Parution de  » Autour de Marija »

Vous pouvez trouver l’ouvrage d’Erik Rodenborg « Autour de Marija » en suivant le lien ci-dessous.
Une étude de plus de 200 pages, analysant les thèses des détracteurs et des partisans de Marija Gimbutas. Un long travail de recherche. Une passionnante épopée. Que nous révèle l’archéologie, l’histoire, la symbolique des peuples anciens, à travers leurs Vénus, leurs figurines de femmes, leurs temples, les mégalithes… ? Cet ouvrage vous propose des réponses et vous permet des questions, dévoile un monde autre, une perception et une conception autre du monde, le monde de nos ancêtres.

Lien vers l’ouvrage

Les menstrues cosmiques

Nous avons l’habitude de lire que l’être humain est créé par un dieu mâle et même que la femme est sortie de la côte de ce mâle. Cela « imprime » dans notre psyché, dans notre perception du monde une dépendance du féminin par rapport au masculin.

Pouvons – nous dire que c’est une constante, pouvons – nous croire que c’est une vérité, toute symbolique soit-elle ?

Dans les mythes les plus anciens, il est plutôt raconté que les humains sont façonnés dans l’argile par un dieu ou par une déesse.

Il nous arrive de trouver aussi quelques mythes très archaïques où il n’est pas question d’être créé par un dieu masculin, même pas de ses mains dans l’argile, mais plus proche d’une réalité, qui nous démontre, si cela était encore nécessaire, que la perception du monde et donc sa conception fut bien différente, il y a très longtemps.

Conte Lakota

Au début la femme était seule sur cette terre qui venait d’être créée. Elle reçut la visite d’un esprit puissant originaire de la lune et qui portait en lui les ferments des générations. Il eut une telle influence sur elle, que, pour la première fois, elle commença à saigner comme une femme. Elle étancha le sang qui coulait entre ses cuisses à l’aide de mousse retenue par une peau de lapin. Sitôt que l’esprit quitta son corps et que le cycle naturel de la femme commença en elle, elle s’endormit. Le lendemain au réveil, elle ressentit une envie pressante d’uriner, retira sa couche de fortune et s’accroupit ; alors une goutte de sang tomba sur la terre. Mushtinchala, le lapin, qui passait par là, commence à jouer avec ce minuscule caillot, lui donnant la vie par ces coups de patte. A force d’être balloté de – ci de – là, la petite boule de sang prit forme et se transforma peu à peu ; apparurent d’abord de minuscules membres, une tête, suivis bientôt d’une paire d’yeux et d’un cœur. Alors le caillot commença à se mouvoir de façon autonome et à grandir jusqu’à devenir We Ota Wishasha, le Premier Homme.

Nous avons là un schéma très archaïque du rôle masculin de la lune. Ce Lune possède bien les caractéristiques des dieux lunaires, qui « rythment le temps de leur deux Cornes d’or » (Sumer) dans la mesure où il porte « les ferments des générations ». Il s’agit aussi d’imager l’origine des règles des femmes sous l’intervention désirante et non agressive du masculin (saignement / cycles) dans la « matrice » des femmes, dans le Féminin.

Il s’ensuit une sorte de couvade, sous forme de sommeil, de lien avec l’inconscient, dans l’autre monde, celui des rêves, dans le temps des rêves pour que le féminin ne mette pas au monde directement un enfant mais un caillot de sang, qui concrètement exprime une mort nécessaire à ce qui va suivre.

En effet, nous pouvons voir comme un instinct, celui du lapin et nous connaissons le sens symbolique du lapin, qui a quelque chose à voir avec la puissance sexuelle, va par son jeu, façonner « le Premier Homme ».

Deux images vont nous parler :

L’envie d’uriner et uriner en même temps que perdre son sang, expriment les miasmes à évacuer. Comme si la vie qui court produisait à la fois la vie qui se régénère mais aussi des déchets qui doivent être évacués. Dans les rêves le fait d’uriner indique souvent la nécessité de se nettoyer, d’évacuer. Le tri a été fait par le corps entre ce qui va le nourrir et l’abreuver, lui permettre de continuer sa course vitale, et ce qui doit être évacué en termes de déchets et nous sommes bien placés pour savoir que les déchets doivent être jetés, nous qui le faisons de si mauvaise façon.

L’autre image concerne ce sang qui coule et son sens premier représente la mort. En général du sang qui coule est une menace de mort. Or lorsque ce sang est issu d’une matrice, s’il symbolise la mort d’un ovule annonce aussi le début d’une autre vie. La puissance du féminin dans sa confrontation avec la mort est capable de générer de la vie. Nous avons ici une figure type Morrigu la grande Déesse des Celtes et son chaudron de renaissance.

Ce mythe exprime clairement la sacralité des règles des femmes. Elles sont présentes dans la vision cosmique du monde, dans la psyché des humains qui a produit ce mythe.

Mais nous pouvons l’amplifier avec tous les mythes où apparaissent le sacrifice du Taureau, dont les 2 cornes sont assimilées à Lune qui perce le ciel, croit et décroit, vers le mystère de sa renaissance dans la matrice cosmique, et qui génère le temps, et qui permet cette vie de façon cyclique.

Nous le voyons aussi en produisant l’image de ce lapin qui joue avec le caillot, le malaxant en quelque sorte avec la terre, et c’est sans aucun doute ce malaxage qui façonne le Premier Homme, le premier « humain » quand il s’agit d’homme avec un H. Il s’agit bien d’une Terre sacrée, percée, fécondée par un Masculin Lune sacré. Il s’agit d’une conception du monde où ce que nous avons considéré comme « impuretés » des femmes se trouvaient être un grand pouvoir sacré, car sans lui, la vie n’est pas possible.

Le Taureau Divin, symbole du Masculin sacré

Le fil d’Ariane devrait permettre de remonter aux sources, aux sources du Taureau. L’image est explicite, mais nous ne le faisons pas. Ou plutôt nous ne le faisons plus, nous lisons les pictogrammes avec notre grille de lecture. Nos psychés sont-elles tant imbibées de dualisme, convaincues qu’une seule option nous est acquise, celle du bien contre le mal, du bien lumière contre le mal obscur ? Nous ne voulons que de la lumière, à tout prix, plus jamais d’ombre. Nous ne songeons pas un instant qu’il ait pu exister une autre perception du monde, une autre échelle de valeur, un autre taureau que celui qui se trouve découpé, dépecé, en parties dispersées, n’ayant plus aucun rapport les unes avec les autres, moribond dans les arènes ou sous forme de bœuf ?

Il me semble très difficile de partir d’une source « claire », nous ne savons pas grand-chose des pensées, des émois préhistoriques, aussi il me parait plus simple, peut-être plus sage, en tous cas plus parlant de remonter le fil d’Ariane à ce Taureau qui sans aucun doute possible se présente comme le représentant le plus symboliquement fort de l’énergie masculine.

Nous allons remonter le temps, nous allons en suivre les méandres, observer les symboles qui flottent comme des étendards sur ses cornes dressées, du Bœuf des crèches aux Taureaux des grottes pariétales, nous allons descendre dans le labyrinthe qui nous mène à Sa Demeure.

Au début, c’est-à-dire à la fin, c’est en effet un Bœuf qui souffle de ses deux naseaux sur la joue de l’Enfant, dans la grotte ! Un Bœuf est un Taureau apaisé, assagi parait il, absolument castré ! Diantre, que l’image est terrible, si l’on nait homme, de voir cet animal si représentatif de sa force libidinale, possiblement coupé. Il ne s’agit pas d’attendre Freud pour comprendre que ce que l’on fait aux bœufs, on peut le faire aux hommes et d’en avoir peur. Mais enfin le Taureau est devenu sage, l’homme a dompté sa nature animale, mais sa force, son désir et sa puissance avec.

Du Taureau couillu il ne reste que ceux que l’on s’autorise à massacrer dans des arènes indignes ou les quelques chanceux pour la saillie des vaches. Quelle vie ! Plus aucune fête, plus aucune momie, plus aucune célébration pour lui, comme nous savons qu’il y eut. Les traces les plus tangibles, les plus démonstratives se trouvent sans aucun doute dans le Sérapéum de Saqqarah où ces bêtes sacrées, vénérées sous le nom d’Apis, représentaient la fertilité et la puissance sexuelle. Ce culte est attesté depuis l’époque préhistorique puisque les premières traces sont des gravures rupestres et ce détail est bien pour nous intéresser. Il a duré longtemps, jusqu’à l’époque romaine. Ce qu’il reste du lieu est splendide est atteste de l’importance de ce culte.

Que c’est -il donc passé entre ces attentions extrêmes et le Bœuf émasculé ?

Le Taureau fut un des plus grands symboles des croyances à honnir dès que surgirent les monothéismes. La foi en son pouvoir était si forte que sans aucun Pharaon pour diriger leur monde les Hébreux fondirent l’or des bijoux des femmes pour en faire un « veau d’or ». Le dieu Pharaon est mort, vive le Dieu Taureau. Moïse ne l’entend pas de cette oreille et interdit le culte païen.

Nicolas Poussin, les Adorateurs du Veau d’Or

Mais le vieux mâle ne se laisse pas faire, il faut attendre 391 à Alexandrie dans un autre Sérapéum, dédié à Sarapis, avatar d’Apis, pour que les émeutes sanglantes qui y eurent lieu signent le début concret du déclin des païens, ces adeptes du Taureau, autant dire du Diable.

Puis, ce furent les arènes, les saillies, le Bœuf. Et ce n’est que dans quelques mythes égarés qu’on entendit l’écho de ce Taureau Divin. Il est encore source de pouvoir dans la Razzia des Vaches de Colley, qui en fait de vaches sont deux taureaux des pays celtes.

Remontons le fil. Le Taureau est partout ! Il est à Catal Hüyük, vénéré, célébré par des femmes vautours, entourés de déesses aux larges fesses rondes.

De très nombreux Dieux sont des « fils de la vache » y compris le dieu Min, « le taureau de sa mère », ce dieu ithyphallique, au délicieux surnom de « Minou ».

Dionysos lui-même est nommé « l’enfant à cornes », le « dieu cornu », « celui qui a un front de taureau ». A l’Ouest il est bison blanc. Ses cornes en rajoutent se changent en cornes de bouc, de bélier, de cerf. Amon, Kernunos. Bref l’animal sacré masculin est une bête à cornes et chaque culture de le manifester sous sa forme endémique.

Jusqu’en Crète où se parent les murs flamboyants de « jeux » taurins. Filles et garçons, ici on saute par-dessus, pas de souffrances sur les images, du jeu.

Cette manifestation archétypale du masculin est si prégnante que Mithra en sera le grand serviteur, menaçant de supplanter le Christianisme.

Vinrent les combattants, non pas qui sacrifient, vénèrent le sacrifice, mais qui combattent. Ce Taureau il le faut mort non pas pour régénérer le temps, régénérer le sang, mais pour prendre son pouvoir. Gilgamesh ne fait pas de détails, il assassine le Taureau et étrangle le Serpent, les deux protagonistes porteurs des croyances anciennes. Le guerrier a gagné, le Taureau est abattu sans possible retour.

C’est Zeus qui se déguise en Taureau pour mieux duper les filles, les violer, elles qui croient avoir devant leurs yeux le Seigneur de leur cœur, l’ancien dieu des sauvages, qui caracole à leur côté sur les landes fertiles.

Des Taureaux pariétaux nous avons les deux cornes, analogie parfaite des lunes qui croissent, décroissent et coupent le ciel de leur course taurine. Avant cette dégringolade nous eûmes des dieux « lune » et ils sont forts nombreux, si l’on se penche un peu. Dans le dictionnaire de Joel Thomas nous en avons dénombré presque soixante-dix[1], c’est sans compter tous les petits dieux lune des mythes primitifs où Lune est masculin. C’est sans compter ceux qui furent oubliés, ces temps sont loin. Sin est sans doute un des plus connu, mais Aillil l’époux de Morrigu, ou Mani le frère de Sol, et encore Osiris dont les caractéristiques sont reconnues, par tous, lunaires.

Il est alors facile au bout de ce long fil, après des millénaires, de tomber sur ces Taureaux cachés aux fin fonds de cavernes. Il était déjà là et souvenez-vous, nous avions parlé des Apis préhistoriques en Egypte.

Marie Köning en fait une étude passionnante dans son ouvrage Notre passé est encore plus lointain[2].  Lu dans ce sens envers, en remontant le fil, son étude prend tout son sens. Et c’est bien cette étude que fit Marie Koening des gravures rupestres à ces Taureaux Célestes gravés sur les parois détenant les secrets des naissances, des montées, des descentes, des morts, des disparitions. Des cycles de la lune, des mois, des « lunes » des femmes

Lune, Corne, Taureau, Mâle.

Le sang et les cornes.

Et sur le bout du fil que nous suivons nous avons nos réponses. Les cornes et le sang. La percée, la coulure.

Nous voilà tout au fond du labyrinthe où Thésée ce fils des Patriarches vient sanguinairement détrôner ce puissant vieux divin.

Chacun s’accorde pour reconnaitre en ces cornes, la lune ! « De la lune aux cornes – en forme de lune[3]. ». Le Taureau Lune est le maître du temps, c’est lui qui tire à lui ou qui éloigne les marées, les printemps, le sang des menstrues. D’ailleurs dans les très vieux pays il était de coutume de croire que Lune pouvait engrosser les femmes. C’est lui qui rythme la poussée verdoyante, nous le savons encore quand nous regardons nos calendriers lunaires et que la biodynamie cache dans les entrailles de la terre, des cornes. C’est son rythme, phallique : « Le rythme naturel du mâle est un rythme phallique qui s’élève et retombe… Les mythes raconteraient donc, tout naturellement, des histoires dans lesquelles le mâle est la figure arrivée à son apogée, tragique, qui resplendit et disparaît[4]. » comme la lune.

Pourquoi les cornes ? « Pourquoi les cornes ! Parce que c’est en elles que résident la force et la fertilité [5]». Mais pour qu’elles portent ces fruits elles doivent être coupées, elles doivent saigner.

Les cornes taurines sont comme des phallus, elles pénètrent le ventre de la nuit, la perce, y mettent de la forme, de la structure, du temps. Les phallus trop pressés, trop violents, sans respect, nous le savons dans les mythes, mais dans le vie concrète aussi, blessent, déchirent, violent, massacrent. Il est donc nécessaire d’apprendre à ce phallus une pénétration d’amour, et à cette fin il se doit d’être amputé des risques de « trop de ».

Pourquoi tant de sang ?

Le féminin saigne par nature, tous les mois et sans mourir[6] ! Cette force mystérieuse le masculin ne la détient pas, il doit se mesurer à l’entaillage. Et c’est ce que faisaient les peuples amérindiens quand les hommes attachaient leur peau sanguinolente aux poteaux voltigeurs, danser « en regardant le soleil », comme une pleine lune le regarde droit devant.

Mais le Cosmos aussi semble avoir décidé que Lune doit mourir, passer par l’ombre noire pour renaitre. Le sacrifice du Taureau peut prendre ici tout son sens. C’est ce cycle, de roulis de la vie vers la mort, vers la vie qui promet l’abondance, la fécondité, le flux de vie qui sans cesse se régénère. Les druides eux-mêmes ne sacrifiaient ils pas deux taureaux, aux cornes attachées, quand le gui tout rond de sa pâleur d’opale, lunaire, fleurissait dans les chênes ?

Nous voici seuls devant la grotte qui nous sert de toiture, nous regardons le ciel de nuit, sans aucune pollution :  il doit être grandiose. Au centre de sa voute parade l’astre d’argent. Il monte, il descend, il passe, il croit et il décroit, il va disparaitre. Il va mourir, et sa mort en elle-même porte l’espoir de notre temps renouvelé. Et c’est cette magie du monde que j’irais graver, peindre, aux ventres de la terre.

Ou voilà que l’écume des mers sur le phallus tombé d’Ouranos fera place à l’Amour, Aphrodite debout sur sa coquille d’or pourra bien pavoiser.

A première vue il ne s’agit pas d’un combat de la lumière contre les ténèbres, l’esprit antique ne pense pas ainsi, il n’y a pas de diable. Il y a le jour, la nuit, soleil et lune qui se partagent le ciel, se regardent et si l’argent des nuits doit suivre son périple il passe par la mort et sa résurrection. Le temps permet le cycle, le temps engendre le rythme et c’est ce rythme-là qui fait l’éternité….


[1] Merci à Olivier pour son travail de fourmi

[2] Robert Laffont 1982

[3] Michel Pastoureau

[4] William Irwin Thompson

[5] Michel Pastoureau

[6] Sylvie Verchère Figure symboliques du Féminin et du Masculin, Ed du Cygne, 2014

La « druidesse » a t-elle existé ?

Le statut si naturel accordé aux femmes dans la société celtique, n’aurait pu être engendré par un traitement différent sur d’autres plans, ou alors, en tant que particularité clairement identifiable dans les mythes, ce qui n’est pas le cas. Dans les textes irlandais nous rencontrons fréquemment les termes de ban-bard pour désigner une « femme-barde », ban-file pour « femme-poète », ban-éces pour « femme-sage » ou encore ban-drui pour littéralement « femme-druide », le mot « druis » étant accepté de facto comme le terme désignant le druide dans l’antiquité. L’existence du terme signifie la réalité de la fonction, si nous l’acceptons pour « le » druide, on se doit de le reconnaître pour « la » et Guyonvarc’h & Leroux de déclarer, contrairement à leur affirmation habituelle, que « Les mots drui, file, faith ainsi que nous le verrons fréquemment, sont susceptibles d’être employés l’un pour l’autre, surtout quand il s’agit de femmes, lesquelles sont nommées alors indifféremment bandrui, banfile, banfaith[1] ».

Dans les textes, par exemple lors de la bataille de Magh Tuiredh, la traduction atteste clairement de l’acte magique de trois druidesses, magie qui depuis Guyonvarc’h est connue comme prérogative du druide  : « Avant la bataille, les Tuatha de Danann envoyèrent leurs trois druidesses, Morrigan, Nemain et Macha qui déchaînèrent une pluie de feu et de sang sur Tara afin d’assombrir les cœurs des guerriers Fir Bolg et leurs druides eurent bien du mal à repousser cette terrifiante magie. ».

L’image romantique des druides qui nous est parvenue du XVIIème siècle nous offre celle caricaturée d’un druide homme, et forcément barbu. Il suffit pour s’en convaincre de regarder la photo prise le 15 août 1908 lors de l’Initiation de Winston Churchill dans l’Albion Lodge du Ancient Order of Druids à Blenheim et les derniers travaux de Guyonvarc’h affirment que les druides étaient des hommes, reléguant, en un schéma dualiste, les femmes à des rangs subalternes et sorciers. Alors que la structure même de la société celtique porte en elle la fonction de la femme à son rôle le plus juste, nous ne pouvons, confortés en cela par les textes et les mythes, qu’attester que la femme jouait un rôle religieux tout aussi influant que l’homme.

D’autres textes irlandais mentionnent la « druidesse » et Françoise Leroux de le mentionner dans l’édition de 1961 Les Druides :   « Que dans les meilleurs morceaux des cycles irlandais et gallois, où la saveur païenne est la plus authentique, la poétesse (ban-file) ou la druidesse (ban-drui) sont des figures familières »[2].

Lorsque les hommes et les femmes sont séparés, c’est une particularité suffisamment originale pour qu’elle soit parfaitement précisée. Nous pouvons cependant identifier qu’il n’y a pas d’assujettissement de l’un  à l’autre, ni de cloisonnement de l’un au détriment de l’autre, ce sont les deux qui sont isolés et ceci dans un cadre très particulier, par exemple celui des contrats de mariage. Nous en trouvons un exemple lors de la foire de Tailtiu durant laquelle se contractaient les mariages ou les allégeances d’amitié : « […] une coutume observée à cette assemblée était que les hommes se mettaient d’un côté et les femmes de l’autre pendant que les pères et les mères établissaient les contrats. Chaque couple qui avait établi traité et contrat était marié, comme le dit le poète : Les femmes ne doivent pas approcher des hommes beaux et brillants ; Les hommes ne doivent pas approcher des femmes. Mais chacun doit rester à part à l’endroit de la grande foire. [3] »

Mais revenons au sacerdoce, un extrait des œuvres de Tacite nous en donne un autre exemple : « Après lui, les Bretons eurent pour gouverneur Suetonius Paullinus, que ses talents militaires et la voix publique, qui ne laisse jamais le mérite sans rival, donnaient pour émule à Corbulon. […] L’île de Mona [Anglesey], déjà forte par sa population, était encore le repaire de transfuges : il se dispose à l’attaquer, et construit des navires dont la carène fut assez plate pour aborder sur une plage basse et sans rives certaines. Ils servirent à passer les fantassins ; la cavalerie suivit à gué ou à la nage, selon la profondeur des eaux. L’ennemi bordait le rivage : à travers ses bataillons épais et hérissés de fer, couraient, semblables aux Furies, des femmes échevelées, en vêtements lugubres, agitant des torches ardentes ; et des druides, rangés à l’entour, levaient les mains vers le ciel avec d’horribles prières. Une vue si nouvelle étonna les courages, au point que les soldats, comme si leurs membres eussent été glacés, s’offraient immobiles aux coups de l’ennemi. [4] »

Cet extrait de texte est très souvent commenté, décrivant les femmes comme des furies, sans être druides. Cependant si nous prenons le temps d’écouter chaque mot nous entendons qu’elles portent le feu or le feu est un élément magique réservé aux druides  : « Les druides sont aussi les maîtres du feu et c’est le feu du druide le plus puissant, le plus habile en magie, qui l’emporte [5]».

Il est impensable dans ces conditions que les druides hommes aient laissé porter le feu par des femmes s’ils les jugeaient inaptes à la plus haute magie.

Alexandre Caban. La druidesse

D’autre part, Tacite n’est pas Celte, il ne peut comparer qu’à l’environnement qui est le sien et où la femme est infériorisée : des femmes assujetties qui dans ce cadre ne peuvent être que des « furies », femmes échevelées en vêtements lugubres. Mais elles sont bien aux côtés des druides, faisant autant de chahut qu’eux, quand ils font « d’horribles prières ».

Un autre exemple peut être pris à propos des femmes Cimbres, en général assimilées aux femmes celtes, qui réclament leur droit à la liberté et au sacerdoce dans un nouveau contexte qui leur refuse :

« Leur mort [la mort des femmes des Cimbres] fut aussi spectaculaire que leur résistance. Ayant en effet envoyé une ambassade à Marius pour lui demander la liberté et le sacerdoce, elles essuyèrent un refus – le droit religieux ne le permettait pas – et, après avoir étouffé et écrasé pêle-mêle leurs enfants, elles tombèrent sous les coups qu’elles se portèrent mutuellement, ou bien, confectionnant un lien avec leurs chevelures, se pendirent aux arbres et aux timons des chariots »[6]. Il semble assez clair que le droit à la liberté et au sacerdoce est pour ces femmes suffisamment vital, habituel, pour que l’impossibilité d’en jouir amène au suicide.

Un autre exemple cité par Pomponius Mela nous est connu : « L’île de Sena, située dans la mer Britannique, en face des Ossismes, est renommée par son oracle gaulois, dont les prêtresses, vouées à la virginité perpétuelle, sont au nombre de neuf. Elles sont appelées Gallicènes, et on leur attribue le pouvoir singulier de déchaîner les vents, de soulever les mers, de se métamorphoser en tels animaux que bon leur semble, de guérir des maux partout ailleurs regardés comme incurables, de connaître et de prédire l’avenir, faveurs qu’elles n’accordent néanmoins qu’à ceux qui viennent tout exprès dans leur île pour les consulter. »

Le pouvoir de déchainer les vents, de soulever des mers, de se métamorphoser, guérir des maux nous montre que les femmes n’étaient pas réduites à « prédire l’avenir ». (ce qu’elles font en plus). Tous ces possibles magiques sont attribués aux druides hommes de l’antiquité. Ici il s’agit de femmes, en quoi cela diffère t-il ?

Ou encore chez Strabon :

« Dans l’Océan, non pas tout à fait en pleine mer, mais juste en face de l’embouchure de la Loire, Posidonius nous signale une île de peu d’étendue, qu’habitent soi-disant les femmes des Namnètes. Ces femmes, possédées de la fureur bachique, cherchent, par des mystères et d’autres cérémonies religieuses, à apaiser, à désarmer le dieu qui les tourmente. Aucun homme ne met le pied dans leur île, et ce sont elles qui passent sur le continent toutes les fois qu’elles sont pour avoir commerce avec leurs maris, après quoi elles regagnent leur île. »[7]

Ici elles tentent de désarmer et d’apaiser un dieu, le rapport à la divinité est direct. Rôles des druides hommes, ici il s’agit de femmes, en quoi cela diffère t-il ?

Les spécialistes ne se sont jamais assez penchés sur ces extraits de textes. Il est pourtant particulièrement intéressant de les analyser sous l’angle celtique, dans l’esprit du temps c’est-à-dire dans le contexte du statut de la femme celte. La « virginité » possède un tout autre sens que celui dans lequel nous l’interprétons aujourd’hui et le rôle religieux des femmes se trouve confirmé par ces témoignages qui, s’ils sont emprunts de la vision univoque de leur auteur, n’en sont pas moins des témoignages. D’autre part, même dans les sociétés où la femme n’a pas l’équivalent social de la femme celte, comme en Grèce ou à Rome, elle jouit dans le domaine du sacré d’une place privilégiée : « La prêtresse d’Athéna Polias à Athènes occupe le premier sacerdoce de la cité […] La prêtresse d’Artémis, reçoit de chaque victime offerte dans un sacrifice public le morceau de choix »[8].

Comment cela aurait-il pu être pire chez un peuple aux femmes libres et autonomes ?

Extrait de « La femme dans la société celte » Sylvie Verchère, Edition du Cygne 2014, suivi par :

  • Femmes prophétesses
  • La magicienne ou la sorcière
  • La femme et le sacrifice
  • Enseignante et initiatrice

[1] Guyonvarc’h et Leroux, Les Druides, Ouest France, 1986, P40

[2] Françoise Leroux, Les Druides, PUF, 1961

[3] Christian Guyonvarc’h et Françoise Leroux, Les fêtes Celtiques, Ouest France, 1995, p 22

[4] Tacite, Annales, XIV, 29-30, trad. J.L. Burnouf, 1903, Paris, Hachette.

[5] C. Guyonvarc’h et F. Leroux, Les Druides, Ouest France, 1987, p 167

[6] Florus, Tableau de l’Histoire romaine de Romulus à Auguste, I, 38, trad. Paul Jal, 1967, Paris, les Belles Lettres.

[7] IV, 1 – La Narbonnaise, in Agnès Vinas, 2004-2010

http://www.mediterranees.net/geographie/strabon/sommaire.html

[8] Georges Duby – Michelle Perrot, Histoire des femmes – L’Antiquité, Plon, 1990, p 399

Lune et Cosmos, Grotte et Naos

Avec notre manière de penser les choses, nous nous sommes focalisé.e.s sur la pratique de la chasse et de la cueillette de nos plus anciens ancêtres. Nous n’avons pas imaginé qu’ils regardaient aussi et d’abord le ciel. Nous, qui ne regardons plus le ciel n’avons plus besoin de lui pour calculer la course du temps. Cependant rester quelques temps sans montre, sans téléphone pour nous dire l’heure et nous serions contraint.e.s de regarder autour de nous et de voir comme la danse du ciel rythme le temps, notre temps, nos mois, nos marées, nos cycles. Avec la conscience pure que notre corps suit lui aussi une danse temporelle nous intégrons le fait de faire partie de l’ensemble du temps, du Cosmos qui tourne comme une roue (cosmique). Alors regardons ! Nous observons comme cette course se poursuit d’est en ouest, d’un début, comme une naissance, vers un zénith, puis une fin, une mort, suivi à l’aube nouvelle d’une renaissance. Le mécanisme de cette danse, qui la dirige, quoi ? Nous ne le savons pas, cela est au-dessus de nous, au -delà. Une volonté, mieux un désir, Cosmique. Cela procède de quelques mystères, sacrés, dignes d’un respect absolu car c’est ce qui fait que nous sommes là, ici et maintenant, pour le regarder et le vivre : un aspect spirituel. Divin. Il n’est pas besoin d’un livre pour vivre ça, pour sentir en soi, pour expérimenter, notre appartenance à cette Nature, et son aspect qui nous dépasse.

Nous n’avons plus la frayeur, ou moins souvent, d’être incarné.e.s dans cette Chose, dont nous ne savons rien car nous avons créé des objets et des rites qui nous illusionnent sur notre toute puissance. Nous sommes persuadé.e.s que nous ne dépendons plus vraiment de la nature, nous nous sentons protégé.e.s, distant.es. Il ne nous reste que la mort et encore nous la cachons, l’aseptisons, la détournons. Mais que ressentirions nous seul.e, debout  face au Cosmos ? N’aurions-nous pas un profond sentiment de vénération, de fascination, de projection spirituelle ? Un sentiment de vénération plus grand encore qu’un sentiment de peur, peut-être même une gratitude, car enfin si nous regardons le soleil et la lune, qui meurent aussi, nous voyons qu’ils reviennent, ainsi nous devons revenir aussi.

Que les humains anciens aient projeté, fait un lien entre ce qui se passe dans le ciel et notre passage incarné ne fait aucun doute. Les tombes les plus vieilles à notre connaissance, présentent des corps enfouis dans un axe est/ouest, du lever au coucher, sans doute dans l’espoir que la renaissance accordée aux astres se propage aux êtres. Qu’il y ait eu une pensée, une spiritualité, un geste, en indique la réalité pour ces âmes d’avant : se trouve dans leurs habitudes de laisser avec leurs morts, de la nourriture, des fleurs, de l’ocre rouge, des traces de feu.

A l’horizon le soleil, la lune, disparaissent et c’est l’obscurité. La couvaison d’un prochain cycle. L’observation du Cosmos nous dévoile qu’en fin de cycle se produit une disparition.  Dans un ailleurs inaccessible, et dans les traces cultuelles, dans les plus vieux sanctuaires : « L’accès [de ces sanctuaires] est toujours resté limité. On y trouve des traces de pied, mais pas de chemins régulièrement foulés. Les rites cultuels étaient sans doute fortement différenciés de la vie quotidienne, les représentations des dieux grecs étaient encore placées dans l’obscurité d’un naos.[1] » Les Grecs, oui, mais aussi les Egyptiens, et les Japonais contemporains cachent encore leurs objets sacrés à l’ombre du honden.

C’est donc dans le noir que se produit la grande magie du pouvoir de renaissance, dans une descente, dans un obscur, dans un secret. L’être humain apprend en imitant, les enfants nous imitent, nous voulons imiter nos stars, nos modèles. Lorsque notre modèle est le Cosmos, à l’aube des temps, nous allons vouloir faire comme lui et descendre dans les coins les plus cachés, les plus obscurs autour de nous : les grottes.

La grotte offre ce ventre obscur, inconnu, mystérieux, mais tout autant, ses formes plus ou moins arrondies rappellent la voûte céleste, à l’intérieur. Cette notion de sphère n’est pas anodine. Marie Koenig lui donne un descriptif fort judicieux : « L’homme se ressent comme le centre de l’univers et le ciel est vu comme une coupole qui se déploie au-dessus de sa tête. C’est ce qu’on appelle la “vue subjective du monde”[2]  […] s’il ajoute l’autre demi-sphère placée de l’autre côté de l’horizon, comme une sphère complète. C’est la “vue objective du monde”[3] »

Cette sphère couveuse, tout aussi protégée, enclose, se retrouve si l’on se place au centre des Dolmen, au Chœur des églises. Une fonction maternante et régénérante, une matrice cosmique.

A l’aube des temps, dans ces espaces enclos, nous allons griffer, marquer, invoquer, supplier que la magie opère encore et toujours, qu’après l’obscur reviendra la lumière. Nous allons « refaire » ce que nous voyons dans le ciel, et nous allons le dire dans le langage que nous lisons autour de nous, des formes et des images.

Facile alors au coin d’une paroi vaguement ressemblante à un dos d’animal, d’y tracer les deux cornes lunaires, qui comme celles d’un taureau percent le ciel : « La lune, dont l’aspect changeait sans cesse, était particulièrement inspirante : ses deux croissants pouvaient être comparés à des cornes. L’imagination en fit le “Taureau Céleste” qui, comme les disent les hymnes sumériens “règle la marche du temps de ses deux cornes d’or”[4] » et nous l’avons fait longtemps : « Jusqu’à présent, on a découvert soixante-dix-sept grottes ornées datant de l’ère glaciaire. La peinture des parois rocheuses commença il y a 40 000 ans, les œuvres le plus récentes ont à peu près 12 000 ans.[5] »

Marie Koenig de remarquer à propos d’un taureau de la grotte de Pech-Merle qu’il procède d’une approche que ne dédaignerait pas notre art abstrait, « laisse de côté tout détail qui, ici, serait inutile : masses musculaires, parties génitales. En opposition totale avec le corps, les cornes de l’animal : deux demi-sphères symétriques, comme aucun animal n’en a jamais porté.[6] »

Deux cornes que nous allons croiser souvent, durant des milliers d’années et nous savons que cette lune qui rythme le temps, humain, bien plus précisément que le soleil a un impact immense sur la Nature, perfore la nuit noire pour monter dans le ciel et redescendre. En quelque sorte nous pourrions constater que le Phallus dans sa quête désirante procède du même cycle. Un Phallus qui se lève, palpite, pénètre la nuit noire d’un ventre féminin puis s’étiole, se rétracte, se retire : « Le rythme naturel du mâle est un rythme phallique qui s’élève et retombe… Les mythes raconteraient donc, tout naturellement, des histoires dans lesquelles le mâle est la figure arrivée à son apogée, tragique, qui resplendit et disparaît[7]. »

Lune, à l’aube des temps, est une énergie masculine. Des grottes il gravitera vers les temples, en bucrane, en taureau, en dieu lune. Des premières grottes pariétales à Osiris, Sin, Mani, Midir, il percera le ciel et l’ovule rond et chaud de la Déesse des Origines….


[1] Marie Koenig, Notre passé est encore plus ancien, Robert Laffont, 1982, p. 52

[2] Ibid, p. 37

[3] Ibid, p. 41

[4] Ibid, p. 51

[5] Ibid, p. 52

[6] Ibid, p. 53

[7] William Irwin Thompson 

Parution aux Editions Véga Trédaniel

Les mythes racontent des histoires, ils racontent nos histoires, toutes les mouvances intérieures qui nous agitent, nous blessent ou nous enchantent. La vraie question est « quel est notre mythe personnel ? » en réalité nous sommes chevauchés par différents process qui peuvent au fil du temps changer, onduler, chatoyer différemment suivant nos pensées, nos actes, nos choix et le courage que nous mettons à les agir, les faire vivre, les incarner.

Parfois c’est délicieux, facile. D’autre fois c’est pénible, douloureux. C’est souvent à ce moment là que nous cherchons de l’aide, l’écoute, la parole amie, la prière, mais c’est ici que les mythes peuvent nous accompagner, car ils connaissent Le Chemin, le chemin qu’ils parcourent depuis la nuit des temps, depuis les premières humanités. C’est en eux que nous pouvons trouver l’écho de nos affres intérieures et en eux que se dessinent les possibles rédemptions, les possibles libérations, les possibles guérisons. Et les célébrations de la Vie !

Je me suis attachée dans cet ouvrage à faire éclore le message du mythe. Les féminins joyeux, aimant, puissant, les blessés, les attachés, les perdus, les vilains, les sorciers, tous ces possibles sont approchés avec respect, juste écouter leur souffle et leur message.

Je dis bien féminin, car il évident que tout cela ne parle pas qu’aux femmes mais aussi aux ailes ondulées, colorés ou flétries de l’Anima des hommes.

Oracle des Gardiennes des Mythes