Scène du puits, Lascaux, lecture imaginale

Grotte de Lascaux, Scène du puits © N. Aujoulat – Centre national de préhistoire – Ministère de la Culture

L’exposition 2023 « Arts et Préhistoire » nous partage cette image accompagnée de ce post :

« Peint sur les parois de la grotte de Lascaux, cet ensemble d’images est l’un des rares de tout l’art paléolithique à avoir été considéré comme une « scène ». On y voit un homme étendu entouré d’animaux. Que signifie cette image ?

Pour certains, il s’agit simplement d’un accident de chasse ou d’un voyage chamanique. D’autres y voient plutôt une représentation symbolique. Elle porterait une vision sexualisée du monde ou signalerait l’arrivée près d’un puits, une zone dangereuse où l’on risque de s’intoxiquer par accumulation de gaz carbonique.

Et qu’en est-il des animaux autour de l’homme ? S’agit-il d’animaux totémiques ou sont-ils les protagonistes d’un rêve animalier ? Les interprétations sont nombreuses mais elles font l’impasse sur un détail : le rhinocéros se distingue du reste de la composition. Elles oublient aussi qu’un cheval avait partiellement été dessiné sur la paroi d’en face. »

En tant que première scène connue représentée sur une paroi préhistorique, cet élément mérite que l’on y apporte grande attention. En effet, elle peut vouloir dire tellement de choses, y compris représenter par un simple dessin une scène vécue, une simple situation. Mais que se passe t’il si nous la regardons comme une production psychique projetée sur la pierre, une sorte de rêve éveillé, une inspiration induite par l’inconscient, un rêve, un schéma mythique et archétypal ?

Sur le plan de l’observation nous voyons un taureau dont les cornes sont comme penchées vers un homme allongé. Ce taureau possède des sortes de grosses poches sous le ventre. Des testicules ? L’homme est allongé, comme mort mais il est ithyphallique. Il est nu et comme sans défense. Devant se trouve un petit oiseau, qui n’est pas un charognard, ni un oiseau de proie, posé sur un bâton bien droit. Il semble y avoir 2 flèches, dont une partant du cul du taureau dirigée vers le bas, une autre remontant. Plus loin, devant, derrière ? un rhinocéros avec la queue dans une étrange position, comme s’il déféquait. Le post fait mention d’un cheval, en face, que nous ne voyons pas.

Sur le plan des associations nous pouvons avancer que le taureau s’associe à la force et à la puissance masculine, à sa puissance de reproduction, sexuelle. Ses cornes sont tournées vers l’homme comme s’il l’avait lui-même mis dans cette situation ou comme s’il le regardait avec compassion. Ses poches ressemblent à deux gros testicules et confirmeraient l’association avec la puissance sexuelle et procréatrice.

L’homme est nu, nu comme un ver, sans fards, totalement lui-même dans son essence première. Tout en semblant mort son sexe est en érection. L’image semble relier l’essence de l’être, authentique (nu) mort et en même temps très vivant et désirant, une sorte de puissance de vie, dans la mort. Le sexe en érection fait écho aux cornes du taureau, tendues, pointues, dirigées.  Les flèches semblent indiquer un mouvement descendant puis ascendant, une courbe « raide » un mouvement de l’ordre des fonctions masculines (percée, pénétration, direction) avec ici une dynamique de descendre (mourir) puis remonter (renaître)

L’oiseau est assez étrange dans ce contexte. Il s’agit d’un petit oiseau chanteur pour le différencier des charognards et des oiseaux de proie avec donc une notion de vie, de joie de vivre, avec la sensation d’appartenance au ciel, aux idées, aux éléments psychiques vivants dans la psyché. Le fait qu’il soit sur un bâton est encore plus étrange, ces oiseaux ne se posent que rarement de cette manière. Le bâton est assez phallique, masculin, comme s’il ancrait, donnait le pouvoir d’action.

Le rhinocéros est encore plus étrange, il part, ou il devance, ou bien est la conséquence. A-t-il quelque chose à voir avec l’ensemble ? Est-il en train de déféquer ? Dans quel cas il libère ses déchets, aboutit sa digestion, se libère, change de plan.

Nous ne voyons pas le cheval donc nous ne savons pas à quoi il ressemble mais nous savons qu’il est « en face ».

Sur le plan des amplifications cela devient très surprenant. Le taureau est lié aux cornes lunaires masculines des croyances les plus anciennes. Ce taureau comme la lune est sujet à mort et renaissance, de manière à régénérer la vie. Les dieux archaïques taureaux sont légion et parmi eux se trouve Osiris. Est-il besoin d’aller plus loin dans le détail quand nous avons sous les yeux un homme à la fois mort et vivant, mort tout en ayant le phallus en érection accompagné d’un oiseau actif ? Se pourrait-il que nous ayons sous les yeux la première représentation d’un schéma que nous connaissons bien, très bien, celui d’Isis oiseau sur le phallus dressé d’un Osiris, dieu Lune, mort et renaissant dans la mort ? Se pourrait-il que ce soit là une production « imaginale » (non imaginaire) de cet archétype majeur de la saga osirienne ? Le rhinocéros ne venant que confirmer ce fait d’un masculin renaissant « autre » et délesté des scories ? Le cheval, force féminine très présente dans les mythologies du monde entier, comme « pendant » à la geste masculine, « en face de » ?

Je vous laisse avec les Images.  Que voyez – vous ? Qu’intégrez-vous ?

Le Taureau Divin, symbole du Masculin sacré

Le fil d’Ariane devrait permettre de remonter aux sources, aux sources du Taureau. L’image est explicite, mais nous ne le faisons pas. Ou plutôt nous ne le faisons plus, nous lisons les pictogrammes avec notre grille de lecture. Nos psychés sont-elles tant imbibées de dualisme, convaincues qu’une seule option nous est acquise, celle du bien contre le mal, du bien lumière contre le mal obscur ? Nous ne voulons que de la lumière, à tout prix, plus jamais d’ombre. Nous ne songeons pas un instant qu’il ait pu exister une autre perception du monde, une autre échelle de valeur, un autre taureau que celui qui se trouve découpé, dépecé, en parties dispersées, n’ayant plus aucun rapport les unes avec les autres, moribond dans les arènes ou sous forme de bœuf ?

Il me semble très difficile de partir d’une source « claire », nous ne savons pas grand-chose des pensées, des émois préhistoriques, aussi il me parait plus simple, peut-être plus sage, en tous cas plus parlant de remonter le fil d’Ariane à ce Taureau qui sans aucun doute possible se présente comme le représentant le plus symboliquement fort de l’énergie masculine.

Nous allons remonter le temps, nous allons en suivre les méandres, observer les symboles qui flottent comme des étendards sur ses cornes dressées, du Bœuf des crèches aux Taureaux des grottes pariétales, nous allons descendre dans le labyrinthe qui nous mène à Sa Demeure.

Au début, c’est-à-dire à la fin, c’est en effet un Bœuf qui souffle de ses deux naseaux sur la joue de l’Enfant, dans la grotte ! Un Bœuf est un Taureau apaisé, assagi parait il, absolument castré ! Diantre, que l’image est terrible, si l’on nait homme, de voir cet animal si représentatif de sa force libidinale, possiblement coupé. Il ne s’agit pas d’attendre Freud pour comprendre que ce que l’on fait aux bœufs, on peut le faire aux hommes et d’en avoir peur. Mais enfin le Taureau est devenu sage, l’homme a dompté sa nature animale, mais sa force, son désir et sa puissance avec.

Du Taureau couillu il ne reste que ceux que l’on s’autorise à massacrer dans des arènes indignes ou les quelques chanceux pour la saillie des vaches. Quelle vie ! Plus aucune fête, plus aucune momie, plus aucune célébration pour lui, comme nous savons qu’il y eut. Les traces les plus tangibles, les plus démonstratives se trouvent sans aucun doute dans le Sérapéum de Saqqarah où ces bêtes sacrées, vénérées sous le nom d’Apis, représentaient la fertilité et la puissance sexuelle. Ce culte est attesté depuis l’époque préhistorique puisque les premières traces sont des gravures rupestres et ce détail est bien pour nous intéresser. Il a duré longtemps, jusqu’à l’époque romaine. Ce qu’il reste du lieu est splendide est atteste de l’importance de ce culte.

Que c’est -il donc passé entre ces attentions extrêmes et le Bœuf émasculé ?

Le Taureau fut un des plus grands symboles des croyances à honnir dès que surgirent les monothéismes. La foi en son pouvoir était si forte que sans aucun Pharaon pour diriger leur monde les Hébreux fondirent l’or des bijoux des femmes pour en faire un « veau d’or ». Le dieu Pharaon est mort, vive le Dieu Taureau. Moïse ne l’entend pas de cette oreille et interdit le culte païen.

Nicolas Poussin, les Adorateurs du Veau d’Or

Mais le vieux mâle ne se laisse pas faire, il faut attendre 391 à Alexandrie dans un autre Sérapéum, dédié à Sarapis, avatar d’Apis, pour que les émeutes sanglantes qui y eurent lieu signent le début concret du déclin des païens, ces adeptes du Taureau, autant dire du Diable.

Puis, ce furent les arènes, les saillies, le Bœuf. Et ce n’est que dans quelques mythes égarés qu’on entendit l’écho de ce Taureau Divin. Il est encore source de pouvoir dans la Razzia des Vaches de Colley, qui en fait de vaches sont deux taureaux des pays celtes.

Remontons le fil. Le Taureau est partout ! Il est à Catal Hüyük, vénéré, célébré par des femmes vautours, entourés de déesses aux larges fesses rondes.

De très nombreux Dieux sont des « fils de la vache » y compris le dieu Min, « le taureau de sa mère », ce dieu ithyphallique, au délicieux surnom de « Minou ».

Dionysos lui-même est nommé « l’enfant à cornes », le « dieu cornu », « celui qui a un front de taureau ». A l’Ouest il est bison blanc. Ses cornes en rajoutent se changent en cornes de bouc, de bélier, de cerf. Amon, Kernunos. Bref l’animal sacré masculin est une bête à cornes et chaque culture de le manifester sous sa forme endémique.

Jusqu’en Crète où se parent les murs flamboyants de « jeux » taurins. Filles et garçons, ici on saute par-dessus, pas de souffrances sur les images, du jeu.

Cette manifestation archétypale du masculin est si prégnante que Mithra en sera le grand serviteur, menaçant de supplanter le Christianisme.

Vinrent les combattants, non pas qui sacrifient, vénèrent le sacrifice, mais qui combattent. Ce Taureau il le faut mort non pas pour régénérer le temps, régénérer le sang, mais pour prendre son pouvoir. Gilgamesh ne fait pas de détails, il assassine le Taureau et étrangle le Serpent, les deux protagonistes porteurs des croyances anciennes. Le guerrier a gagné, le Taureau est abattu sans possible retour.

C’est Zeus qui se déguise en Taureau pour mieux duper les filles, les violer, elles qui croient avoir devant leurs yeux le Seigneur de leur cœur, l’ancien dieu des sauvages, qui caracole à leur côté sur les landes fertiles.

Des Taureaux pariétaux nous avons les deux cornes, analogie parfaite des lunes qui croissent, décroissent et coupent le ciel de leur course taurine. Avant cette dégringolade nous eûmes des dieux « lune » et ils sont forts nombreux, si l’on se penche un peu. Dans le dictionnaire de Joel Thomas nous en avons dénombré presque soixante-dix[1], c’est sans compter tous les petits dieux lune des mythes primitifs où Lune est masculin. C’est sans compter ceux qui furent oubliés, ces temps sont loin. Sin est sans doute un des plus connu, mais Aillil l’époux de Morrigu, ou Mani le frère de Sol, et encore Osiris dont les caractéristiques sont reconnues, par tous, lunaires.

Il est alors facile au bout de ce long fil, après des millénaires, de tomber sur ces Taureaux cachés aux fin fonds de cavernes. Il était déjà là et souvenez-vous, nous avions parlé des Apis préhistoriques en Egypte.

Marie Köning en fait une étude passionnante dans son ouvrage Notre passé est encore plus lointain[2].  Lu dans ce sens envers, en remontant le fil, son étude prend tout son sens. Et c’est bien cette étude que fit Marie Koening des gravures rupestres à ces Taureaux Célestes gravés sur les parois détenant les secrets des naissances, des montées, des descentes, des morts, des disparitions. Des cycles de la lune, des mois, des « lunes » des femmes

Lune, Corne, Taureau, Mâle.

Le sang et les cornes.

Et sur le bout du fil que nous suivons nous avons nos réponses. Les cornes et le sang. La percée, la coulure.

Nous voilà tout au fond du labyrinthe où Thésée ce fils des Patriarches vient sanguinairement détrôner ce puissant vieux divin.

Chacun s’accorde pour reconnaitre en ces cornes, la lune ! « De la lune aux cornes – en forme de lune[3]. ». Le Taureau Lune est le maître du temps, c’est lui qui tire à lui ou qui éloigne les marées, les printemps, le sang des menstrues. D’ailleurs dans les très vieux pays il était de coutume de croire que Lune pouvait engrosser les femmes. C’est lui qui rythme la poussée verdoyante, nous le savons encore quand nous regardons nos calendriers lunaires et que la biodynamie cache dans les entrailles de la terre, des cornes. C’est son rythme, phallique : « Le rythme naturel du mâle est un rythme phallique qui s’élève et retombe… Les mythes raconteraient donc, tout naturellement, des histoires dans lesquelles le mâle est la figure arrivée à son apogée, tragique, qui resplendit et disparaît[4]. » comme la lune.

Pourquoi les cornes ? « Pourquoi les cornes ! Parce que c’est en elles que résident la force et la fertilité [5]». Mais pour qu’elles portent ces fruits elles doivent être coupées, elles doivent saigner.

Les cornes taurines sont comme des phallus, elles pénètrent le ventre de la nuit, la perce, y mettent de la forme, de la structure, du temps. Les phallus trop pressés, trop violents, sans respect, nous le savons dans les mythes, mais dans le vie concrète aussi, blessent, déchirent, violent, massacrent. Il est donc nécessaire d’apprendre à ce phallus une pénétration d’amour, et à cette fin il se doit d’être amputé des risques de « trop de ».

Pourquoi tant de sang ?

Le féminin saigne par nature, tous les mois et sans mourir[6] ! Cette force mystérieuse le masculin ne la détient pas, il doit se mesurer à l’entaillage. Et c’est ce que faisaient les peuples amérindiens quand les hommes attachaient leur peau sanguinolente aux poteaux voltigeurs, danser « en regardant le soleil », comme une pleine lune le regarde droit devant.

Mais le Cosmos aussi semble avoir décidé que Lune doit mourir, passer par l’ombre noire pour renaitre. Le sacrifice du Taureau peut prendre ici tout son sens. C’est ce cycle, de roulis de la vie vers la mort, vers la vie qui promet l’abondance, la fécondité, le flux de vie qui sans cesse se régénère. Les druides eux-mêmes ne sacrifiaient ils pas deux taureaux, aux cornes attachées, quand le gui tout rond de sa pâleur d’opale, lunaire, fleurissait dans les chênes ?

Nous voici seuls devant la grotte qui nous sert de toiture, nous regardons le ciel de nuit, sans aucune pollution :  il doit être grandiose. Au centre de sa voute parade l’astre d’argent. Il monte, il descend, il passe, il croit et il décroit, il va disparaitre. Il va mourir, et sa mort en elle-même porte l’espoir de notre temps renouvelé. Et c’est cette magie du monde que j’irais graver, peindre, aux ventres de la terre.

Ou voilà que l’écume des mers sur le phallus tombé d’Ouranos fera place à l’Amour, Aphrodite debout sur sa coquille d’or pourra bien pavoiser.

A première vue il ne s’agit pas d’un combat de la lumière contre les ténèbres, l’esprit antique ne pense pas ainsi, il n’y a pas de diable. Il y a le jour, la nuit, soleil et lune qui se partagent le ciel, se regardent et si l’argent des nuits doit suivre son périple il passe par la mort et sa résurrection. Le temps permet le cycle, le temps engendre le rythme et c’est ce rythme-là qui fait l’éternité….


[1] Merci à Olivier pour son travail de fourmi

[2] Robert Laffont 1982

[3] Michel Pastoureau

[4] William Irwin Thompson

[5] Michel Pastoureau

[6] Sylvie Verchère Figure symboliques du Féminin et du Masculin, Ed du Cygne, 2014

La « druidesse » a t-elle existé ?

Le statut si naturel accordé aux femmes dans la société celtique, n’aurait pu être engendré par un traitement différent sur d’autres plans, ou alors, en tant que particularité clairement identifiable dans les mythes, ce qui n’est pas le cas. Dans les textes irlandais nous rencontrons fréquemment les termes de ban-bard pour désigner une « femme-barde », ban-file pour « femme-poète », ban-éces pour « femme-sage » ou encore ban-drui pour littéralement « femme-druide », le mot « druis » étant accepté de facto comme le terme désignant le druide dans l’antiquité. L’existence du terme signifie la réalité de la fonction, si nous l’acceptons pour « le » druide, on se doit de le reconnaître pour « la » et Guyonvarc’h & Leroux de déclarer, contrairement à leur affirmation habituelle, que « Les mots drui, file, faith ainsi que nous le verrons fréquemment, sont susceptibles d’être employés l’un pour l’autre, surtout quand il s’agit de femmes, lesquelles sont nommées alors indifféremment bandrui, banfile, banfaith[1] ».

Dans les textes, par exemple lors de la bataille de Magh Tuiredh, la traduction atteste clairement de l’acte magique de trois druidesses, magie qui depuis Guyonvarc’h est connue comme prérogative du druide  : « Avant la bataille, les Tuatha de Danann envoyèrent leurs trois druidesses, Morrigan, Nemain et Macha qui déchaînèrent une pluie de feu et de sang sur Tara afin d’assombrir les cœurs des guerriers Fir Bolg et leurs druides eurent bien du mal à repousser cette terrifiante magie. ».

L’image romantique des druides qui nous est parvenue du XVIIème siècle nous offre celle caricaturée d’un druide homme, et forcément barbu. Il suffit pour s’en convaincre de regarder la photo prise le 15 août 1908 lors de l’Initiation de Winston Churchill dans l’Albion Lodge du Ancient Order of Druids à Blenheim et les derniers travaux de Guyonvarc’h affirment que les druides étaient des hommes, reléguant, en un schéma dualiste, les femmes à des rangs subalternes et sorciers. Alors que la structure même de la société celtique porte en elle la fonction de la femme à son rôle le plus juste, nous ne pouvons, confortés en cela par les textes et les mythes, qu’attester que la femme jouait un rôle religieux tout aussi influant que l’homme.

D’autres textes irlandais mentionnent la « druidesse » et Françoise Leroux de le mentionner dans l’édition de 1961 Les Druides :   « Que dans les meilleurs morceaux des cycles irlandais et gallois, où la saveur païenne est la plus authentique, la poétesse (ban-file) ou la druidesse (ban-drui) sont des figures familières »[2].

Lorsque les hommes et les femmes sont séparés, c’est une particularité suffisamment originale pour qu’elle soit parfaitement précisée. Nous pouvons cependant identifier qu’il n’y a pas d’assujettissement de l’un  à l’autre, ni de cloisonnement de l’un au détriment de l’autre, ce sont les deux qui sont isolés et ceci dans un cadre très particulier, par exemple celui des contrats de mariage. Nous en trouvons un exemple lors de la foire de Tailtiu durant laquelle se contractaient les mariages ou les allégeances d’amitié : « […] une coutume observée à cette assemblée était que les hommes se mettaient d’un côté et les femmes de l’autre pendant que les pères et les mères établissaient les contrats. Chaque couple qui avait établi traité et contrat était marié, comme le dit le poète : Les femmes ne doivent pas approcher des hommes beaux et brillants ; Les hommes ne doivent pas approcher des femmes. Mais chacun doit rester à part à l’endroit de la grande foire. [3] »

Mais revenons au sacerdoce, un extrait des œuvres de Tacite nous en donne un autre exemple : « Après lui, les Bretons eurent pour gouverneur Suetonius Paullinus, que ses talents militaires et la voix publique, qui ne laisse jamais le mérite sans rival, donnaient pour émule à Corbulon. […] L’île de Mona [Anglesey], déjà forte par sa population, était encore le repaire de transfuges : il se dispose à l’attaquer, et construit des navires dont la carène fut assez plate pour aborder sur une plage basse et sans rives certaines. Ils servirent à passer les fantassins ; la cavalerie suivit à gué ou à la nage, selon la profondeur des eaux. L’ennemi bordait le rivage : à travers ses bataillons épais et hérissés de fer, couraient, semblables aux Furies, des femmes échevelées, en vêtements lugubres, agitant des torches ardentes ; et des druides, rangés à l’entour, levaient les mains vers le ciel avec d’horribles prières. Une vue si nouvelle étonna les courages, au point que les soldats, comme si leurs membres eussent été glacés, s’offraient immobiles aux coups de l’ennemi. [4] »

Cet extrait de texte est très souvent commenté, décrivant les femmes comme des furies, sans être druides. Cependant si nous prenons le temps d’écouter chaque mot nous entendons qu’elles portent le feu or le feu est un élément magique réservé aux druides  : « Les druides sont aussi les maîtres du feu et c’est le feu du druide le plus puissant, le plus habile en magie, qui l’emporte [5]».

Il est impensable dans ces conditions que les druides hommes aient laissé porter le feu par des femmes s’ils les jugeaient inaptes à la plus haute magie.

Alexandre Caban. La druidesse

D’autre part, Tacite n’est pas Celte, il ne peut comparer qu’à l’environnement qui est le sien et où la femme est infériorisée : des femmes assujetties qui dans ce cadre ne peuvent être que des « furies », femmes échevelées en vêtements lugubres. Mais elles sont bien aux côtés des druides, faisant autant de chahut qu’eux, quand ils font « d’horribles prières ».

Un autre exemple peut être pris à propos des femmes Cimbres, en général assimilées aux femmes celtes, qui réclament leur droit à la liberté et au sacerdoce dans un nouveau contexte qui leur refuse :

« Leur mort [la mort des femmes des Cimbres] fut aussi spectaculaire que leur résistance. Ayant en effet envoyé une ambassade à Marius pour lui demander la liberté et le sacerdoce, elles essuyèrent un refus – le droit religieux ne le permettait pas – et, après avoir étouffé et écrasé pêle-mêle leurs enfants, elles tombèrent sous les coups qu’elles se portèrent mutuellement, ou bien, confectionnant un lien avec leurs chevelures, se pendirent aux arbres et aux timons des chariots »[6]. Il semble assez clair que le droit à la liberté et au sacerdoce est pour ces femmes suffisamment vital, habituel, pour que l’impossibilité d’en jouir amène au suicide.

Un autre exemple cité par Pomponius Mela nous est connu : « L’île de Sena, située dans la mer Britannique, en face des Ossismes, est renommée par son oracle gaulois, dont les prêtresses, vouées à la virginité perpétuelle, sont au nombre de neuf. Elles sont appelées Gallicènes, et on leur attribue le pouvoir singulier de déchaîner les vents, de soulever les mers, de se métamorphoser en tels animaux que bon leur semble, de guérir des maux partout ailleurs regardés comme incurables, de connaître et de prédire l’avenir, faveurs qu’elles n’accordent néanmoins qu’à ceux qui viennent tout exprès dans leur île pour les consulter. »

Le pouvoir de déchainer les vents, de soulever des mers, de se métamorphoser, guérir des maux nous montre que les femmes n’étaient pas réduites à « prédire l’avenir ». (ce qu’elles font en plus). Tous ces possibles magiques sont attribués aux druides hommes de l’antiquité. Ici il s’agit de femmes, en quoi cela diffère t-il ?

Ou encore chez Strabon :

« Dans l’Océan, non pas tout à fait en pleine mer, mais juste en face de l’embouchure de la Loire, Posidonius nous signale une île de peu d’étendue, qu’habitent soi-disant les femmes des Namnètes. Ces femmes, possédées de la fureur bachique, cherchent, par des mystères et d’autres cérémonies religieuses, à apaiser, à désarmer le dieu qui les tourmente. Aucun homme ne met le pied dans leur île, et ce sont elles qui passent sur le continent toutes les fois qu’elles sont pour avoir commerce avec leurs maris, après quoi elles regagnent leur île. »[7]

Ici elles tentent de désarmer et d’apaiser un dieu, le rapport à la divinité est direct. Rôles des druides hommes, ici il s’agit de femmes, en quoi cela diffère t-il ?

Les spécialistes ne se sont jamais assez penchés sur ces extraits de textes. Il est pourtant particulièrement intéressant de les analyser sous l’angle celtique, dans l’esprit du temps c’est-à-dire dans le contexte du statut de la femme celte. La « virginité » possède un tout autre sens que celui dans lequel nous l’interprétons aujourd’hui et le rôle religieux des femmes se trouve confirmé par ces témoignages qui, s’ils sont emprunts de la vision univoque de leur auteur, n’en sont pas moins des témoignages. D’autre part, même dans les sociétés où la femme n’a pas l’équivalent social de la femme celte, comme en Grèce ou à Rome, elle jouit dans le domaine du sacré d’une place privilégiée : « La prêtresse d’Athéna Polias à Athènes occupe le premier sacerdoce de la cité […] La prêtresse d’Artémis, reçoit de chaque victime offerte dans un sacrifice public le morceau de choix »[8].

Comment cela aurait-il pu être pire chez un peuple aux femmes libres et autonomes ?

Extrait de « La femme dans la société celte » Sylvie Verchère, Edition du Cygne 2014, suivi par :

  • Femmes prophétesses
  • La magicienne ou la sorcière
  • La femme et le sacrifice
  • Enseignante et initiatrice

[1] Guyonvarc’h et Leroux, Les Druides, Ouest France, 1986, P40

[2] Françoise Leroux, Les Druides, PUF, 1961

[3] Christian Guyonvarc’h et Françoise Leroux, Les fêtes Celtiques, Ouest France, 1995, p 22

[4] Tacite, Annales, XIV, 29-30, trad. J.L. Burnouf, 1903, Paris, Hachette.

[5] C. Guyonvarc’h et F. Leroux, Les Druides, Ouest France, 1987, p 167

[6] Florus, Tableau de l’Histoire romaine de Romulus à Auguste, I, 38, trad. Paul Jal, 1967, Paris, les Belles Lettres.

[7] IV, 1 – La Narbonnaise, in Agnès Vinas, 2004-2010

http://www.mediterranees.net/geographie/strabon/sommaire.html

[8] Georges Duby – Michelle Perrot, Histoire des femmes – L’Antiquité, Plon, 1990, p 399

Lune et Cosmos, Grotte et Naos

Avec notre manière de penser les choses, nous nous sommes focalisé.e.s sur la pratique de la chasse et de la cueillette de nos plus anciens ancêtres. Nous n’avons pas imaginé qu’ils regardaient aussi et d’abord le ciel. Nous, qui ne regardons plus le ciel n’avons plus besoin de lui pour calculer la course du temps. Cependant rester quelques temps sans montre, sans téléphone pour nous dire l’heure et nous serions contraint.e.s de regarder autour de nous et de voir comme la danse du ciel rythme le temps, notre temps, nos mois, nos marées, nos cycles. Avec la conscience pure que notre corps suit lui aussi une danse temporelle nous intégrons le fait de faire partie de l’ensemble du temps, du Cosmos qui tourne comme une roue (cosmique). Alors regardons ! Nous observons comme cette course se poursuit d’est en ouest, d’un début, comme une naissance, vers un zénith, puis une fin, une mort, suivi à l’aube nouvelle d’une renaissance. Le mécanisme de cette danse, qui la dirige, quoi ? Nous ne le savons pas, cela est au-dessus de nous, au -delà. Une volonté, mieux un désir, Cosmique. Cela procède de quelques mystères, sacrés, dignes d’un respect absolu car c’est ce qui fait que nous sommes là, ici et maintenant, pour le regarder et le vivre : un aspect spirituel. Divin. Il n’est pas besoin d’un livre pour vivre ça, pour sentir en soi, pour expérimenter, notre appartenance à cette Nature, et son aspect qui nous dépasse.

Nous n’avons plus la frayeur, ou moins souvent, d’être incarné.e.s dans cette Chose, dont nous ne savons rien car nous avons créé des objets et des rites qui nous illusionnent sur notre toute puissance. Nous sommes persuadé.e.s que nous ne dépendons plus vraiment de la nature, nous nous sentons protégé.e.s, distant.es. Il ne nous reste que la mort et encore nous la cachons, l’aseptisons, la détournons. Mais que ressentirions nous seul.e, debout  face au Cosmos ? N’aurions-nous pas un profond sentiment de vénération, de fascination, de projection spirituelle ? Un sentiment de vénération plus grand encore qu’un sentiment de peur, peut-être même une gratitude, car enfin si nous regardons le soleil et la lune, qui meurent aussi, nous voyons qu’ils reviennent, ainsi nous devons revenir aussi.

Que les humains anciens aient projeté, fait un lien entre ce qui se passe dans le ciel et notre passage incarné ne fait aucun doute. Les tombes les plus vieilles à notre connaissance, présentent des corps enfouis dans un axe est/ouest, du lever au coucher, sans doute dans l’espoir que la renaissance accordée aux astres se propage aux êtres. Qu’il y ait eu une pensée, une spiritualité, un geste, en indique la réalité pour ces âmes d’avant : se trouve dans leurs habitudes de laisser avec leurs morts, de la nourriture, des fleurs, de l’ocre rouge, des traces de feu.

A l’horizon le soleil, la lune, disparaissent et c’est l’obscurité. La couvaison d’un prochain cycle. L’observation du Cosmos nous dévoile qu’en fin de cycle se produit une disparition.  Dans un ailleurs inaccessible, et dans les traces cultuelles, dans les plus vieux sanctuaires : « L’accès [de ces sanctuaires] est toujours resté limité. On y trouve des traces de pied, mais pas de chemins régulièrement foulés. Les rites cultuels étaient sans doute fortement différenciés de la vie quotidienne, les représentations des dieux grecs étaient encore placées dans l’obscurité d’un naos.[1] » Les Grecs, oui, mais aussi les Egyptiens, et les Japonais contemporains cachent encore leurs objets sacrés à l’ombre du honden.

C’est donc dans le noir que se produit la grande magie du pouvoir de renaissance, dans une descente, dans un obscur, dans un secret. L’être humain apprend en imitant, les enfants nous imitent, nous voulons imiter nos stars, nos modèles. Lorsque notre modèle est le Cosmos, à l’aube des temps, nous allons vouloir faire comme lui et descendre dans les coins les plus cachés, les plus obscurs autour de nous : les grottes.

La grotte offre ce ventre obscur, inconnu, mystérieux, mais tout autant, ses formes plus ou moins arrondies rappellent la voûte céleste, à l’intérieur. Cette notion de sphère n’est pas anodine. Marie Koenig lui donne un descriptif fort judicieux : « L’homme se ressent comme le centre de l’univers et le ciel est vu comme une coupole qui se déploie au-dessus de sa tête. C’est ce qu’on appelle la “vue subjective du monde”[2]  […] s’il ajoute l’autre demi-sphère placée de l’autre côté de l’horizon, comme une sphère complète. C’est la “vue objective du monde”[3] »

Cette sphère couveuse, tout aussi protégée, enclose, se retrouve si l’on se place au centre des Dolmen, au Chœur des églises. Une fonction maternante et régénérante, une matrice cosmique.

A l’aube des temps, dans ces espaces enclos, nous allons griffer, marquer, invoquer, supplier que la magie opère encore et toujours, qu’après l’obscur reviendra la lumière. Nous allons « refaire » ce que nous voyons dans le ciel, et nous allons le dire dans le langage que nous lisons autour de nous, des formes et des images.

Facile alors au coin d’une paroi vaguement ressemblante à un dos d’animal, d’y tracer les deux cornes lunaires, qui comme celles d’un taureau percent le ciel : « La lune, dont l’aspect changeait sans cesse, était particulièrement inspirante : ses deux croissants pouvaient être comparés à des cornes. L’imagination en fit le “Taureau Céleste” qui, comme les disent les hymnes sumériens “règle la marche du temps de ses deux cornes d’or”[4] » et nous l’avons fait longtemps : « Jusqu’à présent, on a découvert soixante-dix-sept grottes ornées datant de l’ère glaciaire. La peinture des parois rocheuses commença il y a 40 000 ans, les œuvres le plus récentes ont à peu près 12 000 ans.[5] »

Marie Koenig de remarquer à propos d’un taureau de la grotte de Pech-Merle qu’il procède d’une approche que ne dédaignerait pas notre art abstrait, « laisse de côté tout détail qui, ici, serait inutile : masses musculaires, parties génitales. En opposition totale avec le corps, les cornes de l’animal : deux demi-sphères symétriques, comme aucun animal n’en a jamais porté.[6] »

Deux cornes que nous allons croiser souvent, durant des milliers d’années et nous savons que cette lune qui rythme le temps, humain, bien plus précisément que le soleil a un impact immense sur la Nature, perfore la nuit noire pour monter dans le ciel et redescendre. En quelque sorte nous pourrions constater que le Phallus dans sa quête désirante procède du même cycle. Un Phallus qui se lève, palpite, pénètre la nuit noire d’un ventre féminin puis s’étiole, se rétracte, se retire : « Le rythme naturel du mâle est un rythme phallique qui s’élève et retombe… Les mythes raconteraient donc, tout naturellement, des histoires dans lesquelles le mâle est la figure arrivée à son apogée, tragique, qui resplendit et disparaît[7]. »

Lune, à l’aube des temps, est une énergie masculine. Des grottes il gravitera vers les temples, en bucrane, en taureau, en dieu lune. Des premières grottes pariétales à Osiris, Sin, Mani, Midir, il percera le ciel et l’ovule rond et chaud de la Déesse des Origines….


[1] Marie Koenig, Notre passé est encore plus ancien, Robert Laffont, 1982, p. 52

[2] Ibid, p. 37

[3] Ibid, p. 41

[4] Ibid, p. 51

[5] Ibid, p. 52

[6] Ibid, p. 53

[7] William Irwin Thompson 

Kagura à Takachiho !  Un rite artistique shintoïste

Un spectacle ? Est-ce réellement un spectacle, un divertissement ?

D’abord le « spectacle » se fait dans un temple. Il n’y a pas de foule comme nous en connaissons, qui se presse bruyante. Il y a salle comble, mais de gens bien assis, enfin sur les genoux, beaucoup ont porté leur coussin. Moi je peine, j’ai mal aux genoux, aux fesses aussi, je suis européenne…

Tous regardent la scène. Loin des 33 tableaux originaux, qui durent toute la nuit, ce soir nous n’en verrons que 4, mais pas des moindres.

Spectacle divertissant ? Danses folkloriques ? Pas vraiment. Nous n’avons pas oublié le sens qui sous tend à ces gestes, ce n’est donc pas du folklore, ce n’est pas juste divertissant. L’impact est symbolique : refaire et rejouer à l’infini les actes divins des Panthéons n’est pas un divertissement. Cela permet de faire écho aux profondeurs de l’être, ce qui se joue dehors, ce qui se joue dedans, une sorte d’Eternel Retour (Cf Eliade) Renouer à l’Instant, aux sources du monde, aux prémices de la vie, de la création … Il s’agit bien de mythe de la création, ici celle du Japon. Retour donc à nos prémices humaines ….

Voilà le Kagura !  Un rite shintoïste

Il n’y a pas de chant, ils sont 2 à frapper du tambour et jouer de la flute. Ce tambour lancinant qui nous relie aux terres et cette flute légère voltigeant vers les cieux. C’est envoûtant. Enivrant.

Il ne s’agit pas vraiment d’une danse, c’est plutôt un mime ! Refaire ce qui s’est passé in illo temporé avec des gestes

Les 4 scènes de ce soir là étaient les principales. Le dieu Tajikarao se morfond que la Grande Amaterasu se soit réfugiée dans la Caverne Céleste. Plus de vie, plus de joie, le monde ne peut rester sans Elle.

Arrive Uzumé, celle qui danse en relevant ses jupes, réveillant le besoin de vivant, faisant rire les dieux.

Le dieu, devenu rouge, ouvre la Caverne et le Miroir est là, où se mire la Dame

Pour finir Izanagi et Izanami, dont les enfants ont façonné le Japon, célèbrent la vie, le couple amoureux, tous les bienfaits offerts aux humains par la déesse réinvestie du Ciel.

J’aime qu’il ne soit pas question d’un bonheur à venir au – delà, d’un paradis au paradis, d’une promesse hypothétique. J’aime que le divin englobe la joie du faire, du chanter, du danser, du manger et du boire et du baiser, celui qu’échange les 2 protagonistes.

Takachiho Japon janvier 2023

La Caverne de la déesse Amaterasu à Takachiho

La journée se révèle douce et le soleil brille fort dans le ciel. La route a défilé sereine. Le lieu, hautement symbolique se révèle tranquille et comme préservé.

Des arbres, des arbres, des arbres.

Les ombres de leurs troncs bien plantés sont tout emmitouflés de réverbération solaire.

Parce qu’il y a des arbres, des arbres, des arbres, l’endroit est tout perclus de paix, de silence qui parle.

Il m’a fallu croiser quelques marchands du temple, bien sûr. Mais rien à voir avec ce que l’on peut imaginer, juste quelques échoppes, quelques vendeurs. Ici les gens ne font pas de grands gestes, ne parlent pas fort, ne gesticulent pas, ils passent, ils se croisent. Un sourire, un salut, bien sûr le salut. Tout semble si paisible.

Ca réverbère, ça renvoie, ça reflète. Oui le miroir est là.

Il ne reste plus qu’à descendre. En bas se trouve la grotte. Non La Caverne !

L’eau dégouline d’en haut, cavalcade, chuchote, humidité de femme entre des cuises ouvertes ; offerte à mes pas silencieux.

Avant de voir la Caverne nous pouvons déjà voir ces petits tas de pierres que les pèlerins entassent. Ils sont fait d’attention, de minutie, de cette application que mettent les Japonais à faire les choses. Il est impossible d’y toucher, de les buter, renverser, détruire. Il rode comme une odeur de sainteté.

Puis la voilà ! Elle émerge. La Caverne, Celle du Mythe, Celle où Elle s’est cachée, celle devant laquelle Uzumé a dansé, en soulevant ses jupes. Le mythe est là vivant.

Moi aussi je ramasse des pierres, moi aussi je fabrique mon tas. Moi aussi je me penche, tête baissée, corps plié. Je marque ma pliure, un temps si court mais qui donne le sens de mon geste, mais non je ne me plie pas, je salue. Moi aussi je baigne dans la béatitude, dans la paix de ce lieu, dans sa fraicheur et sa moiteur, son humidité, sa terre et ses eaux.

Ici je peux m’étaler de toute mon âme. Il n’y a pas de souffrance que celle de vouloir émerger vers la vie. Pas de sang glorifié, pas de chair mortifiée, juste la Nature, la Terre, la Rivière, les Arbres, la Pierre et le Ciel tout auréolé de lumière.

Plus au nord de Kyushu je tombais sur un autre sanctuaire dédié à Amaterasu. Mêmes arbres, même paix, même silence pointé du chant de quelques oiseaux. Est-Elle ainsi sans pleurs, sans larmes. Juste la paix de vivre. On peut s’enrubanner de l’aube ou se couvrir de nuit, à chaque fois ce sera en douceur, en bruissement d’ailes. Pas de martyrs mais pas de grandiloquence non plus. Juste une joie posée comme un manteau, un écho à ce qui tout en moi frémit.

Puiser sans fin à ces courbes graciles, je suis, je suis la terre qui porte ces arbres, je suis ces arbres qui pointent vers le ciel, je suis cette rivière qui chante et qui s’évade, je suis ce ciel où se dresse un soleil de lumière vivace. Je suis de la Nature.

Takachiho Japon janvier 2023.

Carte extraite de l’Oracle des Gardiennes des Mythes

Parution aux Editions Véga Trédaniel

Les mythes racontent des histoires, ils racontent nos histoires, toutes les mouvances intérieures qui nous agitent, nous blessent ou nous enchantent. La vraie question est « quel est notre mythe personnel ? » en réalité nous sommes chevauchés par différents process qui peuvent au fil du temps changer, onduler, chatoyer différemment suivant nos pensées, nos actes, nos choix et le courage que nous mettons à les agir, les faire vivre, les incarner.

Parfois c’est délicieux, facile. D’autre fois c’est pénible, douloureux. C’est souvent à ce moment là que nous cherchons de l’aide, l’écoute, la parole amie, la prière, mais c’est ici que les mythes peuvent nous accompagner, car ils connaissent Le Chemin, le chemin qu’ils parcourent depuis la nuit des temps, depuis les premières humanités. C’est en eux que nous pouvons trouver l’écho de nos affres intérieures et en eux que se dessinent les possibles rédemptions, les possibles libérations, les possibles guérisons. Et les célébrations de la Vie !

Je me suis attachée dans cet ouvrage à faire éclore le message du mythe. Les féminins joyeux, aimant, puissant, les blessés, les attachés, les perdus, les vilains, les sorciers, tous ces possibles sont approchés avec respect, juste écouter leur souffle et leur message.

Je dis bien féminin, car il évident que tout cela ne parle pas qu’aux femmes mais aussi aux ailes ondulées, colorés ou flétries de l’Anima des hommes.

Oracle des Gardiennes des Mythes