Méduse, la guérison du trauma

A force de sublimer toutes les figures mythiques nous ne savons plus lire la réalité reflétée dans leurs sagas. Méduse en est un bon exemple. La réalité de son calvaire pourrait tant nous méduser que nous préférons y lire d’autres fantasmagories. Le trauma existe de tout temps, mais celui-là est particulièrement violent et induit par une volonté de dominance. Pourtant, au-delà de ses traumatismes, le schème du mythe nous donne des clés précises pour redonner à cette étrange Dame, la forme de son origine : une belle jeune fille.

Lien vers la capsule de Méduse

La Grande Déesse en Crète

Gimbutas considère la Crète minoenne comme le dernier avant-poste de la « Vieille Europe ». Elle rattache cette culture à celle de l’Europe néolithique alors même que le monde alentour change vers un système indo-européen.

Erik Rodenborg en citant Nanno Marinato nous en livre un résumé très intéressant. Particulièrement intéressant car il souligne pour nous que les observations de Marinato rejoignent clairement celles de Gimbutas sans y faire aucunement référence, sans proposer de parallèles avec la culture du Néolithique en Europe.

Il nous explique que ce qui est exposé au sujet de la Crète « ressemble de façon frappante à l’image que Gimbutas donne de la religion dans la vieille Europe ».
En Crète il est indéniable que la divinité la plus importante est une Déesse, avec pour Marinos, l’impossibilité de trancher s’il s’agit d’une seule déesse ou de plusieurs.

« Marinatos souligne qu’il y a une unité entre la déesse dans toutes ses manifestations et la nature ». La déesse une et multiple, une, manifestée sous de multiples formes. L’étude suppose que la divinité féminine crétoise est donc polythéiste et de la comparer aux déesses égyptiennes aux attributs interchangeables, c’est bien ainsi aussi qu’elle apparait dans la culture Celte par exemple (voir capsule Brigid)

En Crète la déesse est représentée assise et debout à la campagne dans la nature près des sanctuaires, ou sur une montagne, entourée ou assise sur des animaux (lions, griffons, oiseaux, phoques… et bien sûr serpents). Nous avons là une description très proche de ce qu’a pu en faire Marija au sujet de la Grande Déesse du Néolithique. Il note, à la suite de Marinato et donc de Gimbutas, que les déesses guerrières du type Moyen-Orient sont absentes.

En ce qui concerne les dieux, ils sont beaucoup moins courants. Deux figures semblent émerger : le maître animal, le chasseur et le jeune Dieu à la canne.

Erik Rodenborg conclue cette partie d’étude en adhérant à la théorie de Gimbutas, qu’il qualifie de « raisonnable »,  de la déesse minoenne comme le dernier vestige de ce qui existait dans l’Europe néolithique. Tant en ce qui concerne l’expression religieuse d’une divinité féminine majeure que dans l’absence de motifs guerriers.

Lien vers article d’EriK Rodenborg (en suédois)

Démocratie : le mythe et la réalité

Il y a environ 20 ans mon plus jeune fils avait dans un devoir d’école évoqué le fait que les Gaulois portaient des côtes de mailles. Haro de la maitresse d’école, pas encore appelée Professeur des écoles, qui considérait que la côte de mailles c’était au Moyen Age. Mauvaise note et humiliation. Mais l’enfant rapporta à sa mère et je suis allée afficher les « recherches » sous le nez de la dame. Il aurait été intéressant, qu’elle se demande où l’enfant avait été cherché de telles « inepties » avant de lui faire baisser le front comme un idiot de passage.

N’est-il pas un bien nécessaire de revisiter l’histoire, celle écrite par les vainqueurs et qui se croit sortie de la cuisse de Jupiter ?

Que nous apprend l’école au sujet de la démocratie ?

Nous sommes fiers de notre démocratie et tout autant de la faire remonter aux calendes grecques. Ha ces grecs et ces Romains à qui nous devons tout ? Mais tout quoi ?

Le flou, l’oubli, l’obstruction, l’ignorance sont passés par ici car si la démocratie n’est pas une invention moderne, ce n’est pas des Grecs antiques qu’elle tire son origine. C’est son origine déviante, la démocratie réduite aux hommes « libres » dans une société qui instaure la mise en place d’une hiérarchie pyramidale que nous devons aux Grecs. Avant eux, existait une autre démocratie, une vraie démocratie, qui aurait pu nous inspirer plus avant, nous évitant tous les conflits et les douleurs pour cette égalité démocratique que nous tentons de vivre.

Pour rappel

Si en Nouvelle Zélande les femmes ont obtenu le droit de vote en 1893, en Angleterre elles ont attendu 1928 après bien des combats, la mort d’une suffragette sous les pieds d’un cheval et le gavage des autres lors de leur grève de la faim.

En France, il a fallu attendre le 21 avril 1944 pour que les femmes obtiennent le droit de voter et de se présenter à une élection, après plus de 150 ans de mobilisations civiques

Quand la recherche et le mythe disent la même chose

Le professeur Haarmann nous explique comment le contexte des révolutions en Amérique (1776) et en France (1789), le renouveau des valeurs démocratiques s’est référé au modèle de la démocratie athénienne, sans en refléter depuis longtemps l’ensemble des valeurs fondamentales. Dans la société de la Grèce antique, il n’y avait plus d’égalité entre les femmes et les hommes, et il y avait la grande partie des sans-droits, les esclaves.

Pour lui, lorsque Clésthène a introduit un ordre social démocratique dans l’État athénien en 507 avant J.-C., il ne s’agissait pas d’une orientation absolument nouvelle dans l’histoire du monde. Clésthène pouvait s’appuyer sur le modèle de gestion communale dans les communautés villageoises. Le réseau social dans les communes n’était pas structuré de manière hiérarchique. Les décisions étaient prises par des conseils de village et leurs membres étaient des représentant.e.s élu.e.s.

Si la recherche peut nous démontrer cette réalité, le mythe confirme. Quand les gens d’Athènes souhaitèrent choisir le dieu ou la déesse protectrice de la cité (nous sommes donc bien au moment de la création de la cité), les hommes voulaient le cheval proposé par Poséidon, les femmes Athéna. Ici il est très clair qu’il s’agit d’un « conseil » composé des hommes et des femmes, antérieur et héritier d’une démocratie qui porte bien son nom.

Il est raconté que les femmes gagnèrent d’une voix. Que les hommes aient accepté que ce soit Athéna mais à 3 conditions :

  • Que les femmes ne soient plus citoyennes
  • Qu’elles ne soient plus appelées athéniennes
  • Que les enfants ne portent plus le nom de leur mère

Peut-on trouver plus clairement exprimer la mise en place du système patriarcal qui ne reconnait plus à la femme le « droit » des choix politiques et personnels la concernant ? Peut-on lire plus clairement la fin de la lignée matrilinéaire ? Car en définitive si les enfants ne portent plus le nom de leur mère ils écopent de celui de leur père.

Alors oui nous avons hérité des Grecs la démocratie, mais nous aurions pu hériter encore mieux, de l’archaïque démocratie qui compte dans son « peuple » cette moitié de l’humanité qui pendant plus de 2000 ans n’eut droit qu’à l’oppression.

Les menstrues cosmiques

Nous avons l’habitude de lire que l’être humain est créé par un dieu mâle et même que la femme est sortie de la côte de ce mâle. Cela « imprime » dans notre psyché, dans notre perception du monde une dépendance du féminin par rapport au masculin.

Pouvons – nous dire que c’est une constante, pouvons – nous croire que c’est une vérité, toute symbolique soit-elle ?

Dans les mythes les plus anciens, il est plutôt raconté que les humains sont façonnés dans l’argile par un dieu ou par une déesse.

Il nous arrive de trouver aussi quelques mythes très archaïques où il n’est pas question d’être créé par un dieu masculin, même pas de ses mains dans l’argile, mais plus proche d’une réalité, qui nous démontre, si cela était encore nécessaire, que la perception du monde et donc sa conception fut bien différente, il y a très longtemps.

Conte Lakota

Au début la femme était seule sur cette terre qui venait d’être créée. Elle reçut la visite d’un esprit puissant originaire de la lune et qui portait en lui les ferments des générations. Il eut une telle influence sur elle, que, pour la première fois, elle commença à saigner comme une femme. Elle étancha le sang qui coulait entre ses cuisses à l’aide de mousse retenue par une peau de lapin. Sitôt que l’esprit quitta son corps et que le cycle naturel de la femme commença en elle, elle s’endormit. Le lendemain au réveil, elle ressentit une envie pressante d’uriner, retira sa couche de fortune et s’accroupit ; alors une goutte de sang tomba sur la terre. Mushtinchala, le lapin, qui passait par là, commence à jouer avec ce minuscule caillot, lui donnant la vie par ces coups de patte. A force d’être balloté de – ci de – là, la petite boule de sang prit forme et se transforma peu à peu ; apparurent d’abord de minuscules membres, une tête, suivis bientôt d’une paire d’yeux et d’un cœur. Alors le caillot commença à se mouvoir de façon autonome et à grandir jusqu’à devenir We Ota Wishasha, le Premier Homme.

Nous avons là un schéma très archaïque du rôle masculin de la lune. Ce Lune possède bien les caractéristiques des dieux lunaires, qui « rythment le temps de leur deux Cornes d’or » (Sumer) dans la mesure où il porte « les ferments des générations ». Il s’agit aussi d’imager l’origine des règles des femmes sous l’intervention désirante et non agressive du masculin (saignement / cycles) dans la « matrice » des femmes, dans le Féminin.

Il s’ensuit une sorte de couvade, sous forme de sommeil, de lien avec l’inconscient, dans l’autre monde, celui des rêves, dans le temps des rêves pour que le féminin ne mette pas au monde directement un enfant mais un caillot de sang, qui concrètement exprime une mort nécessaire à ce qui va suivre.

En effet, nous pouvons voir comme un instinct, celui du lapin et nous connaissons le sens symbolique du lapin, qui a quelque chose à voir avec la puissance sexuelle, va par son jeu, façonner « le Premier Homme ».

Deux images vont nous parler :

L’envie d’uriner et uriner en même temps que perdre son sang, expriment les miasmes à évacuer. Comme si la vie qui court produisait à la fois la vie qui se régénère mais aussi des déchets qui doivent être évacués. Dans les rêves le fait d’uriner indique souvent la nécessité de se nettoyer, d’évacuer. Le tri a été fait par le corps entre ce qui va le nourrir et l’abreuver, lui permettre de continuer sa course vitale, et ce qui doit être évacué en termes de déchets et nous sommes bien placés pour savoir que les déchets doivent être jetés, nous qui le faisons de si mauvaise façon.

L’autre image concerne ce sang qui coule et son sens premier représente la mort. En général du sang qui coule est une menace de mort. Or lorsque ce sang est issu d’une matrice, s’il symbolise la mort d’un ovule annonce aussi le début d’une autre vie. La puissance du féminin dans sa confrontation avec la mort est capable de générer de la vie. Nous avons ici une figure type Morrigu la grande Déesse des Celtes et son chaudron de renaissance.

Ce mythe exprime clairement la sacralité des règles des femmes. Elles sont présentes dans la vision cosmique du monde, dans la psyché des humains qui a produit ce mythe.

Mais nous pouvons l’amplifier avec tous les mythes où apparaissent le sacrifice du Taureau, dont les 2 cornes sont assimilées à Lune qui perce le ciel, croit et décroit, vers le mystère de sa renaissance dans la matrice cosmique, et qui génère le temps, et qui permet cette vie de façon cyclique.

Nous le voyons aussi en produisant l’image de ce lapin qui joue avec le caillot, le malaxant en quelque sorte avec la terre, et c’est sans aucun doute ce malaxage qui façonne le Premier Homme, le premier « humain » quand il s’agit d’homme avec un H. Il s’agit bien d’une Terre sacrée, percée, fécondée par un Masculin Lune sacré. Il s’agit d’une conception du monde où ce que nous avons considéré comme « impuretés » des femmes se trouvaient être un grand pouvoir sacré, car sans lui, la vie n’est pas possible.

L’abri de Ségognole, une vulve sacrée : lecture imaginale

L’abri orné de Ségognole nous présente dans la pierre l’image d’une vulve et de 2 chevaux.

Nous pouvons imaginer qu’un être égaré passait par là un jour de pluie torrentielle et nostalgique des grands espaces où passent les chevaux les jours de grand soleil, les a gravé, pour le plaisir et la rêverie.

Oui ? « Sauf que » quand même, c’est un peu étrange de graver des chevaux, juste là si proche de ce qui ressemble parfaitement à un sexe de femme.

Bénard Alain nous en livre le descriptif sans équivoque :

« L’unique panneau orné de cette petite cavité est constitué des gravures d’un cheval complet et de l’avant-train d’un second, séparées par trois fissures naturelles, dont deux ont été aménagées, qui forment un motif vulvaire. »

« Sauf que » en plus, dans un rapport collectif coordonné par Boris Valentin, sur l’Art rupestre préhistorique dans les chaos gréseux du Bassin parisien (Programme collectif de recherche – 2018-2020), il est spécifié qu’Il y a une mise en scène planifiée.  A propos des drainages qui laissent couler l’eau, il est écrit :

« Elles sont disposées en file de part et d’autre de trois fentes, initialement supposées naturelles, évoquant un triangle pelvien. Un réexamen approfondi a révélé le caractère artificiel des fentes ainsi que de nombreuses interventions anthropiques visant à modifier l’hydrologie de l’abri pour drainer l’eau vers la fente représentant la vulve. »

Et si nous regardons le schéma qui en est proposé, il s’agit d’un véritable travail d’orfèvre pour que cette « fente » laisse jaillir le flux vivifiant de manière plus que suggestive

Ainsi donc le ou la ou les graveurs n’ont pas gravé au hasard, ils ont choisi un espace qui par nature se prête à leur imaginal et mieux que ça, sont intervenus dessus pour que la ressemblance soit parfaite avec le sexe féminin et l’eau qui s’en écoule.

C’est dire l’importance que devait représenter ce symbole vulvaire pour ces gens-là, une sorte d’importance sacrée, n’oublions pas qu’ils n’avaient ni burin ni marteau et qu’il fallait vraiment vouloir.

Pourquoi rajouter des chevaux ? Que viennent faire ici les chevaux ? Ont-ils été fait après par quelques vandales ?

Les mythes et les symboles ultérieurs peuvent nous donner une piste de réponse. Les chevaux représentent une énergie puissante, agissante, humide. Ils sont souvent assimilés à l’écume de la mer, autant dire de la mère, du féminin. Cette écume, cette eau émergeant de la vulve ajoute à l’eau qui ruissèle une puissance incroyable active et féconde. Les chevaux, ici, peuvent avoir une fonction symbolique très forte, nourrissant le flux aquatique et représente la force et la puissance non pas d’une déesse qui aurait été une femme fontaine mais d’une déesse sacralisée pour sa puissance créative. Il se peut même que l’un des chevaux entre, se dirige vers, est intégré par la Vulve et que l’autre en émerge, en sorte dans un flux sans fin, une sorte d’éternité.

Ainsi il est fort possible que le fil de pensée et de perception du monde préhistorique nous apparaisse dans toute sa beauté et par ce fil qui court, les déesses Cheval, telles Rhiannon, Macha ou Epona laissent planer dans leurs courses un souvenir vivant de ce Féminin divin.

Scène du puits, Lascaux, lecture imaginale

Grotte de Lascaux, Scène du puits © N. Aujoulat – Centre national de préhistoire – Ministère de la Culture

L’exposition 2023 « Arts et Préhistoire » nous partage cette image accompagnée de ce post :

« Peint sur les parois de la grotte de Lascaux, cet ensemble d’images est l’un des rares de tout l’art paléolithique à avoir été considéré comme une « scène ». On y voit un homme étendu entouré d’animaux. Que signifie cette image ?

Pour certains, il s’agit simplement d’un accident de chasse ou d’un voyage chamanique. D’autres y voient plutôt une représentation symbolique. Elle porterait une vision sexualisée du monde ou signalerait l’arrivée près d’un puits, une zone dangereuse où l’on risque de s’intoxiquer par accumulation de gaz carbonique.

Et qu’en est-il des animaux autour de l’homme ? S’agit-il d’animaux totémiques ou sont-ils les protagonistes d’un rêve animalier ? Les interprétations sont nombreuses mais elles font l’impasse sur un détail : le rhinocéros se distingue du reste de la composition. Elles oublient aussi qu’un cheval avait partiellement été dessiné sur la paroi d’en face. »

En tant que première scène connue représentée sur une paroi préhistorique, cet élément mérite que l’on y apporte grande attention. En effet, elle peut vouloir dire tellement de choses, y compris représenter par un simple dessin une scène vécue, une simple situation. Mais que se passe t’il si nous la regardons comme une production psychique projetée sur la pierre, une sorte de rêve éveillé, une inspiration induite par l’inconscient, un rêve, un schéma mythique et archétypal ?

Sur le plan de l’observation nous voyons un taureau dont les cornes sont comme penchées vers un homme allongé. Ce taureau possède des sortes de grosses poches sous le ventre. Des testicules ? L’homme est allongé, comme mort mais il est ithyphallique. Il est nu et comme sans défense. Devant se trouve un petit oiseau, qui n’est pas un charognard, ni un oiseau de proie, posé sur un bâton bien droit. Il semble y avoir 2 flèches, dont une partant du cul du taureau dirigée vers le bas, une autre remontant. Plus loin, devant, derrière ? un rhinocéros avec la queue dans une étrange position, comme s’il déféquait. Le post fait mention d’un cheval, en face, que nous ne voyons pas.

Sur le plan des associations nous pouvons avancer que le taureau s’associe à la force et à la puissance masculine, à sa puissance de reproduction, sexuelle. Ses cornes sont tournées vers l’homme comme s’il l’avait lui-même mis dans cette situation ou comme s’il le regardait avec compassion. Ses poches ressemblent à deux gros testicules et confirmeraient l’association avec la puissance sexuelle et procréatrice.

L’homme est nu, nu comme un ver, sans fards, totalement lui-même dans son essence première. Tout en semblant mort son sexe est en érection. L’image semble relier l’essence de l’être, authentique (nu) mort et en même temps très vivant et désirant, une sorte de puissance de vie, dans la mort. Le sexe en érection fait écho aux cornes du taureau, tendues, pointues, dirigées.  Les flèches semblent indiquer un mouvement descendant puis ascendant, une courbe « raide » un mouvement de l’ordre des fonctions masculines (percée, pénétration, direction) avec ici une dynamique de descendre (mourir) puis remonter (renaître)

L’oiseau est assez étrange dans ce contexte. Il s’agit d’un petit oiseau chanteur pour le différencier des charognards et des oiseaux de proie avec donc une notion de vie, de joie de vivre, avec la sensation d’appartenance au ciel, aux idées, aux éléments psychiques vivants dans la psyché. Le fait qu’il soit sur un bâton est encore plus étrange, ces oiseaux ne se posent que rarement de cette manière. Le bâton est assez phallique, masculin, comme s’il ancrait, donnait le pouvoir d’action.

Le rhinocéros est encore plus étrange, il part, ou il devance, ou bien est la conséquence. A-t-il quelque chose à voir avec l’ensemble ? Est-il en train de déféquer ? Dans quel cas il libère ses déchets, aboutit sa digestion, se libère, change de plan.

Nous ne voyons pas le cheval donc nous ne savons pas à quoi il ressemble mais nous savons qu’il est « en face ».

Sur le plan des amplifications cela devient très surprenant. Le taureau est lié aux cornes lunaires masculines des croyances les plus anciennes. Ce taureau comme la lune est sujet à mort et renaissance, de manière à régénérer la vie. Les dieux archaïques taureaux sont légion et parmi eux se trouve Osiris. Est-il besoin d’aller plus loin dans le détail quand nous avons sous les yeux un homme à la fois mort et vivant, mort tout en ayant le phallus en érection accompagné d’un oiseau actif ? Se pourrait-il que nous ayons sous les yeux la première représentation d’un schéma que nous connaissons bien, très bien, celui d’Isis oiseau sur le phallus dressé d’un Osiris, dieu Lune, mort et renaissant dans la mort ? Se pourrait-il que ce soit là une production « imaginale » (non imaginaire) de cet archétype majeur de la saga osirienne ? Le rhinocéros ne venant que confirmer ce fait d’un masculin renaissant « autre » et délesté des scories ? Le cheval, force féminine très présente dans les mythologies du monde entier, comme « pendant » à la geste masculine, « en face de » ?

Je vous laisse avec les Images.  Que voyez – vous ? Qu’intégrez-vous ?

Le Taureau Divin, symbole du Masculin sacré

Le fil d’Ariane devrait permettre de remonter aux sources, aux sources du Taureau. L’image est explicite, mais nous ne le faisons pas. Ou plutôt nous ne le faisons plus, nous lisons les pictogrammes avec notre grille de lecture. Nos psychés sont-elles tant imbibées de dualisme, convaincues qu’une seule option nous est acquise, celle du bien contre le mal, du bien lumière contre le mal obscur ? Nous ne voulons que de la lumière, à tout prix, plus jamais d’ombre. Nous ne songeons pas un instant qu’il ait pu exister une autre perception du monde, une autre échelle de valeur, un autre taureau que celui qui se trouve découpé, dépecé, en parties dispersées, n’ayant plus aucun rapport les unes avec les autres, moribond dans les arènes ou sous forme de bœuf ?

Il me semble très difficile de partir d’une source « claire », nous ne savons pas grand-chose des pensées, des émois préhistoriques, aussi il me parait plus simple, peut-être plus sage, en tous cas plus parlant de remonter le fil d’Ariane à ce Taureau qui sans aucun doute possible se présente comme le représentant le plus symboliquement fort de l’énergie masculine.

Nous allons remonter le temps, nous allons en suivre les méandres, observer les symboles qui flottent comme des étendards sur ses cornes dressées, du Bœuf des crèches aux Taureaux des grottes pariétales, nous allons descendre dans le labyrinthe qui nous mène à Sa Demeure.

Au début, c’est-à-dire à la fin, c’est en effet un Bœuf qui souffle de ses deux naseaux sur la joue de l’Enfant, dans la grotte ! Un Bœuf est un Taureau apaisé, assagi parait il, absolument castré ! Diantre, que l’image est terrible, si l’on nait homme, de voir cet animal si représentatif de sa force libidinale, possiblement coupé. Il ne s’agit pas d’attendre Freud pour comprendre que ce que l’on fait aux bœufs, on peut le faire aux hommes et d’en avoir peur. Mais enfin le Taureau est devenu sage, l’homme a dompté sa nature animale, mais sa force, son désir et sa puissance avec.

Du Taureau couillu il ne reste que ceux que l’on s’autorise à massacrer dans des arènes indignes ou les quelques chanceux pour la saillie des vaches. Quelle vie ! Plus aucune fête, plus aucune momie, plus aucune célébration pour lui, comme nous savons qu’il y eut. Les traces les plus tangibles, les plus démonstratives se trouvent sans aucun doute dans le Sérapéum de Saqqarah où ces bêtes sacrées, vénérées sous le nom d’Apis, représentaient la fertilité et la puissance sexuelle. Ce culte est attesté depuis l’époque préhistorique puisque les premières traces sont des gravures rupestres et ce détail est bien pour nous intéresser. Il a duré longtemps, jusqu’à l’époque romaine. Ce qu’il reste du lieu est splendide est atteste de l’importance de ce culte.

Que c’est -il donc passé entre ces attentions extrêmes et le Bœuf émasculé ?

Le Taureau fut un des plus grands symboles des croyances à honnir dès que surgirent les monothéismes. La foi en son pouvoir était si forte que sans aucun Pharaon pour diriger leur monde les Hébreux fondirent l’or des bijoux des femmes pour en faire un « veau d’or ». Le dieu Pharaon est mort, vive le Dieu Taureau. Moïse ne l’entend pas de cette oreille et interdit le culte païen.

Nicolas Poussin, les Adorateurs du Veau d’Or

Mais le vieux mâle ne se laisse pas faire, il faut attendre 391 à Alexandrie dans un autre Sérapéum, dédié à Sarapis, avatar d’Apis, pour que les émeutes sanglantes qui y eurent lieu signent le début concret du déclin des païens, ces adeptes du Taureau, autant dire du Diable.

Puis, ce furent les arènes, les saillies, le Bœuf. Et ce n’est que dans quelques mythes égarés qu’on entendit l’écho de ce Taureau Divin. Il est encore source de pouvoir dans la Razzia des Vaches de Colley, qui en fait de vaches sont deux taureaux des pays celtes.

Remontons le fil. Le Taureau est partout ! Il est à Catal Hüyük, vénéré, célébré par des femmes vautours, entourés de déesses aux larges fesses rondes.

De très nombreux Dieux sont des « fils de la vache » y compris le dieu Min, « le taureau de sa mère », ce dieu ithyphallique, au délicieux surnom de « Minou ».

Dionysos lui-même est nommé « l’enfant à cornes », le « dieu cornu », « celui qui a un front de taureau ». A l’Ouest il est bison blanc. Ses cornes en rajoutent se changent en cornes de bouc, de bélier, de cerf. Amon, Kernunos. Bref l’animal sacré masculin est une bête à cornes et chaque culture de le manifester sous sa forme endémique.

Jusqu’en Crète où se parent les murs flamboyants de « jeux » taurins. Filles et garçons, ici on saute par-dessus, pas de souffrances sur les images, du jeu.

Cette manifestation archétypale du masculin est si prégnante que Mithra en sera le grand serviteur, menaçant de supplanter le Christianisme.

Vinrent les combattants, non pas qui sacrifient, vénèrent le sacrifice, mais qui combattent. Ce Taureau il le faut mort non pas pour régénérer le temps, régénérer le sang, mais pour prendre son pouvoir. Gilgamesh ne fait pas de détails, il assassine le Taureau et étrangle le Serpent, les deux protagonistes porteurs des croyances anciennes. Le guerrier a gagné, le Taureau est abattu sans possible retour.

C’est Zeus qui se déguise en Taureau pour mieux duper les filles, les violer, elles qui croient avoir devant leurs yeux le Seigneur de leur cœur, l’ancien dieu des sauvages, qui caracole à leur côté sur les landes fertiles.

Des Taureaux pariétaux nous avons les deux cornes, analogie parfaite des lunes qui croissent, décroissent et coupent le ciel de leur course taurine. Avant cette dégringolade nous eûmes des dieux « lune » et ils sont forts nombreux, si l’on se penche un peu. Dans le dictionnaire de Joel Thomas nous en avons dénombré presque soixante-dix[1], c’est sans compter tous les petits dieux lune des mythes primitifs où Lune est masculin. C’est sans compter ceux qui furent oubliés, ces temps sont loin. Sin est sans doute un des plus connu, mais Aillil l’époux de Morrigu, ou Mani le frère de Sol, et encore Osiris dont les caractéristiques sont reconnues, par tous, lunaires.

Il est alors facile au bout de ce long fil, après des millénaires, de tomber sur ces Taureaux cachés aux fin fonds de cavernes. Il était déjà là et souvenez-vous, nous avions parlé des Apis préhistoriques en Egypte.

Marie Köning en fait une étude passionnante dans son ouvrage Notre passé est encore plus lointain[2].  Lu dans ce sens envers, en remontant le fil, son étude prend tout son sens. Et c’est bien cette étude que fit Marie Koening des gravures rupestres à ces Taureaux Célestes gravés sur les parois détenant les secrets des naissances, des montées, des descentes, des morts, des disparitions. Des cycles de la lune, des mois, des « lunes » des femmes

Lune, Corne, Taureau, Mâle.

Le sang et les cornes.

Et sur le bout du fil que nous suivons nous avons nos réponses. Les cornes et le sang. La percée, la coulure.

Nous voilà tout au fond du labyrinthe où Thésée ce fils des Patriarches vient sanguinairement détrôner ce puissant vieux divin.

Chacun s’accorde pour reconnaitre en ces cornes, la lune ! « De la lune aux cornes – en forme de lune[3]. ». Le Taureau Lune est le maître du temps, c’est lui qui tire à lui ou qui éloigne les marées, les printemps, le sang des menstrues. D’ailleurs dans les très vieux pays il était de coutume de croire que Lune pouvait engrosser les femmes. C’est lui qui rythme la poussée verdoyante, nous le savons encore quand nous regardons nos calendriers lunaires et que la biodynamie cache dans les entrailles de la terre, des cornes. C’est son rythme, phallique : « Le rythme naturel du mâle est un rythme phallique qui s’élève et retombe… Les mythes raconteraient donc, tout naturellement, des histoires dans lesquelles le mâle est la figure arrivée à son apogée, tragique, qui resplendit et disparaît[4]. » comme la lune.

Pourquoi les cornes ? « Pourquoi les cornes ! Parce que c’est en elles que résident la force et la fertilité [5]». Mais pour qu’elles portent ces fruits elles doivent être coupées, elles doivent saigner.

Les cornes taurines sont comme des phallus, elles pénètrent le ventre de la nuit, la perce, y mettent de la forme, de la structure, du temps. Les phallus trop pressés, trop violents, sans respect, nous le savons dans les mythes, mais dans le vie concrète aussi, blessent, déchirent, violent, massacrent. Il est donc nécessaire d’apprendre à ce phallus une pénétration d’amour, et à cette fin il se doit d’être amputé des risques de « trop de ».

Pourquoi tant de sang ?

Le féminin saigne par nature, tous les mois et sans mourir[6] ! Cette force mystérieuse le masculin ne la détient pas, il doit se mesurer à l’entaillage. Et c’est ce que faisaient les peuples amérindiens quand les hommes attachaient leur peau sanguinolente aux poteaux voltigeurs, danser « en regardant le soleil », comme une pleine lune le regarde droit devant.

Mais le Cosmos aussi semble avoir décidé que Lune doit mourir, passer par l’ombre noire pour renaitre. Le sacrifice du Taureau peut prendre ici tout son sens. C’est ce cycle, de roulis de la vie vers la mort, vers la vie qui promet l’abondance, la fécondité, le flux de vie qui sans cesse se régénère. Les druides eux-mêmes ne sacrifiaient ils pas deux taureaux, aux cornes attachées, quand le gui tout rond de sa pâleur d’opale, lunaire, fleurissait dans les chênes ?

Nous voici seuls devant la grotte qui nous sert de toiture, nous regardons le ciel de nuit, sans aucune pollution :  il doit être grandiose. Au centre de sa voute parade l’astre d’argent. Il monte, il descend, il passe, il croit et il décroit, il va disparaitre. Il va mourir, et sa mort en elle-même porte l’espoir de notre temps renouvelé. Et c’est cette magie du monde que j’irais graver, peindre, aux ventres de la terre.

Ou voilà que l’écume des mers sur le phallus tombé d’Ouranos fera place à l’Amour, Aphrodite debout sur sa coquille d’or pourra bien pavoiser.

A première vue il ne s’agit pas d’un combat de la lumière contre les ténèbres, l’esprit antique ne pense pas ainsi, il n’y a pas de diable. Il y a le jour, la nuit, soleil et lune qui se partagent le ciel, se regardent et si l’argent des nuits doit suivre son périple il passe par la mort et sa résurrection. Le temps permet le cycle, le temps engendre le rythme et c’est ce rythme-là qui fait l’éternité….


[1] Merci à Olivier pour son travail de fourmi

[2] Robert Laffont 1982

[3] Michel Pastoureau

[4] William Irwin Thompson

[5] Michel Pastoureau

[6] Sylvie Verchère Figure symboliques du Féminin et du Masculin, Ed du Cygne, 2014