Les sociétés matriarcales, Heide Göettner-Abendroth

 

couvertureEditions des femmes 2019

Combien a-t-il fallu d’années pour que cet ouvrage soit édité en France ? Et combien cette essayiste a-t-elle écrit d’ouvrages traduits en français ?  La France, au quatrième rang des pays publiant le plus de livres éditait, en 2015, 293 nouveaux livres par jour ! Combien de ces ouvrages sortent du lot par leur profondeur, leur sérieux ? Combien ne sont pas des copies de copies, des mots différents pour les mêmes teneurs ? Combien de titres anglais, ou allemands, précieux, pouvons-nous voir traduits ?

Mais enfin le voilà ! C’est pour moi une joie féroce que de le lire dans ma langue « maternelle » qui permet la lecture fluide et la compréhension plus fine.

Car enfin nous voici avec un texte qui cherche, qui fouille, qui expose une réalité que nombreux sont à encore nier : l’existence, l’antériorité, l’universalité de sociétés « matriarcales[1] » avec tout ce qu’elles proposent de différent, de « possible ». Non le fonctionnement humain n’a pas toujours et partout été ce que nous en connaissons, ce que nous en vivons tous les jours. Nous sommes esclaves de nos croyances, et nous, Français, sommes particulièrement attachés à nos assises et à « l’institution répressive de l’université[2] » dont parle l’auteure.

Osons, pour une fois au moins, un « pourquoi pas ? », plonger dans ces 574 pages, dépassant notre tendance au moindre effort. Le voyage est rempli de surprises et de conscience acquise. Nous voyageons en Asie orientale, aux Amériques, en Inde et en Afrique pour y croiser ces autres façons de faire, autres façons de voir.

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Heide Göettner-Abendroth annonce la couleur, il s’agit pour elle d’un chemin « intellectuel et spirituel », en quelque sorte il ne s’agit pas pour elle de se contenter d’une seule analyse méthodique, mais aussi d’une profondeur, d’une sensibilité questionnée. Elle raconte combien sa perception elle-même a changé au cours de ces travaux, comme cela lui a permis de comprendre de l’intérieur. Cette manière de travailler, en y mettant de l’âme, si elle se rencontre de plus en plus parmi nos spécialistes est encore bien trop rare. Nous sommes ici loin des études distanciées et « techniques » de nos parents qui, sur des milliers de pages, appliquaient une méthode pointue, mais détachée de la vie, détachée de l’humain dont il était question.  Il y a du Evelyn Reed[3], du Marija Gimbutas[4], du Marylène Patou-Mathis[5], du Olivia Gazalé[6], ou même du Marshall Sahlins[7] (et d’autres que j’oublie) dans ce travail : une recherche sérieuse, une approche sensible, un vivifiant travail.

A lire cet ouvrage nous comprenons qu’être « féministe » est bien autre chose que dupliquer avec application les manières des « hommes », que c’est une autre façon de percevoir le monde, les relations humaines et le rapport avec la nature, la vie, la mort, le cosmos… C’est une autre histoire que celle du pouvoir et de la domination comme le conforte l’archéologie des sites les plus anciens, sans traces de violence ou de guerre[8].

Un jour de ma jeunesse un homme me disait : « Ha ! si on vous a pris le pouvoir c’est que vous avez dû faire bien des saloperies ! ». Vision patriarcale tellement intégrée qu’elle ne laisse aucun autre possible : le travail est ardu pour l’extirper de la chair où elle s’est imprégnée…

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Nous qui avons toujours besoin de preuves, qui croyons que « c’est possible si l’humain l’a déjà fait », n’osant imaginer la créativité dont nous sommes pourtant capables, avons ici la preuve que d’autres archétypes ont fait danser le monde bien plus longtemps que durant les derniers 4000 ans. Oui il s’est bien passé quelque chose, un jour : le goût du pouvoir, la joie de la guerre et la peur de la mort ont remplacé la célébration de la vie[9].

Un seul regret : l’Europe n’est pas traitée, et pour cause, l’auteure s’en explique, les matriarcats européens furent trop tôt et trop profondément modifiés pour en trouver des traces encore prégnantes. Cependant, à parcourir le monde et ses foyers de Mères, en croisant, comparant avec tout ce que nous savons de nos mythes anciens, de quelques us et coutumes accrochés à la mémoire orale, et pour les citer, car elles me sont chères, les anciennes lois de l’Irlande[10], nous pouvons peu à peu remonter aux traces matriarches de nos ancêtres. Ces traces que je m’acharne à trouver sur Mater natale…

 

[1] J’utilise plutôt le terme matristique pour le différencier du sens de pouvoir pyramidal issu du patriarcat. L’auteur utilise matriarcat dans son éthymologie Arkhè , début fondement et non pouvoir. : « mère depuis le début » , fondement par la mère.

[2] Heide Göettner-Abendroth, Les sociétés matriarcales, Des Femmes, 2019, P. 12.

[3] Evelyn Reed, Féminisme et anthropologie, Denoël/Gonthier.

[4] Marija Gimbutas, Le Langage de la déesse, Des Femmes.

[5] Marylène Patou-Mathis, Préhistoire de la violence et de la guerre, Odile Jacob.

[6] Olivia Gazalé, Le mythe de la virilité, Robert Lafont.

[7] Marshall Sahlins, Âge de pierre, âge d’abondance, Folio.

[8] Gobekli Tepe, Catal Yuhuk, Caral…

[9] Hans Peter Duerr, Sedna oder Die Liebe zum Leben (Sedna ou l’amour de la vie).

[10] Où soulever la jupe d’une femme sans son consentement était passible d’amende.

 

‘(Photos : Géo et Le journal d’Abricot)

Journal poétique : Parler, toucher, jouir

Fabienne FOrelLa photo ne rend pas justice à la réalité de l’ouvrage reçu ce matin. Je reste un peu coite : ce n’est pas juste « un journal », c’est de l’âme poétique à l’état pur, un frisson de la rivière, c’est magnifique. Le format, le papier, la mise en page, les extraits, les textes, les photos et les images. C’est le féminin dans toute la beauté de son incarnation, dans sa chair vivante, dans son eau mystérieuse. Une Ode… Coite parce que j’ai la joie profonde d’y rencontrer mes mots, ceux de divines inspirées et des images chargées de palpitation vitale, de chair, et qui plus est, côte à côte avec Alice Heit. Edition limitée, je vous conseille vite de le commander auprès de Fabienne Forel.

Sur le site cgjung

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C’st avec un grand plaisir que je me suis prêtée à l’exercice interview pour le site cgjung.net en ce mois de mai. Retrouvons-nous y, avec la présentation de mon dernier livre. S’y trouve aussi tout un ensemble d’articles et de livres conseillés de grande qualité : un magnifique site pour faire connaissance ou approfondir l’approche jungienne.

Rencontre avec le dieu Amon…

Vue-aerienne-du-grand-temple-dAmon-Re-a-Karnak-Cnrs-Cfeetk-A-CheneJe venais de terminer la rédaction de Figures Symboliques du Féminin et du Masculin et m’avançais, enchantée, sur les rives thébaines. J’avais pendant des mois exploré la figure du « mâle ». Recherché dans les images et les mythes ce que « ça » dit de lui. Je lui trouvais deux visages. Le premier je le  connaissais bien, celui de l’homme défendeur de la loi, droit, sec, c’est-à-dire sans larme, celui qui épouse, impose son nom. Celui qui se doit de ne jamais faillir, de ne jamais chuter, de ne jamais pleurer. Celui qui ne peut pas se poser un instant et contempler le monde dans sa beauté de l’aube, dans sa nuit languissante, et surtout, surtout pas, être sensible aux courbes de l’âme amoureuse (une faiblesse, un danger !). Bref, celui-là c’est le guerrier d’abord, toujours un va-t-en-guerre, pour finir patriarche et seul devant sa table où se taisent ses ouailles.

100251304Mais j’en trouvais un autre, un autre mystérieux. Celui-là est plutôt Chevalier, il vient de la forêt profonde, il danse les pieds nus parmi les feuilles rouges. Il se laisse porter par la sueur du vent. Il se laisse guider par les odeurs des femmes. Il a surtout ce trait très caractéristique de succomber à l’amour et aux douceurs de l’âme, de percevoir le beau et d’y rester assis, devant… Cet Homme-là est l’Homme Vert des vieux contes écossais, le Fils-Taureau, le « Bélier »… On le trouve dès les premières gravures pariétales en forme de danseur sorcier, de bouc, de bête à corne, accompagné de son Serpent de femme. On le poursuit encore dans les plus anciens mythes sous le nom d’Enkidu à Sumer. On le rencontre sous les traits de Grown Pebyr dans le conte de Blodeuwedd au pays de Galles. On le trouve toujours au XIXe siècle dans les prières et contes de la tradition populaire orale de l’Ecosse, recueillis par le folkloriste Alexander Carmichael sous le titre de Carmina Gadelica :
« Ô douce Déesse, écoute ma prière,
Accorde-moi Ton attention,
Laisse mes incantations et mes charmes
Parvenir jusqu’à Toi. Viens à moi,
Ô puissante Mère de tous,
Pour me protéger, moi Ton enfant ;
Ô grande Reine de la Vie,
Ensemble et avec l’appui
Du Seigneur du Bois Sauvage,
Ton fils et Ton amant,
Pour me protéger en Ton pouvoir,
Toi douce Déesse
De la plus pure et plus noble beauté. »
Il se bat sans frayeur contre le nouvel homme. Descendu des forêts il cherche la promise, mais les nouveaux dieux ont envahi la scène et presque toujours il meurt. Cet Homme-là est celui qui dans les plus vieilles traces du monde détient le pouvoir de faire éclore la vie du ventre de La Mère, du ventre de l’Epouse, celui de générer par cycle la renaissance incessante du monde. Sans lui rien n’est possible pour la Reine du Ciel, la Mère du monde. Il est celui qui darde son vaillant devenir puis qui meurt afin de revenir au printemps jaillissant.

Il est Taureau puissant qui de sa corne effilée perce la nuit de sa courbe de lune (quand dans les anciens mythes la lune est masculine), il perce les eaux, il ouvre la membrane, il taille, il fait jaillir ! Celui-là est un compagnon, pas un maître. Sous sa forme Bélier il est omniprésent. C’est Pan, c’est Cernunos… C’est la laine des Béliers que Psyché se doit d’aller chercher, sur leur dos, à la tombée du jour…

C’est un frémissement profond qui pris soin de mon âme quand j’arrivais ce jour, à l’entrée du Temple de Karnac : une allée de Bélier… le dieu Amon !

44760771_2299505856944137_1966168021596635136_nS’envolaient en éclat tous mes apprentissages, les vieilles formules, les raccourcis rapides, Amon-Zeus ! Là, tout autour de moi ce n’était pas un dieu puissant haut perché dans le ciel et qui viole les filles comme le fait si souvent Zeus. C’était un dieu « caché », c’est son nom qui le dit. Si ce dieu se montrait c’était sous forme de Bélier, un dieu de la génération de la vie car « Le bélier symbolise la puissance génésique. Il est donc associé à tous les dieux en rapport avec la naissance ou la régénération […] celui-ci se présente comme un homme doté d’une tête de bélier[1]. »

Cette force mystérieuse émergeant de la nuit  avait pour habitude lors du mois de chémou, pendant la Belle fête de la vallée, de quitter son sanctuaire de Karnac, à la nouvelle lune, pour se rendre sur la rive occidentale du fleuve : « Il retournait au lieu des origines, sur la butte de Djêmé, là où étaient enfouies les forces vitales du serpent Kematef, “ Celui qui a accompli son temps”, en ses dix âmes ba[2]. » Plus haut, de l’autre côté de la mer, bien longtemps avant, déjà, un Bélier était représenté avec des serpents, c’est à  Gôbekli Tepe, nous raconte Klaus Schmidt, sur le pilier 1, qu’ « au-dessous de l’ “entrelacs de serpents” apparaît un quadrupède comparativement plus petit, peut-être un bélier[3]. »

Cornes-Coin-Maison-77-Catal-HoyukEt tous comme dans les temps les plus anciens, comme sur les gravures les plus vieilles, ce bélier est parfois un taureau « parmi les plus anciennes représentations du masculin sacré, parmi les Hommes Verts se tenaient des Hommes Bisons, “des hommes ithyphalliques à cornes d’animal ou à masque d’oiseau […] créatures mi-animal, mi-homme (les centaures)”[4]. » et « À Catal Yöyük des cornes de taureaux ornent l’intérieur des maisons, dans une organisation toute religieuse. Des crânes avec les cornes sont encastrés dans les murs ou délimitent l’espace. Déjà les grottes préhistoriques de Lascaux, en particulier, présentent une magnifique Salle des Taureaux. Elle doit son nom à quatre immenses taureaux sauvages (aurochs) peints sur les murs[5]. » Or ce taureau est lui aussi associé à Amon car « Amon ou Min, sont appelés “Kamoutef”, c’est-à-dire “Taureau de sa mère”[6]. »

J’étais stupéfaite ! Moi j’avais cru les histoires des hommes, le lien des dieux anciens entre Zeus et Amon, mais cette force était là, cette force latente émergente en croissant (de lune), en corne (bélier ou taureau). Il était là cet Homme Bélier, cette force sauvage qui vient du plus profond des forêts de l’âme du monde. A ce moment-là l’Egypte me proposait le Sorciers des Trois Frères, mais en le glorifiant plus encore, en l’approchant des hommes, reconnu, magnifié, en haute grandeur. Était-il sorti de sa caverne ? Pas vraiment, Amon est toujours « le caché »… J’étais subjuguée par l’amplification précise dessinant sous mes yeux ébahis la danse du Roi de la forêt, du Roi de l’obscurité, du Roi qui fait danser la Reine… Je n’ai pas vu de forêts en Egypte, pas de forêts sauvages et tempérées, mais il y a le dessous de la terre, le jeu des ombres et des lumières, le Fils du Ventre est là, il émerge… et ses cornes dressées pointent, animent la matière.

90606711_oPénétrant plus avant dans le temple la force fécondante, génératrice de vie, que les Béliers exercent dans leur danse symbolique apparaissait pareille sur les murs : il est aussi ce Dieu au sexe dressé qui promet la félicité et la vie, car Amon est aussi Min. Min n’est pas libidineux, il n’est pas agressif. Il ne traque pas une Daphné apeurée, ce n’est pas Zeus qui fait la femme à son idée, émergente de son cerveau, c’est le dieu ithyphallique qui désire ! Et le Désir est sacré ! Tel ce sexe dressé qui permet à la terre d’ouvrir ses ambages, il est le Roi et en terre d’Egypte il est Pharaon !

Amon n’est pas tout seul et sa compagne est Mout. Ils étaient là, sans violence, sans combat, juste en un face à face recelant tous les mystères du monde. Mout veut dire Mère et leurs amours portent le fruit lunaire en le dieu Khonsou. Ici pas de satyres, de trublions lubriques, Amon fait battre le cœur de la Déesse, lui promet du plaisir. Le Masculin quand il est ce masculin sauvage, archaïque, ne rejette pas la force féminine, il en fait une alliée, une aimante. Nadine Guilhou nous rapporte ce merveilleux texte qui décrit la conception d’Hatchepsout sensée être issue de l’union du dieu Amon avec la reine :

amon-mout« Pour séduire la grande épouse royale, Amon, le dieu vénérable, seigneur des trônes du Double-Pays, se rendit dans le palais royal où il prit l’apparence de Sa Majesté le roi de Haute- et Basse-Égypte, Âakheperkarê. Il trouva la reine qui se reposait au plus profond de son palais et se tint près de sa couche. Elle s’éveilla en respirant le parfum enivrant du dieu et sourit devant Sa Majesté. L’épouse du pharaon était belle, très belle. C’est pourquoi on l’avait appelée Ahmès, ce qui veut dire « la lune est venue au monde », car elle en avait l’éclat, à moins que cela ne rappelât le moment de sa naissance. Alors, s’approchant d’elle, Amon la désira ardemment, et il se montra à elle en sa forme de dieu, dans toute sa gloire et toute sa force. Étant venu tout contre elle, et tandis qu’elle se réjouissait en voyant sa beauté, œil contre œil, narine contre narine, il envahit de son puissant amour divin son corps de reine, inonda ses sens et sa peau de son parfum divin, composé de toutes les senteurs du lointain pays de Pount. Une langueur envahit la reine, la livra tout entière à cette beauté démesurée qu’elle s’attacha à servir. Sa Majesté – c’est-à-dire Amon – fit tout ce qu’il désirait auprès d’elle, et elle fit qu’il se réjouît d’elle, l’embrassant et le caressant[7]. »

Enivrance et volupté, érotisme et douceur, bienveillance et partage. Ce texte n’est pas sans faire penser aux textes trouvés sur les tablettes de Sumer, rapportant la rencontre entre le Dieu et la Déesse :

« Le roi s’approche, tête haute, de son giron sacré. Il s’approche, tête haute, du giron sacré d’Inanna. Amma-ushumgal-anna, s’allonge à côté d’elle, Il caresse son giron sacré. Lorsque la Maîtresse s’est étendue sur le lit, dans le giron sacré (du roi), lorsque la pure Inanna s’est étendue sur le lit, dans son giron sacré, Elle fait l’amour avec lui, sur son lit. Elle dit à Iddin-Dagan : “Tu es vraiment mon bien aimé ! ”. L’acte charnel accompli, on laisse entrer la foule chargée d’offrandes, ainsi que les musiciens. Un banquet est servi : “Amma-ushumgal-anna étend la main pour manger et boire, Le palais est en fête, le roi est joyeux ; le peuple passe la journée dans l’abondance[8].” »

Combien de société ont célébré l’amour et l’érotisme avec tant de force et de beauté ? Quelle vision, quelle perception du couple et de la hiérogamie ont émergé encore vibrantes en ces siècles antiques ? Pas de pornographie graveleuse, humiliante… Le message au peuple est bien autre que ce que nous voyons, nous, quotidiennement sur nos affiches et nos films… dans nos églises… tout métaphorique soit-il.

amon3Qu’Amon soit un Masculin autre que celui que nous connaissons et vénérons aujourd’hui, un Masculin à qui le Féminin ne fait pas peur, ou dégoûte, s’expose sous nos regards. Qu’il soit un Masculin entier, ayant bu la saveur de sa propre rondeur, de ses pans féminins intérieurs est gravé dans la pierre. Qu’il soit un dieu vivant, fécondant et aimant ne fait aucun doute,  car il existe un Amon prêtant une oreille attentive aux pauvres, aux malades et aux femmes enceintes, qui peuvent l’approcher lors des grandes festivités religieuses, « À l’est de son grand temple de Karnak, il possédait un sanctuaire d’“Amon qui écoute les prières”, où il répondait aux suppliques et rendait les oracles, comme en témoignent les “stèles à oreilles” que lui adressaient ses fidèles. Veillant sur la création et sur les hommes comme un berger sur son troupeau, il apparaît proche des humbles, ainsi qu’en témoignent plusieurs prières émouvantes qui ont été conservées[9]. »

Amon, amant délicieux, perceur de la matrice vivifiant, est à la fois le compagnon de la Grande Déesse, le bon père,  tout autant que garant de l’équilibre du monde, car dans son dévoilement, sous ses cornes de bouc, il détient en son sein la sagesse féminine de Maât. Il est son père, son fils et son amant, son porteur, celui qui agit la matrice. Le papyrus Berlin 3055 rapporte cette prière, ô combien profonde de sens : « Salut à toi (Amon) qui es pourvu de Maât, auteur de ce qui existe, créateur de ce qui est ! Tu es le dieu parfait […]. Tu jaillis avec Maât […]. Ta fille Maât, tu rajeunis à sa vue, tu vis du parfum de sa rosée. Maât est placée comme un porte-bonheur à ta gorge. Elle repose sur ta poitrine […]. Ton œil droit est Maât. Ton œil gauche est Maât, tes chairs et tes membres sont Maât ; les souffles de ton instinct et de ton intelligence sont Maât […]. Le vêtement de ton corps, c’est Maât. Ta nourriture, c’est Maât. Ta boisson, c’est Maât. Ta bière, c’est Maât. wp_20119L’encens que tu respires, c’est Maât […][10]. » Comment ne pas lire, ici, comme le Masculin émerge avec le Féminin (et nous retrouvons la gémellité d’Isis et d’Osiris), et son pouvoir d’agir pour Elle et son agir avec justesse pour Lui ? Cette symbiose parfaite est très exactement celle symbolisée par l’iconographie gauloise où le Serpent ondulatoire pour se mouvoir se pare de cornes.

Au sortir des allées, après le cercle déambulatoire de ma visite à Karnac, je repartais la tête dans les étoiles, le cœur vibrant, l’âme apaisée. Comment décrire ce que cette rencontre peut susciter de réflexion mais aussi et surtout d’énantiodromie de l’âme ? Alors que les lueurs de l’aube se taisaient, je me surpris moi-même à murmurer, en regardant partir les ombres de l’allée : « Ô mon dieu ! »

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[1] Nadine Guilhou, Mythologie égyptienne, Poche Marabout, Kindle, emplacement 4881.

[2] Ibid. emplacement 6506.

[3] Klaus Schmidt, Premier temple, Göbekli Tepe, CNRS Editions, Kindle, 2015, emplacement 1409.

[4] Marija Gimbutas, Le Langage de la déesse, éditions des Femmes, 2005, p. 202.

[5] Sylvie Verchère Merle, Figures symboliques du Féminin et du Masculin, Editions du  Cygne.

[6] Nadine Guilhou, Mythologie égyptienne, Poche Marabout, Kindle, emplacement 3275.

[7] Ibid.  emplacement 2537.

[8] Georges Roux, La Mésopotamie, éditions du Seuil, Kindle, p. 116.

[9] Nadine Guilhou, Mythologie égyptienne, Poche Marabout, Kindle, emplacement 5400.

[10] Traduction de Fr. Daumas, La Civilisation de l’Égypte pharaonique, Paris, Arthaud, 1988.

Figures symboliques du Féminin et du Masculin

Vient de paraître aux éditions du Cygne :

Les figures symboliques du Féminin et du Masculin (de la préhistoire à la mythologie)

Des scènes pariétales de la vieille Europe aux cités-mères, de Catal Hüyük aux temples de Göbekli Tepe, des mégalithes de Malte à celles de Stonehenge, puis des mythes du Japon à ceux de la Mongolie, de ceux de l’Egypte à la Scandinavie, de la Grèce aux Amériques, de Sumer à l’Irlande, l’auteure nous propose un voyage dans la symbolique des figures du Féminin et du Masculin. Elle nous permet de suivre un changement de paradigme. Elle nous révèle le glissement des sociétés matristiques aux dictas du patriarcat et les perceptions du monde qui en découlent par les substrats psychiques que nous développons.

D’une Grande Déesse des origines, le féminin chute jusqu’à devenir Parèdre, Mère, Sorcière, Oiseau de malheur. De l’Homme Vert, Sorcier, Fils Taureau, Fils Amant, Dieu Lune, le masculin s’enlise dans les ornières d’un sacrifice sanglant et cruel.

Ce que nous dit ce fil de l’histoire c’est que même gravées dans la pierre, les croyances ne sont pas immuables et nous avons notre propre responsabilité dans la manière dont nous les agissons.

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Ce livre n’a pas seulement le mérite de mettre au jour les premiers récits mythologiques de l’humanité, il possède également une  forte dimension politique et émancipatrice.

Olivia Gazalé

 

Table des matières et contenus :

La préhistoire
.      Des traces dans la terre
.      La violence innée ou acquise ?
Le Féminin
.      Le sang des femmes
.      Le matristique
La Grande Déesse
.      Le serpent
.      Les Vénus
.      Visible et incarnée (Aataensic, Hurons…)
.      L’ombre de la Déesse
Le Masculin
.      L’Homme-Vert (Cernunos, Celtes …)
.      Le Fils-Taureau
.      Le Dieu-Lune
.      Les Fils-Amants
Hiérogamos, l’union sacrée (Eros et Psyché, Grèce)
Des héritières mythologiques
.      Brigid (Irlande)
.      Boan (Irlande)
.      Artémis (Grèce)
.      Neith (Egypte)
.      Isis et Hathor (Egypte)
L’arrivée des Indo-Iraniens.
.      La distorsion du mythe
.      Le viol de la Déesse
.      Ninhursag et Enki (Sumer)
La mauvaise chute de la Déesse
.      Blodeuwedd (Pays de Galles)
.      La chute de la femme
.      La blessure (Amaterasu, Japon)
Les Déesses qui chutent
.      kam-àmàgàn (Mongolie)
.      So-At-Sa-Ki (Pikumi)
.      Inanna, Ishtar (Sumer, Akkadie)
.      Déméter, Koré (Grèce)
.      Sophia (Grèce)
.      Mélusine (Europe)
.      Les sirènes
Méchante
Le Fils du Père
.      Odin (Scandinave)
.      Lleu (Pays de Galles)
.      Le Christ
Métanoïa
La beauté de la Déesse

 

Le regard de Colette

illustration-colette-un-ecrivain-pour-le-temps_1-1547116486J’aime profondément les œuvres de Colette.

Non, en vérité, j’adore les œuvres de Colette, car je les lis avec une sorte de dévotion, d’approche du sacré. Ce qui coule sur le papier est une langue de feu, fluide comme un ruisseau émergeant d’une âme vers l’océan. J’aime tellement lire Colette que, volontairement, je n’ai pas tout lu, je m’en réserve quelques goulées, pour les temps à venir. Je garde de la place dans ma vie pour ces desserts délicieux. Ces moments-là, où je m’autorise, je suis tout à ce que je fais, je lis et je me nourris, et je m’extasie. Les mots de Colette sentent l’humus, le vent. Ils ont le goût de la terre et le bruissement des feuillages. Ils reflètent avec justesse le tremblement de l’être. Je ne pense pas quand je lis Colette, je frémis.

« Elle repoussait en arrière la grande capeline de paille rousse, qui tombait sur son dos, retenue à son cou par un ruban de taffetas marron, et elle renversait la tête pour offrir au ciel son intrépide regard gris, son visage couleur de pomme d’automne. Sa voix frappait-elle l’oiseau de la girouette, la bondrée planante, la dernière feuille du noyer, ou la lucarne qui avalait, au petit matin, les chouettes ?… Ô surprise, ô certitude… D’une nue à gauche une voix de prophète enrhumé versait un  : “Non, madame Colê…ê…tte !” [1] »

beaf0d2a39fff7d78c011399fd7910a4--paris-film-real-peopleColette c’est aussi la danseuse dénudée, l’amoureuse de Missy, celle du jeune Bertrand, nous savons tout cela. Colette soumise, Colette libérée, Colette bisexuelle, Colette sans tabous… Je n’ai pas encore vu le film qui vient de paraître sur les écrans, j’attends, un peu. Peur de la déception ? Attente d’une délectation ? A voir…

Mais tout a été dit sur Colette et son style. Comme tout a été dit sur la femme, son parcours, son esprit libre, sa vision précise des affres humaines quotidiennes.

Je n’ai, en quelque sorte, rien à rajouter.

Colette est La grande écrivaine ! La femme, la vagabonde errante, sise au profond de son âme. Colette propose l’acceptation de nos sensations et de nos sentiments, l’acceptation de vivre. Elle nous permet d’oser comprendre que les petites choses, les couleurs et les gestes, les petites récompenses d’une attente de l’aube, les petites cruautés ordinaires forment un écho troublant à ce qui nous anime.

«  Tu as tenu cela dans tes mains, au-dessus du vide, et tu as ouvert les mains… Tu es un monstre… Je ne veux pas vivre avec un monstre[2]… »

3067457895_1_3_T4IUBLOWLorsque j’écris des lignes, sagement penchée sur un pupitre et que mes chats se sont lovés sur mes genoux, sur le bois de la table, je pense à Colette. Je sens ce mouvement d’intériorisation qu’accentue la présence des chats. Je sens que ce n’est pas de mon cerveau que jaillissent les mots, mais d’un profond de l’être, d’un lieu indescriptible dont je suis le vecteur que Colette a bien mieux que tout autre connecté à ses doigts. Il ne s’agit pas de « faire comme », de singer, imiter, ni même s’inspirer. En lisant, en écrivant il s’agit de se connecter. Même sans le talent le mouvement vital de l’être tend à s’éveiller. Colette c’est cette capacité d’émerveillement devant la manifestation de la beauté ou la capacité d’horreur devant le petit geste qui cache la souffrance et nous pouvons la suivre car cet élan est l’élan de la vie.

gbb00797La force et la beauté de Colette résident en ses écrits, c’est là que la réalité de son être jaillit et se dévoile. Si nous regardons avec attention ses photos, son visage est tout autre. L’angle de son regard, tel un renard perdu, les douceurs de ses joues, creusent un regard triste. Tellement triste, toujours ! Et c’est là que Colette me touche le plus. Le regard d’une femme qui sait et qui sent, qui vibre mais qui se trouve enclose dans un monde aveugle et sourd. Le lac immense de son regard est un lac de nostalgie, de chagrin indicible, d’amour mélancolique. Le petit front têtu et sûr de lui de son enfance laisse rapidement place à un regard voilé d’une ombre en pleurs. Quelques phrases s’agrainent et laissent paraître le mal d’amour.

« Choisir, être choisi, aimer : tout de suite après viennent le souci, le péril de perdre, la crainte de semer le regret.[3] »

51299045_3653067391376860_3703628446270750720_nJ’aime Colette, car elle ne triche pas, ne joue pas la savante. Elle dit voilà ce que je sens, ce que je ressens, voilà ce que je vis : Colette est totalement, royalement, humaine. Une femme ancrée à ses racines humaines. La beauté de son œuvre, contrairement à une flagornerie, tient au fait de n’avoir pas occulté la souffrance de l’âme, de son âme et d’y avoir adjoint la source d’émerveillement dont elle était capable, de les avoir offertes au monde.

[1] Sido

[2] La Chatte

[3] Le Fanal bleu

La Serpente sacrée, le traumatisme de Méduse

20604593_531955920529492_8639007388119835744_nLe serpent a toujours accompagné le féminin. Ses représentations « sont connues dès le Paléolithique supérieur et se poursuivent au Mésolithique et au Néolithique[1]. » Ces formes serpentines feront, dès le Néolithique, place à une Déesse-Serpent invariablement représentée assise en tailleur, avec des bras et des jambes vaguement humains mais ressemblant surtout à des serpents.

Il en est ainsi dans un des temples les plus anciens que nous connaissions, Göbekli Tepe, fouillé par Klaus Schmidt. Dans ce site, dont le nom signifie « nombril » ou « ventre », il décrit le serpent comme l’animal le plus représenté. C’est donc dans la montagne ventrue, dans le ventre de la terre mère, que fut construit ce magnifique lieu de culte où fourmillent des serpents.Gobekli Tepe1

Dans les couches plus récentes du lieu, les archéologues ont découvert des représentations féminines. En particulier une sculpture de femme dont « la forme de cœur renversé donnée à la tête de la femme ne pose pas de problème particulier d’interprétation. Il s’agit soit d’une chevelure crépue pendant de chaque côté de la tête, soit, éventuellement, d’une tête d’animal, peut-être d’une tête de serpent[2]. » Il ne s’agit pas d’une extrapolation mais d’une observation concrète du lien tenu entre le féminin et le serpent : le serpent est l’énergie de la Déesse.

Déjà présent durant la préhistoire, le serpent est toujours là durant l’antiquité et il est toujours divin, sacré. Il était si important que Strabon[3] parle des temples sous le vocable de draconia(i), c’est-à-dire « maisons du serpent ». En 1864 Jean-Christian-Marc Boudin écrivait que ce culte « a été sans contredit un des plus répandus dans l’antiquité. On le constate en Egypte, dans l’Inde, chez les Perses, les Phéniciens, en Grèce et à Rome, il a joué un rôle considérable au deuxième siècle de notre ère dans la secte des Orphites ; on l’a trouvé au seizième siècle en Amérique ; de nos jours, il continue en Asie, en Amérique, en Océanie et dans une grande partie de l’Afrique[4]. » A propos de l’Egypte ancienne Philarque dira que «  Nulle part le serpent n’a été adoré avec tant de ferveur ; jamais peuple n’a égalé l’Égyptien dans l’hospitalité donnée aux serpents ».43652055_2299509916943731_119758170842202112_n

Jean-Christian-Marc Boudin cite M.G. des Mousseaux qui atteste que le culte du serpent existait chez les anciens peuples de l’Inde pour lesquels il « joua un rôle considérable au commencement du monde, et un temple est érigé en son honneur à l’est du Maïssour, dans le lieu appelé Loubra-Manniah. Tous les ans, au mois de décembre, on y célèbre une fête solennelle. D’innombrables pèlerins viennent de fort loin pour offrir au dieu, gardien et protecteur du pays, des adorations et des sacrifices[5]. » Dubois, supérieur des missions étrangères, ajoute de son côté rajoute « Beaucoup de serpents ont établi leur domicile dans l’intérieur du temple, où ils sont entretenus et nourris par les brahmanes[6]. »

Du côté de Rome, Clément d’Alexandrie  narre les orgies solennelles menées en l’honneur de Dionysos/Bacchus : « des prêtres qu’on dirait piqués par un œstre furieux déchirant des chairs palpitantes, et, couronnés de serpent […] L’objet spécial du culte bachique est un serpent consacré par des rites sacrés. »

De l’autre côté du monde dans les annales mexicaines,  la première femme, appelée « la mère de notre chair », « est toujours  représentée, nous dit Jean-Christian-Marc Boudin, comme vivant en rapport avec un grand serpent ; cette femme, figurée dans leurs monuments par une multitude d’hiéroglyphes, porte le nom de Cihua-Cohuatl, ce qui signifie mot à mot : femme au serpent[7]. »

En 1836 est considéré comme la première mention historique du culte du serpent celle que l’on trouve dans le livre de Daniel et qui a trait à Babylone : Erat draco magnus in hoc loco et colebant eum Babylonii (« Il y avait là un grand dragon qu’honoraient les Babyloniens »)  Ce qui nous laisse entendre que ce fameux serpent est aussi présent à Babylone.  C’est cette même année que le père More écrit : « j’ai été, à Calcutta, témoin oculaire d’une fête religieuse célébrée en l’honneur de la déesse Kali : c’est une des plus solennelles de l’année ; elle se nomme la fête de la pénitence. Le premier jour de la fête, la multitude – des curieux était immense ; elle couvrait en quelque sorte le nombre des pénitents ; mais le second et le troisième jour, je vis en beaucoup d’endroits, principalement au coin des rues et dans les carrefours, des hommes qui avaient le milieu de langue transpercé verticalement d’une longue barre de fer ; ils l’agitaient en cadence au son des instruments, et ils dansaient eux-mêmes en cet état. D’autres s’étaient fait une large ouverture aux reins et aux épaules, et dans chacun des trous passait un serpent énorme dont les replis enveloppaient leur corps[8] ».

TiamatLe cheminement que nous pouvons suivre est celui qui part d’une énergie féminine agissante et créative, d’un(e) serpent(e) célébrée d’une manière ou d’une autre, depuis la nuit des temps, partout dans le monde. Elle est parfois associée à un taureau (un renard, ou un homme), et comme le dit Klaus Schmidt « De ce moment-là daterait la naissance spirituelle d’un couple divin que nous rencontrons alors et aux époques suivantes sous l’aspect de la Femme et du Taureau, ce dernier symbolisant naturellement la force masculine[9] »,

Snake_goddess_archmus_HeraklionSi le serpent, en tant qu’animal, accompagne la Déesse, c’est son énergie « émise par cet être qui s’enroule et forme des spirales[10] », qui est tout autant véhiculée et analogiquement assignée aux plantes grimpantes, aux arbres qui poussent, aux phallus qui se dressent… Le serpent préside aux sources de la vie,  à l’âme et à la libido.  « Son renouveau saisonnier, quand il mue et hiberne, en faisait un symbole de la continuité de la vie et du lien avec le monde souterrain[11] » Il se ressource dans la terre humide, les sources et les rivières et rejaillit, apportant avec les lui les forces vives de la terre. Cette force vive est le mystère d’où émerge la vie. A ce titre « Le serpent de la vieille Europe est sans contexte un animal bienfaisant[12] », permettant l’émergence de la force vive originelle. Par cette fonction vitale le serpent est aussi le pouvoir guérisseur de la Déesse dont Marija Gimbutas dira qu’ « associé à des plantes magiques, les pouvoirs de guérison et de résurrection du serpent devenaient très puissants[13]  » Ce n’est pas un hasard si nos médecins contemporains l’arborent comme emblème, ou même les pharmaciens porteurs de la coupe d’Hygie et son serpent. Il est à la fois son énergie, sa nature de déesse, et la manifestation qui « œuvre » en elle et pour elle,

Méduse

MedusacarreEn Grèce se trouve la plus célèbre des serpentes, « Méduse ». A l’origine la Méduse fait partie du trio des Gorgones qui appartenaient à la génération pré-olympienne, c’est dire qu’elle prend ses sources dans des croyances archaïques. Méduse est donc héritière des serpents primitifs que nous savons plutôt bienfaisants, offrent à l’humanité le pouvoir de vie, de mort et de résurrection, du passage d’un état à un autre, sans autre forme de procès.

 Les trois serpentes  « campaient, solidaires, dans leur demeure à l’extrême occident du monde, au-delà du fleuve Océan[14]. ». Les sœurs Sthéno (Σθεννώ / Sthennố, « puissante »), Euryale (Εὐρυάλη / Euruálê, « grand domaine »), et Méduse (Μέδουσα / Médousa, « dirigeante ») présidaient à la frontière entre conscient et inconscient, vie et mort. Figures psychopompes et initiatrices, elles ne possédaient pas les caractéristiques qui vont échoir à Méduse ultérieurement, l’effroi et la pétrification.

Les temps changent, peu à peu les mythes laissent apparaître la violence et la cruauté. Le serpent, énergie primordiale va en subir les conséquences. Le mythe grec fait alors de Méduse, une belle jeune fille, enfant de Phorcys et de Céto, dont le dieu Poséidon s’éprend. Et, Méduse est « violée » par le dieu dans un temple dédié à Athéna ou dans une prairie fleurie suivant les versions. C’est dire que la fonction archaïque du Féminin n’a pas droit de cité au pays présidé par Athéna, elle-même « pensée » par le Père. Ce viol, « détail » de l’histoire, est, comme dans de nombreux cas, l’élément déclencheur des « calamités ». Qu’il ait eu lieu dans le temple d’Athéna ou pas ne change pas grand-chose à l’histoire puisque quoiqu’il arrive c’est Athéna qui va « punir » Méduse et la jeter aux Enfers. Athéna qui portera l’effigie de Méduse sur son bouclier ! La déesse des patriarches avilie la serpente archaïque et utilise sa souffrance comme repoussoir. Ses cheveux deviennent des serpents, ses yeux se dilatent et désormais son regard pétrifie tous ceux qui la croisent.

Méduse est « violée » et dans le système en place n’a pas la possibilité de faire valoir son outrage, pire elle est punie. Il existe, encore de nos jours, quelques pays qui condamnent à mort les femmes violées. Méduse est ce féminin profané. Blessé, outragé, violé, ne pouvant se défendre et faire valoir ses torts l’être se métamorphose en « monstre », ou bien, se transforme en statut de sel. Le nom de Méduse nous a donné le verbe « méduser », « pétrifier ». En réalité Méduse est en état de stress post-traumatique. Le docteur Jean-Michel Thurin nous en propose un résumé : « exposition à un évènement traumatique avec mort, menace de mort ou de grave blessure, ou portant sur l’intégrité physique de soi ou d’autrui. Réaction avec peur intense, sentiment d’impuissance ou d’horreur…[15]. » Nous voilà changé en pierre, il n’est plus possible de parler, de livrer quoique ce soit,  « sur fond de paysage grandiose à la clameur muette, elle [Méduse] change en statues les malheureux qui osent s’aventurer en territoire de mort[16] ». Dans le vécu traumatique nous ne pouvons plus vivre, mais nous ne pouvons pas, non plus, pénétrer dans la mort, nous restons figé sur la porte, morts-vivants, pétrifiés. Sarah Mezaguer site : « Bachelard à propos de la Méduse fait remarquer que “cette vie suspendue […] est autre chose qu’une décrépitude, [Que] c’est l’instant même de la mort, un instant qui ne veut pas s’écouler, qui perpétue son effroi et qui, en immobilisant le tout, n’apporte pas de repos”[17] » : figé en un grand cri de silence et d’horreur. Elle fait pendant au chien Cerbère dont l’auteure nous dit aussi que s’il « semble interdire aux âmes défuntes de sortir de l’Hadès, elle (Méduse), ce sont les vivants qu’elle repousse loin du monde des morts[18]. » Elle nous empêche de mourir et nous repousse vers la vie qui nous est cependant devenue inaccessible.téléchargement

La souffrance non reconnue, la colère non exprimée, le « visage du guerrier déformé par la rage[19] » dont souvent Méduse est la figure, fige l’âme dans le traumatisme.

Méduse, traumatisée, victime, nous apparaît comme un « démon » par le retournement patriarcal des figures. Les Figures archétypales montrent dorénavant des dieux guerriers triomphant, tuant des serpents/monstres que sont devenues les anciennes déesses psychopompes, Indra tue Vritra, Thor Migdard, Marduc Tiamat, le Sage Serpent Originel devient le tentateur diabolique de la Bible et Patrick tue tous les serpents d’Irlande…

[1] Marija Gimbutas, Le Langage de la déesse, éditions des Femmes, 2005, p. 151.

[2] Klaus Schmidt, Premier temple, Göbekli tepe, CNRS Editions, Kindle, 2015, emplacement 2718.

[3] Strabon 1 XIV.

[4] Jean-Christian-Marc Boudin, Du culte du serpent chez divers peuples anciens et modernes. In: Bulletins de la Société d’anthropologie de Paris, I° Série. Tome 5 fascicule 1, 1864. P 488.

https://www.persee.fr/doc/bmsap_0301-8644_1864_num_5_1_6675

[5] Ibid.

[6] Mœurs et institutions des peuples de l’Inde, par M. Dubois, supérieur des missions étrangères, qui a séjourné 28 ans aux Indes, t II ; ch. xii, p. 43

[7] Jean-Christian-Marc Boudin, Du culte du serpent chez divers peuples anciens et modernes. In: Bulletins de la Société d’anthropologie de Paris, I° Série. Tome 5 fascicule 1, 1864. P. 495.

https://www.persee.fr/doc/bmsap_0301-8644_1864_num_5_1_6675

[8] Annales de la propagation de la foi, p. 535, t, IX. Lettre du père More, du 22 avril 1836.

[9] Klaus Schmidt, Premier temple, Göbekli tepe, CNRS Editions, Kindle, 2015, emplacement 2815.

[10] Marija Gimbutas, Le Langage de la déesse, éditions des Femmes, 2005, p. 150.

[11] Ibid.

[12] Ibid.

[13] Ibid.

[14] Sarah Mezaguer, La femme et la mort en Grèce ancienne, L’Harmattan, 2012, p 25.

[15] Dr Jean-Michel Thurin, Etat de stress post-traumatique http://www.ecole-psychosomatique.org/DU_STEP

[16] Sarah Mezaguer, La femme et la mort en Grèce ancienne, L’Harmattan, 2012, p 109.

[17] Jean – Pierre Vernant, Mythe et pensée chez les Grecs, pp 209 – 210 in Sarah Mezaguer, La femme et la mort en Grèce ancienne, L’Harmattan, 2012, p 108.

[18] Ibid. p 27.

[19] Ibid. p 102.

Des prêtresses identifiées sur des fresques chrétiennes

femme pretre 2Dans mon ouvrage La femme dans la société celte, p 45 j’aborde l’idée des femmes encore présentes dans les sacerdoces chrétiens de Bretagne au Ve siècle : « Des prêtres bretons furent admonestés par des évêques Francs au Ve siècle de notre ère pour avoir accepté des femmes auprès d’eux lors de cérémonies religieuses  : “Il s’agit de la fameuse lettre de Melaines de Rennes un évêque collabo­rateur des Francs, envoyée à deux prêtres bretons (c’est–à-dire de Bretagne bretonnante), Lovocat et Cahitern qui se déplaçaient en terre celtique, accompagnés de deux femmes. Faut-il rappeler que la présence d’éléments féminins lors de l’eucharistie ne fut proscrite en Gaule qu’au IVe siècle de notre ère”1. »

Il semble à la lecture des fresques découvertes dans les catacombes de Priscille (Une des plus anciennes et des plus vastes catacombes de Rome, située sur la Via Salaria), qu’elle était tout aussi observable en Italie aux alentours de 230 – 240, c’est-à-dire au 3e siècle. Bien entendu il sera encore longtemps nié que ces figures représentent des prêtresses : c’est bien connu si c’était des hommes ils seraient reconnus de facto en dignité de prêtres, mais des femmes c’est « fairy tales » !

http://www.dailymail.co.uk/sciencetech/article-2510473/Vatican-unveils-frescoes-Catacombs-Priscilla-paintings-FEMALE-PRIESTS.html

Pourtant « il n’y a ni Juif, ni Grec ; il n’y a ni esclave, ni homme libre ; il n’y a ni homme, ni femme ; car tous vous ne faîtes qu’un dans le Christ Jésus » (Ga 3.28). »

1) Agnès Audibert, la Femme en Bretagne, Gisserot, 1993, p 38

Les prêtresses d’Okinawa

Le Japon est réputé pour ses déesses, mais aussi pour le statut de la femme qui n’est pas à l’image de la dévotion qui leur est accordé. Cependant en y regardant de plus prêt nous pouvons observer des traces d’un « vécu » féminin, sans doute héritier d’un très lointain lignage, voire, témoigner d’un ancien système matristique qui d’après les dernières études va de pair avec les spiritualités à teneur d’un Féminin Sacré.

1618495800_9653fe12df_oOn attribue à Okinawa, d’être le lieu où l’on trouve la forme la plus archaïque et la plus pure de la religion Shintô japonaise. On y trouve sa pratique au travers d’un chamanisme local, pratiqué par des femmes prêtresses, encore aujourd’hui très respectées par la population locale, appelées noros  ou  tsukasas  1. Ces particularités ont aussi été observées par un de nos plus célèbres voyageurs, habitué à identifier les particularités marquantes des sociétés : Claude Lévi-Strauss lui- même. En effet lorsque celui – ci visita le Japon entre les années 1977 et 1988, il fit plusieurs découvertes qu’il prit le temps d’exposer à travers différentes conférences.

1977 et 1988 ce n’est somme toute pas si loin dans le temps, ce qui veut dire que ni l’ouverture du pays, ni les ravages de la guerre n’ont totalement bouleversé ce modèle, démontrant par là sa forte imprégnation dans les communautés.

Claude Lévi-Strauss remarque dans l’île d’Okynawa, le statut particulier des femmes et plus exactement des prêtresses. Il remarque que toute la vie religieuse des Ryûkyû est entre les mains des femmes. Lorsqu’il visite le village de Kudaka-Jima il découvre que sur un total de 300 habitants, il s’y trouve 56 prêtresses et que ce système fonctionnait sur les interrelations frères – sœurs :  il assure l’autorité séculière, elle assure la relation spirituelle. Ce fait n’est pas sans évoquer toutes les sociétés marquées par l’antériorité matristiques qui font au frère une place particulière, l’oncle maternel, que l’on retrouve très présent tant chez les Celtes de l’antique Europe que chez certains Amérindiens par exemple.

Ces prêtresses avaient hérité de leur fonction tantôt de leur mère, tantôt de leur belle-mère, c’est-à-di7124_01re que le privilège des rapports avec le surnaturel appartient au sexe féminin en tant que tel et non pas à une femme désignée par la place qui lui revient dans une lignée déterminée. Lévi-Strauss note aussi que l’exercice du culte est « humble et rustique ». La prêtresse communiquait avec les dieux en pénétrant, seule, dans le ashage, petite hutte carrée ou rectangulaire. Mis à part ces petites cabanes, il n’existait pas de temples ou de sanctuaires, les lieux sacrés, appelés utakis, étaient totalement immergeant de la nature. On les trouve principalement sous forme de caverne, dont l’archipel regorge, mais ils peuvent prendre des formes très diverses comme un tas de pierre, une source, une paroi rocheuse, un espace délimité par une murette de pierres sèches, identifiables aux offrandes qui y sont déposées : baguettes d’encens, coraux …

spec_rel01Vieilles pour la plupart, les prêtresses « imposent une distinction naturelle, une dignité, une autorité exempte de toute arrogance.2 » Pour elles la connivence avec les forces surnaturelles est une chose toute simple. Ce constat de l’âge des prêtresses corrobore aussi les préceptes de nombreuses peuplades primitives dont les femmes n’accédaient à la prêtrise (dans le sens large du terme) qu’à l’âge de la ménopause lorsque le « pouvoir » du sang peut alors être totalement dédié au spirituel, n’étant plus réservé à l’enfantement …

Les mères, sœurs, filles et épouses célébraient chaque mois (sauf en octobre) des rites pour assurer la santé et la prospérité, la protection, dans des lieux écartés. Les hommes ne participaient pas à ces rites. Cependant certains d’entre –  eux accédaient à la prêtrise, par exemple quand le munchu, ou le frère devenait l’adjoint de sa sœur, ou bien s’il était préposé dans sa jeunesse à la chasse aux serpents. Mais même dans ce cas ils ne pouvaient pas pénétrer dans les bois sacrés où se déroulaient les rites d’initiations des femmes.

 

 

Le fils caillot de sang : quand l’Homme nait de la Femme

Adam

Il est des Histoires qui narrent la création de l’homme et de la femme d’une façon bien différente de celle que nous connaissons et qui tracent pour nous des situations que nous croyons indélébiles. Mais « dieu » n’a pas forcément créé l’homme avant la femme et les Peuples Premiers sont là pour nous le rappeler. Voici un conte Lakota qui nous propose une toute autre version, le conte du fils caillot de sang :

Au début la femme était seule sur cette terre qui venait d’être créée. Elle était d’une grande beauté et aucun homme ne l’avait encore touchée. Elle reçut la visite d’un esprit puissant originaire de la lune et qui portait en lui les ferments des générations. Il eut une telle influence sur elle, que, pour la première fois, elle commença à saigner comme une femme. Elle étancha le sang qui coulait entre ses cuisses à l’aide de mousse retenue par une peau de lapin. Sitôt que l’esprit quitta son corps et que le cycle naturel de la femme commença en elle, elle s’endormit. Le lendemain au réveil, elle ressentit une envie pressante d’uriner, retira sa couche de fortune et s’accroupit ; alors une goutte de sang tomba sur la terre. Mushtinchala, le lapin, qui passait par là, commence à jouer avec ce minuscule caillot, lui donnant la vie par ces coups de patte. A force d’être bringbalé de – ci de – là, la petite boule de sang prit forme et se transforma peu à peu ; apparurent d’abord de minuscules membres, une tête, suivis bientôt d’une paire d’yeux et d’un cœur. Alors le caillot commença à se mouvoir de façon autonome et à grandir jusqu’à devenir We Ota Wishasha, le Premier Homme.

Nonobstant le fait qu’il est clairement signifié que l’homme fut créé après la femme, qu’elle n’est pas faite de la côte d’Adam, mais que c’est Lui qui est fait du sang de la Dame, ce conte dévoile une autre lecture proche de celles qui peuvent être faites des déesses solaires et des dieux lunaires.kamakhya-goddess-temple-devi-r

Comme dans de très nombreux mythes archaïques la femme est là dès le début et comme toutes les déesses premières elle est « seule », perdue en quelque sorte dans ses rêves et ses attentes. Il est nécessaire que quelque chose se passe pour que la vie jaillisse. Ce quelque chose est, encore une fois, une énergie masculine et cette énergie masculine se trouve signifié par la lune, blessant (fécondant) la femme, comme dans de très nombreuses mythologies animistes. C’est cette blessure, cette fracture, cette coupure engendrée par « le » lune sur le féminin qui provoque la mise en marche du temps, de la vie, des cycles et … des menstrues. « La lecture des mythes abordant cette blessure génitale nous permet de comprendre la réalité de cet événement et de lui redonner le sens ׅ“sacré” de son essence. Si nous le lisons sous l’angle du féminin solaire, cela paraît encore plus évident. Il nous suffit pour cela de lire la lune comme masculin, celui qui met les cycles en mail_340x270.822053461_fem0rche. C’est lui qui naît, qui mature, et qui meurt. C’est bien ainsi qu’apparaissent de très nombreux héros mythiques. […] En conséquence, nous pouvons rattacher le cycle menstruel de la femme à l’effet que la lune a sur lui, et non pas l’identifier à la lune 1 » …

Quant à ce lapin, (qui souvent est un lièvre), lié à la divinité Terre – Mère, « au symbolisme des eaux fécondantes et régénératrices de la végétation, du renouveau perpétuel de la vie sous toutes ses formes » 2, il est tellement célèbre auprès des divines que nous le rencontrons jusque sous les jupes de la déesse celte Bouddica. Il est dit lunaire, parce qu’il dort le jour et gambade la nuit …. Mais peut-être danse-t-il car il sait ce que va engendrer Le Lune …. Peut -être ne danse-t-il pas vraiment, mais joue avec les caillots de sang de la déesse rependus sur les champs endormis ?

1) Le Féminin Solaire dans la mythologie

2) Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, Robert Laffont, 1982, p.571