique de Uisneach, arpenter les sentiers de Tara, entrer dans le ventre de New Grange.... Appréhender par la présence et le regard ces sites vieux de milliers d’années. Ecouter l’écho de ce paysage en Soi. Explorer les mythes et les archétypes qui s’y rattachent… Je serai l’accompagnatrice de ces voyages extérieurs et intérieurs du 9 au 11 mai 2020. Je m’en réjouie d’avance.

 

Détails du programme et réservations sur le site Anima Mundi

 

Journal poétique : Parler, toucher, jouir

Fabienne FOrelLa photo ne rend pas justice à la réalité de l’ouvrage reçu ce matin. Je reste un peu coite : ce n’est pas juste « un journal », c’est de l’âme poétique à l’état pur, un frisson de la rivière, c’est magnifique. Le format, le papier, la mise en page, les extraits, les textes, les photos et les images. C’est le féminin dans toute la beauté de son incarnation, dans sa chair vivante, dans son eau mystérieuse. Une Ode… Coite parce que j’ai la joie profonde d’y rencontrer mes mots, ceux de divines inspirées et des images chargées de palpitation vitale, de chair, et qui plus est, côte à côte avec Alice Heit. Edition limitée, je vous conseille vite de le commander auprès de Fabienne Forel.

Sur le site cgjung

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C’st avec un grand plaisir que je me suis prêtée à l’exercice interview pour le site cgjung.net en ce mois de mai. Retrouvons-nous y, avec la présentation de mon dernier livre. S’y trouve aussi tout un ensemble d’articles et de livres conseillés de grande qualité : un magnifique site pour faire connaissance ou approfondir l’approche jungienne.

Rencontre avec le dieu Amon…

Vue-aerienne-du-grand-temple-dAmon-Re-a-Karnak-Cnrs-Cfeetk-A-CheneJe venais de terminer la rédaction de Figures Symboliques du Féminin et du Masculin et m’avançais, enchantée, sur les rives thébaines. J’avais pendant des mois exploré la figure du « mâle ». Recherché dans les images et les mythes ce que « ça » dit de lui. Je lui trouvais deux visages. Le premier je le  connaissais bien, celui de l’homme défendeur de la loi, droit, sec, c’est-à-dire sans larme, celui qui épouse, impose son nom. Celui qui se doit de ne jamais faillir, de ne jamais chuter, de ne jamais pleurer. Celui qui ne peut pas se poser un instant et contempler le monde dans sa beauté de l’aube, dans sa nuit languissante, et surtout, surtout pas, être sensible aux courbes de l’âme amoureuse (une faiblesse, un danger !). Bref, celui-là c’est le guerrier d’abord, toujours un va-t-en-guerre, pour finir patriarche et seul devant sa table où se taisent ses ouailles.

100251304Mais j’en trouvais un autre, un autre mystérieux. Celui-là est plutôt Chevalier, il vient de la forêt profonde, il danse les pieds nus parmi les feuilles rouges. Il se laisse porter par la sueur du vent. Il se laisse guider par les odeurs des femmes. Il a surtout ce trait très caractéristique de succomber à l’amour et aux douceurs de l’âme, de percevoir le beau et d’y rester assis, devant… Cet Homme-là est l’Homme Vert des vieux contes écossais, le Fils-Taureau, le « Bélier »… On le trouve dès les premières gravures pariétales en forme de danseur sorcier, de bouc, de bête à corne, accompagné de son Serpent de femme. On le poursuit encore dans les plus anciens mythes sous le nom d’Enkidu à Sumer. On le rencontre sous les traits de Grown Pebyr dans le conte de Blodeuwedd au pays de Galles. On le trouve toujours au XIXe siècle dans les prières et contes de la tradition populaire orale de l’Ecosse, recueillis par le folkloriste Alexander Carmichael sous le titre de Carmina Gadelica :
« Ô douce Déesse, écoute ma prière,
Accorde-moi Ton attention,
Laisse mes incantations et mes charmes
Parvenir jusqu’à Toi. Viens à moi,
Ô puissante Mère de tous,
Pour me protéger, moi Ton enfant ;
Ô grande Reine de la Vie,
Ensemble et avec l’appui
Du Seigneur du Bois Sauvage,
Ton fils et Ton amant,
Pour me protéger en Ton pouvoir,
Toi douce Déesse
De la plus pure et plus noble beauté. »
Il se bat sans frayeur contre le nouvel homme. Descendu des forêts il cherche la promise, mais les nouveaux dieux ont envahi la scène et presque toujours il meurt. Cet Homme-là est celui qui dans les plus vieilles traces du monde détient le pouvoir de faire éclore la vie du ventre de La Mère, du ventre de l’Epouse, celui de générer par cycle la renaissance incessante du monde. Sans lui rien n’est possible pour la Reine du Ciel, la Mère du monde. Il est celui qui darde son vaillant devenir puis qui meurt afin de revenir au printemps jaillissant.

Il est Taureau puissant qui de sa corne effilée perce la nuit de sa courbe de lune (quand dans les anciens mythes la lune est masculine), il perce les eaux, il ouvre la membrane, il taille, il fait jaillir ! Celui-là est un compagnon, pas un maître. Sous sa forme Bélier il est omniprésent. C’est Pan, c’est Cernunos… C’est la laine des Béliers que Psyché se doit d’aller chercher, sur leur dos, à la tombée du jour…

C’est un frémissement profond qui pris soin de mon âme quand j’arrivais ce jour, à l’entrée du Temple de Karnac : une allée de Bélier… le dieu Amon !

44760771_2299505856944137_1966168021596635136_nS’envolaient en éclat tous mes apprentissages, les vieilles formules, les raccourcis rapides, Amon-Zeus ! Là, tout autour de moi ce n’était pas un dieu puissant haut perché dans le ciel et qui viole les filles comme le fait si souvent Zeus. C’était un dieu « caché », c’est son nom qui le dit. Si ce dieu se montrait c’était sous forme de Bélier, un dieu de la génération de la vie car « Le bélier symbolise la puissance génésique. Il est donc associé à tous les dieux en rapport avec la naissance ou la régénération […] celui-ci se présente comme un homme doté d’une tête de bélier[1]. »

Cette force mystérieuse émergeant de la nuit  avait pour habitude lors du mois de chémou, pendant la Belle fête de la vallée, de quitter son sanctuaire de Karnac, à la nouvelle lune, pour se rendre sur la rive occidentale du fleuve : « Il retournait au lieu des origines, sur la butte de Djêmé, là où étaient enfouies les forces vitales du serpent Kematef, “ Celui qui a accompli son temps”, en ses dix âmes ba[2]. » Plus haut, de l’autre côté de la mer, bien longtemps avant, déjà, un Bélier était représenté avec des serpents, c’est à  Gôbekli Tepe, nous raconte Klaus Schmidt, sur le pilier 1, qu’ « au-dessous de l’ “entrelacs de serpents” apparaît un quadrupède comparativement plus petit, peut-être un bélier[3]. »

Cornes-Coin-Maison-77-Catal-HoyukEt tous comme dans les temps les plus anciens, comme sur les gravures les plus vieilles, ce bélier est parfois un taureau « parmi les plus anciennes représentations du masculin sacré, parmi les Hommes Verts se tenaient des Hommes Bisons, “des hommes ithyphalliques à cornes d’animal ou à masque d’oiseau […] créatures mi-animal, mi-homme (les centaures)”[4]. » et « À Catal Yöyük des cornes de taureaux ornent l’intérieur des maisons, dans une organisation toute religieuse. Des crânes avec les cornes sont encastrés dans les murs ou délimitent l’espace. Déjà les grottes préhistoriques de Lascaux, en particulier, présentent une magnifique Salle des Taureaux. Elle doit son nom à quatre immenses taureaux sauvages (aurochs) peints sur les murs[5]. » Or ce taureau est lui aussi associé à Amon car « Amon ou Min, sont appelés “Kamoutef”, c’est-à-dire “Taureau de sa mère”[6]. »

J’étais stupéfaite ! Moi j’avais cru les histoires des hommes, le lien des dieux anciens entre Zeus et Amon, mais cette force était là, cette force latente émergente en croissant (de lune), en corne (bélier ou taureau). Il était là cet Homme Bélier, cette force sauvage qui vient du plus profond des forêts de l’âme du monde. A ce moment-là l’Egypte me proposait le Sorciers des Trois Frères, mais en le glorifiant plus encore, en l’approchant des hommes, reconnu, magnifié, en haute grandeur. Était-il sorti de sa caverne ? Pas vraiment, Amon est toujours « le caché »… J’étais subjuguée par l’amplification précise dessinant sous mes yeux ébahis la danse du Roi de la forêt, du Roi de l’obscurité, du Roi qui fait danser la Reine… Je n’ai pas vu de forêts en Egypte, pas de forêts sauvages et tempérées, mais il y a le dessous de la terre, le jeu des ombres et des lumières, le Fils du Ventre est là, il émerge… et ses cornes dressées pointent, animent la matière.

90606711_oPénétrant plus avant dans le temple la force fécondante, génératrice de vie, que les Béliers exercent dans leur danse symbolique apparaissait pareille sur les murs : il est aussi ce Dieu au sexe dressé qui promet la félicité et la vie, car Amon est aussi Min. Min n’est pas libidineux, il n’est pas agressif. Il ne traque pas une Daphné apeurée, ce n’est pas Zeus qui fait la femme à son idée, émergente de son cerveau, c’est le dieu ithyphallique qui désire ! Et le Désir est sacré ! Tel ce sexe dressé qui permet à la terre d’ouvrir ses ambages, il est le Roi et en terre d’Egypte il est Pharaon !

Amon n’est pas tout seul et sa compagne est Mout. Ils étaient là, sans violence, sans combat, juste en un face à face recelant tous les mystères du monde. Mout veut dire Mère et leurs amours portent le fruit lunaire en le dieu Khonsou. Ici pas de satyres, de trublions lubriques, Amon fait battre le cœur de la Déesse, lui promet du plaisir. Le Masculin quand il est ce masculin sauvage, archaïque, ne rejette pas la force féminine, il en fait une alliée, une aimante. Nadine Guilhou nous rapporte ce merveilleux texte qui décrit la conception d’Hatchepsout sensée être issue de l’union du dieu Amon avec la reine :

amon-mout« Pour séduire la grande épouse royale, Amon, le dieu vénérable, seigneur des trônes du Double-Pays, se rendit dans le palais royal où il prit l’apparence de Sa Majesté le roi de Haute- et Basse-Égypte, Âakheperkarê. Il trouva la reine qui se reposait au plus profond de son palais et se tint près de sa couche. Elle s’éveilla en respirant le parfum enivrant du dieu et sourit devant Sa Majesté. L’épouse du pharaon était belle, très belle. C’est pourquoi on l’avait appelée Ahmès, ce qui veut dire « la lune est venue au monde », car elle en avait l’éclat, à moins que cela ne rappelât le moment de sa naissance. Alors, s’approchant d’elle, Amon la désira ardemment, et il se montra à elle en sa forme de dieu, dans toute sa gloire et toute sa force. Étant venu tout contre elle, et tandis qu’elle se réjouissait en voyant sa beauté, œil contre œil, narine contre narine, il envahit de son puissant amour divin son corps de reine, inonda ses sens et sa peau de son parfum divin, composé de toutes les senteurs du lointain pays de Pount. Une langueur envahit la reine, la livra tout entière à cette beauté démesurée qu’elle s’attacha à servir. Sa Majesté – c’est-à-dire Amon – fit tout ce qu’il désirait auprès d’elle, et elle fit qu’il se réjouît d’elle, l’embrassant et le caressant[7]. »

Enivrance et volupté, érotisme et douceur, bienveillance et partage. Ce texte n’est pas sans faire penser aux textes trouvés sur les tablettes de Sumer, rapportant la rencontre entre le Dieu et la Déesse :

« Le roi s’approche, tête haute, de son giron sacré. Il s’approche, tête haute, du giron sacré d’Inanna. Amma-ushumgal-anna, s’allonge à côté d’elle, Il caresse son giron sacré. Lorsque la Maîtresse s’est étendue sur le lit, dans le giron sacré (du roi), lorsque la pure Inanna s’est étendue sur le lit, dans son giron sacré, Elle fait l’amour avec lui, sur son lit. Elle dit à Iddin-Dagan : “Tu es vraiment mon bien aimé ! ”. L’acte charnel accompli, on laisse entrer la foule chargée d’offrandes, ainsi que les musiciens. Un banquet est servi : “Amma-ushumgal-anna étend la main pour manger et boire, Le palais est en fête, le roi est joyeux ; le peuple passe la journée dans l’abondance[8].” »

Combien de société ont célébré l’amour et l’érotisme avec tant de force et de beauté ? Quelle vision, quelle perception du couple et de la hiérogamie ont émergé encore vibrantes en ces siècles antiques ? Pas de pornographie graveleuse, humiliante… Le message au peuple est bien autre que ce que nous voyons, nous, quotidiennement sur nos affiches et nos films… dans nos églises… tout métaphorique soit-il.

amon3Qu’Amon soit un Masculin autre que celui que nous connaissons et vénérons aujourd’hui, un Masculin à qui le Féminin ne fait pas peur, ou dégoûte, s’expose sous nos regards. Qu’il soit un Masculin entier, ayant bu la saveur de sa propre rondeur, de ses pans féminins intérieurs est gravé dans la pierre. Qu’il soit un dieu vivant, fécondant et aimant ne fait aucun doute,  car il existe un Amon prêtant une oreille attentive aux pauvres, aux malades et aux femmes enceintes, qui peuvent l’approcher lors des grandes festivités religieuses, « À l’est de son grand temple de Karnak, il possédait un sanctuaire d’“Amon qui écoute les prières”, où il répondait aux suppliques et rendait les oracles, comme en témoignent les “stèles à oreilles” que lui adressaient ses fidèles. Veillant sur la création et sur les hommes comme un berger sur son troupeau, il apparaît proche des humbles, ainsi qu’en témoignent plusieurs prières émouvantes qui ont été conservées[9]. »

Amon, amant délicieux, perceur de la matrice vivifiant, est à la fois le compagnon de la Grande Déesse, le bon père,  tout autant que garant de l’équilibre du monde, car dans son dévoilement, sous ses cornes de bouc, il détient en son sein la sagesse féminine de Maât. Il est son père, son fils et son amant, son porteur, celui qui agit la matrice. Le papyrus Berlin 3055 rapporte cette prière, ô combien profonde de sens : « Salut à toi (Amon) qui es pourvu de Maât, auteur de ce qui existe, créateur de ce qui est ! Tu es le dieu parfait […]. Tu jaillis avec Maât […]. Ta fille Maât, tu rajeunis à sa vue, tu vis du parfum de sa rosée. Maât est placée comme un porte-bonheur à ta gorge. Elle repose sur ta poitrine […]. Ton œil droit est Maât. Ton œil gauche est Maât, tes chairs et tes membres sont Maât ; les souffles de ton instinct et de ton intelligence sont Maât […]. Le vêtement de ton corps, c’est Maât. Ta nourriture, c’est Maât. Ta boisson, c’est Maât. Ta bière, c’est Maât. wp_20119L’encens que tu respires, c’est Maât […][10]. » Comment ne pas lire, ici, comme le Masculin émerge avec le Féminin (et nous retrouvons la gémellité d’Isis et d’Osiris), et son pouvoir d’agir pour Elle et son agir avec justesse pour Lui ? Cette symbiose parfaite est très exactement celle symbolisée par l’iconographie gauloise où le Serpent ondulatoire pour se mouvoir se pare de cornes.

Au sortir des allées, après le cercle déambulatoire de ma visite à Karnac, je repartais la tête dans les étoiles, le cœur vibrant, l’âme apaisée. Comment décrire ce que cette rencontre peut susciter de réflexion mais aussi et surtout d’énantiodromie de l’âme ? Alors que les lueurs de l’aube se taisaient, je me surpris moi-même à murmurer, en regardant partir les ombres de l’allée : « Ô mon dieu ! »

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[1] Nadine Guilhou, Mythologie égyptienne, Poche Marabout, Kindle, emplacement 4881.

[2] Ibid. emplacement 6506.

[3] Klaus Schmidt, Premier temple, Göbekli Tepe, CNRS Editions, Kindle, 2015, emplacement 1409.

[4] Marija Gimbutas, Le Langage de la déesse, éditions des Femmes, 2005, p. 202.

[5] Sylvie Verchère Merle, Figures symboliques du Féminin et du Masculin, Editions du  Cygne.

[6] Nadine Guilhou, Mythologie égyptienne, Poche Marabout, Kindle, emplacement 3275.

[7] Ibid.  emplacement 2537.

[8] Georges Roux, La Mésopotamie, éditions du Seuil, Kindle, p. 116.

[9] Nadine Guilhou, Mythologie égyptienne, Poche Marabout, Kindle, emplacement 5400.

[10] Traduction de Fr. Daumas, La Civilisation de l’Égypte pharaonique, Paris, Arthaud, 1988.

Figures symboliques du Féminin et du Masculin

Vient de paraître aux éditions du Cygne :

Les figures symboliques du Féminin et du Masculin (de la préhistoire à la mythologie)

Des scènes pariétales de la vieille Europe aux cités-mères, de Catal Hüyük aux temples de Göbekli Tepe, des mégalithes de Malte à celles de Stonehenge, puis des mythes du Japon à ceux de la Mongolie, de ceux de l’Egypte à la Scandinavie, de la Grèce aux Amériques, de Sumer à l’Irlande, l’auteure nous propose un voyage dans la symbolique des figures du Féminin et du Masculin. Elle nous permet de suivre un changement de paradigme. Elle nous révèle le glissement des sociétés matristiques aux dictas du patriarcat et les perceptions du monde qui en découlent par les substrats psychiques que nous développons.

D’une Grande Déesse des origines, le féminin chute jusqu’à devenir Parèdre, Mère, Sorcière, Oiseau de malheur. De l’Homme Vert, Sorcier, Fils Taureau, Fils Amant, Dieu Lune, le masculin s’enlise dans les ornières d’un sacrifice sanglant et cruel.

Ce que nous dit ce fil de l’histoire c’est que même gravées dans la pierre, les croyances ne sont pas immuables et nous avons notre propre responsabilité dans la manière dont nous les agissons.

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Ce livre n’a pas seulement le mérite de mettre au jour les premiers récits mythologiques de l’humanité, il possède également une  forte dimension politique et émancipatrice.

Olivia Gazalé

 

Table des matières et contenus :

La préhistoire
.      Des traces dans la terre
.      La violence innée ou acquise ?
Le Féminin
.      Le sang des femmes
.      Le matristique
La Grande Déesse
.      Le serpent
.      Les Vénus
.      Visible et incarnée (Aataensic, Hurons…)
.      L’ombre de la Déesse
Le Masculin
.      L’Homme-Vert (Cernunos, Celtes …)
.      Le Fils-Taureau
.      Le Dieu-Lune
.      Les Fils-Amants
Hiérogamos, l’union sacrée (Eros et Psyché, Grèce)
Des héritières mythologiques
.      Brigid (Irlande)
.      Boan (Irlande)
.      Artémis (Grèce)
.      Neith (Egypte)
.      Isis et Hathor (Egypte)
L’arrivée des Indo-Iraniens.
.      La distorsion du mythe
.      Le viol de la Déesse
.      Ninhursag et Enki (Sumer)
La mauvaise chute de la Déesse
.      Blodeuwedd (Pays de Galles)
.      La chute de la femme
.      La blessure (Amaterasu, Japon)
Les Déesses qui chutent
.      kam-àmàgàn (Mongolie)
.      So-At-Sa-Ki (Pikumi)
.      Inanna, Ishtar (Sumer, Akkadie)
.      Déméter, Koré (Grèce)
.      Sophia (Grèce)
.      Mélusine (Europe)
.      Les sirènes
Méchante
Le Fils du Père
.      Odin (Scandinave)
.      Lleu (Pays de Galles)
.      Le Christ
Métanoïa
La beauté de la Déesse

 

Aataentsic, légende amérindienne (suite)

tiggerMon article sur Aataentsic est l’un des plus lu de mon blog. Il est lu par de nombreux Canadiens mais aussi des Américains de toutes origines et des Européens. Sans doute parce que ce mythe est peu connu tout en recelant des merveilles de sens. Sa source très archaïque ne se contente pas de nous faire rêver ou de nous instruire, elle touche les couches les plus profondes, les plus sauvages, les plus naturelles de notre âme et notre époque en a bien besoin.

La culture amérindienne n’est pas juste une danse de sorciers, de faiseurs de pluie ou de quête de visions, elle est riche et multiple. Elle possède des divinités magnifiques et des trames mythologiques qui n’ont rien à envier aux autres cultures. Approchée dans sa profondeur la culture « chamanique » s’éloigne de son image d’Epinal, de danseurs fous aux visions fantasmagoriques, pour s’inclure dans un contexte particulier et une réalité mythique, psychique, d’une grande pertinence.

J’aurai pu, j’aurai du, préciser un peu plus sur le contexte de ce mythe, les peuples qui le rêvaient et pour certains qui le rêvent encore… Car Aataentsic vit toujours au plus profond de la psyché humaine. Les grandes déesses de l’antiquité n’ont pas toujours recouvert son costume de plumes de leur voile dansant. Une Femme se dresse encore les pieds dans la terre et parle le langage des animaux, réalisant avec leur aide la naissance du monde. La Grande Déesse des commencements. Il arrive souvent de La croiser dans les rêves les plus archétypiques, fumant sa pipe blanche ou couverte d’une peau de bison ( Femme Bison Blanc des Lakotas[1]), fouissant la terre de son bâton à la recherche d’un navet (ou d’une pierre rouge ) comme So-At-Sa-Ki des Pikumis[2]. Il arrive aussi qu’elle soit là tout simplement, femme debout sur le dos de la Tortue, Aataentsic des Wendat[3].

Elle existe toujours dans les strates archaïques des âmes des enfants de ceux qui ont prononcé son nom pour la première fois et par leur mémoire transmise, leurs histoires jamais oubliées, partagent de ce fait, avec nous, la mémoire de l’humanité.  Nous sommes tous les enfants d’Aataentsic, même si elle ne porte pas partout ce nom, se pose autre part, d’une autre façon, accompagnée d’un autre ensemble animal, végétal, à nous de la retrouver, et de l’agir à travers nous.

Nous sommes émerveillés (avec justesse)  devant les richesses prodiguées par l’Egypte ancienne, la Grèce antique ou même, un peu, les trésors de Celtes, des Vikings et reléguons les « sauvages » au rang de folklore, cantonnés au « chamanisme » global qui court des Amériques à la Mongolie. Comment ne pas être surpris que le nom de Levi-Strauss soit sur toutes les lèvres mais que son minutieux travail, son étude poussée des mythes amérindiens soient si peu exposés ? Bien sûr en prenant ce chemin nous tomberons sans équivoque sur le Sentier des Larmes[4] et nous demanderons pardon. Mais en allant plus loin, plus humainement, plus profondément, nous trouverons aussi la piste de l’âme qui retrouve son chemin. De la Merde humaine pourrait jaillir la fleur, comme le lotus émerge de la vase…

[1] Sioux

[2] Blackfeet

[3] Hurons

[4] Trails of tears, déplacement forcé de peuples amérindiens, dont les Cherokee, entre 1831 et 1338.

Quelques ouvrages :

Le regard de Colette

illustration-colette-un-ecrivain-pour-le-temps_1-1547116486J’aime profondément les œuvres de Colette.

Non, en vérité, j’adore les œuvres de Colette, car je les lis avec une sorte de dévotion, d’approche du sacré. Ce qui coule sur le papier est une langue de feu, fluide comme un ruisseau émergeant d’une âme vers l’océan. J’aime tellement lire Colette que, volontairement, je n’ai pas tout lu, je m’en réserve quelques goulées, pour les temps à venir. Je garde de la place dans ma vie pour ces desserts délicieux. Ces moments-là, où je m’autorise, je suis tout à ce que je fais, je lis et je me nourris, et je m’extasie. Les mots de Colette sentent l’humus, le vent. Ils ont le goût de la terre et le bruissement des feuillages. Ils reflètent avec justesse le tremblement de l’être. Je ne pense pas quand je lis Colette, je frémis.

« Elle repoussait en arrière la grande capeline de paille rousse, qui tombait sur son dos, retenue à son cou par un ruban de taffetas marron, et elle renversait la tête pour offrir au ciel son intrépide regard gris, son visage couleur de pomme d’automne. Sa voix frappait-elle l’oiseau de la girouette, la bondrée planante, la dernière feuille du noyer, ou la lucarne qui avalait, au petit matin, les chouettes ?… Ô surprise, ô certitude… D’une nue à gauche une voix de prophète enrhumé versait un  : “Non, madame Colê…ê…tte !” [1] »

beaf0d2a39fff7d78c011399fd7910a4--paris-film-real-peopleColette c’est aussi la danseuse dénudée, l’amoureuse de Missy, celle du jeune Bertrand, nous savons tout cela. Colette soumise, Colette libérée, Colette bisexuelle, Colette sans tabous… Je n’ai pas encore vu le film qui vient de paraître sur les écrans, j’attends, un peu. Peur de la déception ? Attente d’une délectation ? A voir…

Mais tout a été dit sur Colette et son style. Comme tout a été dit sur la femme, son parcours, son esprit libre, sa vision précise des affres humaines quotidiennes.

Je n’ai, en quelque sorte, rien à rajouter.

Colette est La grande écrivaine ! La femme, la vagabonde errante, sise au profond de son âme. Colette propose l’acceptation de nos sensations et de nos sentiments, l’acceptation de vivre. Elle nous permet d’oser comprendre que les petites choses, les couleurs et les gestes, les petites récompenses d’une attente de l’aube, les petites cruautés ordinaires forment un écho troublant à ce qui nous anime.

«  Tu as tenu cela dans tes mains, au-dessus du vide, et tu as ouvert les mains… Tu es un monstre… Je ne veux pas vivre avec un monstre[2]… »

3067457895_1_3_T4IUBLOWLorsque j’écris des lignes, sagement penchée sur un pupitre et que mes chats se sont lovés sur mes genoux, sur le bois de la table, je pense à Colette. Je sens ce mouvement d’intériorisation qu’accentue la présence des chats. Je sens que ce n’est pas de mon cerveau que jaillissent les mots, mais d’un profond de l’être, d’un lieu indescriptible dont je suis le vecteur que Colette a bien mieux que tout autre connecté à ses doigts. Il ne s’agit pas de « faire comme », de singer, imiter, ni même s’inspirer. En lisant, en écrivant il s’agit de se connecter. Même sans le talent le mouvement vital de l’être tend à s’éveiller. Colette c’est cette capacité d’émerveillement devant la manifestation de la beauté ou la capacité d’horreur devant le petit geste qui cache la souffrance et nous pouvons la suivre car cet élan est l’élan de la vie.

gbb00797La force et la beauté de Colette résident en ses écrits, c’est là que la réalité de son être jaillit et se dévoile. Si nous regardons avec attention ses photos, son visage est tout autre. L’angle de son regard, tel un renard perdu, les douceurs de ses joues, creusent un regard triste. Tellement triste, toujours ! Et c’est là que Colette me touche le plus. Le regard d’une femme qui sait et qui sent, qui vibre mais qui se trouve enclose dans un monde aveugle et sourd. Le lac immense de son regard est un lac de nostalgie, de chagrin indicible, d’amour mélancolique. Le petit front têtu et sûr de lui de son enfance laisse rapidement place à un regard voilé d’une ombre en pleurs. Quelques phrases s’agrainent et laissent paraître le mal d’amour.

« Choisir, être choisi, aimer : tout de suite après viennent le souci, le péril de perdre, la crainte de semer le regret.[3] »

51299045_3653067391376860_3703628446270750720_nJ’aime Colette, car elle ne triche pas, ne joue pas la savante. Elle dit voilà ce que je sens, ce que je ressens, voilà ce que je vis : Colette est totalement, royalement, humaine. Une femme ancrée à ses racines humaines. La beauté de son œuvre, contrairement à une flagornerie, tient au fait de n’avoir pas occulté la souffrance de l’âme, de son âme et d’y avoir adjoint la source d’émerveillement dont elle était capable, de les avoir offertes au monde.

[1] Sido

[2] La Chatte

[3] Le Fanal bleu