La « druidesse » a t-elle existé ?

Le statut si naturel accordé aux femmes dans la société celtique, n’aurait pu être engendré par un traitement différent sur d’autres plans, ou alors, en tant que particularité clairement identifiable dans les mythes, ce qui n’est pas le cas. Dans les textes irlandais nous rencontrons fréquemment les termes de ban-bard pour désigner une « femme-barde », ban-file pour « femme-poète », ban-éces pour « femme-sage » ou encore ban-drui pour littéralement « femme-druide », le mot « druis » étant accepté de facto comme le terme désignant le druide dans l’antiquité. L’existence du terme signifie la réalité de la fonction, si nous l’acceptons pour « le » druide, on se doit de le reconnaître pour « la » et Guyonvarc’h & Leroux de déclarer, contrairement à leur affirmation habituelle, que « Les mots drui, file, faith ainsi que nous le verrons fréquemment, sont susceptibles d’être employés l’un pour l’autre, surtout quand il s’agit de femmes, lesquelles sont nommées alors indifféremment bandrui, banfile, banfaith[1] ».

Dans les textes, par exemple lors de la bataille de Magh Tuiredh, la traduction atteste clairement de l’acte magique de trois druidesses, magie qui depuis Guyonvarc’h est connue comme prérogative du druide  : « Avant la bataille, les Tuatha de Danann envoyèrent leurs trois druidesses, Morrigan, Nemain et Macha qui déchaînèrent une pluie de feu et de sang sur Tara afin d’assombrir les cœurs des guerriers Fir Bolg et leurs druides eurent bien du mal à repousser cette terrifiante magie. ».

L’image romantique des druides qui nous est parvenue du XVIIème siècle nous offre celle caricaturée d’un druide homme, et forcément barbu. Il suffit pour s’en convaincre de regarder la photo prise le 15 août 1908 lors de l’Initiation de Winston Churchill dans l’Albion Lodge du Ancient Order of Druids à Blenheim et les derniers travaux de Guyonvarc’h affirment que les druides étaient des hommes, reléguant, en un schéma dualiste, les femmes à des rangs subalternes et sorciers. Alors que la structure même de la société celtique porte en elle la fonction de la femme à son rôle le plus juste, nous ne pouvons, confortés en cela par les textes et les mythes, qu’attester que la femme jouait un rôle religieux tout aussi influant que l’homme.

D’autres textes irlandais mentionnent la « druidesse » et Françoise Leroux de le mentionner dans l’édition de 1961 Les Druides :   « Que dans les meilleurs morceaux des cycles irlandais et gallois, où la saveur païenne est la plus authentique, la poétesse (ban-file) ou la druidesse (ban-drui) sont des figures familières »[2].

Lorsque les hommes et les femmes sont séparés, c’est une particularité suffisamment originale pour qu’elle soit parfaitement précisée. Nous pouvons cependant identifier qu’il n’y a pas d’assujettissement de l’un  à l’autre, ni de cloisonnement de l’un au détriment de l’autre, ce sont les deux qui sont isolés et ceci dans un cadre très particulier, par exemple celui des contrats de mariage. Nous en trouvons un exemple lors de la foire de Tailtiu durant laquelle se contractaient les mariages ou les allégeances d’amitié : « […] une coutume observée à cette assemblée était que les hommes se mettaient d’un côté et les femmes de l’autre pendant que les pères et les mères établissaient les contrats. Chaque couple qui avait établi traité et contrat était marié, comme le dit le poète : Les femmes ne doivent pas approcher des hommes beaux et brillants ; Les hommes ne doivent pas approcher des femmes. Mais chacun doit rester à part à l’endroit de la grande foire. [3] »

Mais revenons au sacerdoce, un extrait des œuvres de Tacite nous en donne un autre exemple : « Après lui, les Bretons eurent pour gouverneur Suetonius Paullinus, que ses talents militaires et la voix publique, qui ne laisse jamais le mérite sans rival, donnaient pour émule à Corbulon. […] L’île de Mona [Anglesey], déjà forte par sa population, était encore le repaire de transfuges : il se dispose à l’attaquer, et construit des navires dont la carène fut assez plate pour aborder sur une plage basse et sans rives certaines. Ils servirent à passer les fantassins ; la cavalerie suivit à gué ou à la nage, selon la profondeur des eaux. L’ennemi bordait le rivage : à travers ses bataillons épais et hérissés de fer, couraient, semblables aux Furies, des femmes échevelées, en vêtements lugubres, agitant des torches ardentes ; et des druides, rangés à l’entour, levaient les mains vers le ciel avec d’horribles prières. Une vue si nouvelle étonna les courages, au point que les soldats, comme si leurs membres eussent été glacés, s’offraient immobiles aux coups de l’ennemi. [4] »

Cet extrait de texte est très souvent commenté, décrivant les femmes comme des furies, sans être druides. Cependant si nous prenons le temps d’écouter chaque mot nous entendons qu’elles portent le feu or le feu est un élément magique réservé aux druides  : « Les druides sont aussi les maîtres du feu et c’est le feu du druide le plus puissant, le plus habile en magie, qui l’emporte [5]».

Il est impensable dans ces conditions que les druides hommes aient laissé porter le feu par des femmes s’ils les jugeaient inaptes à la plus haute magie.

Alexandre Caban. La druidesse

D’autre part, Tacite n’est pas Celte, il ne peut comparer qu’à l’environnement qui est le sien et où la femme est infériorisée : des femmes assujetties qui dans ce cadre ne peuvent être que des « furies », femmes échevelées en vêtements lugubres. Mais elles sont bien aux côtés des druides, faisant autant de chahut qu’eux, quand ils font « d’horribles prières ».

Un autre exemple peut être pris à propos des femmes Cimbres, en général assimilées aux femmes celtes, qui réclament leur droit à la liberté et au sacerdoce dans un nouveau contexte qui leur refuse :

« Leur mort [la mort des femmes des Cimbres] fut aussi spectaculaire que leur résistance. Ayant en effet envoyé une ambassade à Marius pour lui demander la liberté et le sacerdoce, elles essuyèrent un refus – le droit religieux ne le permettait pas – et, après avoir étouffé et écrasé pêle-mêle leurs enfants, elles tombèrent sous les coups qu’elles se portèrent mutuellement, ou bien, confectionnant un lien avec leurs chevelures, se pendirent aux arbres et aux timons des chariots »[6]. Il semble assez clair que le droit à la liberté et au sacerdoce est pour ces femmes suffisamment vital, habituel, pour que l’impossibilité d’en jouir amène au suicide.

Un autre exemple cité par Pomponius Mela nous est connu : « L’île de Sena, située dans la mer Britannique, en face des Ossismes, est renommée par son oracle gaulois, dont les prêtresses, vouées à la virginité perpétuelle, sont au nombre de neuf. Elles sont appelées Gallicènes, et on leur attribue le pouvoir singulier de déchaîner les vents, de soulever les mers, de se métamorphoser en tels animaux que bon leur semble, de guérir des maux partout ailleurs regardés comme incurables, de connaître et de prédire l’avenir, faveurs qu’elles n’accordent néanmoins qu’à ceux qui viennent tout exprès dans leur île pour les consulter. »

Le pouvoir de déchainer les vents, de soulever des mers, de se métamorphoser, guérir des maux nous montre que les femmes n’étaient pas réduites à « prédire l’avenir ». (ce qu’elles font en plus). Tous ces possibles magiques sont attribués aux druides hommes de l’antiquité. Ici il s’agit de femmes, en quoi cela diffère t-il ?

Ou encore chez Strabon :

« Dans l’Océan, non pas tout à fait en pleine mer, mais juste en face de l’embouchure de la Loire, Posidonius nous signale une île de peu d’étendue, qu’habitent soi-disant les femmes des Namnètes. Ces femmes, possédées de la fureur bachique, cherchent, par des mystères et d’autres cérémonies religieuses, à apaiser, à désarmer le dieu qui les tourmente. Aucun homme ne met le pied dans leur île, et ce sont elles qui passent sur le continent toutes les fois qu’elles sont pour avoir commerce avec leurs maris, après quoi elles regagnent leur île. »[7]

Ici elles tentent de désarmer et d’apaiser un dieu, le rapport à la divinité est direct. Rôles des druides hommes, ici il s’agit de femmes, en quoi cela diffère t-il ?

Les spécialistes ne se sont jamais assez penchés sur ces extraits de textes. Il est pourtant particulièrement intéressant de les analyser sous l’angle celtique, dans l’esprit du temps c’est-à-dire dans le contexte du statut de la femme celte. La « virginité » possède un tout autre sens que celui dans lequel nous l’interprétons aujourd’hui et le rôle religieux des femmes se trouve confirmé par ces témoignages qui, s’ils sont emprunts de la vision univoque de leur auteur, n’en sont pas moins des témoignages. D’autre part, même dans les sociétés où la femme n’a pas l’équivalent social de la femme celte, comme en Grèce ou à Rome, elle jouit dans le domaine du sacré d’une place privilégiée : « La prêtresse d’Athéna Polias à Athènes occupe le premier sacerdoce de la cité […] La prêtresse d’Artémis, reçoit de chaque victime offerte dans un sacrifice public le morceau de choix »[8].

Comment cela aurait-il pu être pire chez un peuple aux femmes libres et autonomes ?

Extrait de « La femme dans la société celte » Sylvie Verchère, Edition du Cygne 2014, suivi par :

  • Femmes prophétesses
  • La magicienne ou la sorcière
  • La femme et le sacrifice
  • Enseignante et initiatrice

[1] Guyonvarc’h et Leroux, Les Druides, Ouest France, 1986, P40

[2] Françoise Leroux, Les Druides, PUF, 1961

[3] Christian Guyonvarc’h et Françoise Leroux, Les fêtes Celtiques, Ouest France, 1995, p 22

[4] Tacite, Annales, XIV, 29-30, trad. J.L. Burnouf, 1903, Paris, Hachette.

[5] C. Guyonvarc’h et F. Leroux, Les Druides, Ouest France, 1987, p 167

[6] Florus, Tableau de l’Histoire romaine de Romulus à Auguste, I, 38, trad. Paul Jal, 1967, Paris, les Belles Lettres.

[7] IV, 1 – La Narbonnaise, in Agnès Vinas, 2004-2010

http://www.mediterranees.net/geographie/strabon/sommaire.html

[8] Georges Duby – Michelle Perrot, Histoire des femmes – L’Antiquité, Plon, 1990, p 399

Les prêtresses d’Okinawa

Le Japon est réputé pour ses déesses, mais aussi pour le statut de la femme qui n’est pas à l’image de la dévotion qui leur est accordé. Cependant en y regardant de plus prêt nous pouvons observer des traces d’un « vécu » féminin, sans doute héritier d’un très lointain lignage, voire, témoigner d’un ancien système matristique qui d’après les dernières études va de pair avec les spiritualités à teneur d’un Féminin Sacré.

1618495800_9653fe12df_oOn attribue à Okinawa, d’être le lieu où l’on trouve la forme la plus archaïque et la plus pure de la religion Shintô japonaise. On y trouve sa pratique au travers d’un chamanisme local, pratiqué par des femmes prêtresses, encore aujourd’hui très respectées par la population locale, appelées noros  ou  tsukasas  1. Ces particularités ont aussi été observées par un de nos plus célèbres voyageurs, habitué à identifier les particularités marquantes des sociétés : Claude Lévi-Strauss lui- même. En effet lorsque celui – ci visita le Japon entre les années 1977 et 1988, il fit plusieurs découvertes qu’il prit le temps d’exposer à travers différentes conférences.

1977 et 1988 ce n’est somme toute pas si loin dans le temps, ce qui veut dire que ni l’ouverture du pays, ni les ravages de la guerre n’ont totalement bouleversé ce modèle, démontrant par là sa forte imprégnation dans les communautés.

Claude Lévi-Strauss remarque dans l’île d’Okynawa, le statut particulier des femmes et plus exactement des prêtresses. Il remarque que toute la vie religieuse des Ryûkyû est entre les mains des femmes. Lorsqu’il visite le village de Kudaka-Jima il découvre que sur un total de 300 habitants, il s’y trouve 56 prêtresses et que ce système fonctionnait sur les interrelations frères – sœurs :  il assure l’autorité séculière, elle assure la relation spirituelle. Ce fait n’est pas sans évoquer toutes les sociétés marquées par l’antériorité matristiques qui font au frère une place particulière, l’oncle maternel, que l’on retrouve très présent tant chez les Celtes de l’antique Europe que chez certains Amérindiens par exemple.

Ces prêtresses avaient hérité de leur fonction tantôt de leur mère, tantôt de leur belle-mère, c’est-à-di7124_01re que le privilège des rapports avec le surnaturel appartient au sexe féminin en tant que tel et non pas à une femme désignée par la place qui lui revient dans une lignée déterminée. Lévi-Strauss note aussi que l’exercice du culte est « humble et rustique ». La prêtresse communiquait avec les dieux en pénétrant, seule, dans le ashage, petite hutte carrée ou rectangulaire. Mis à part ces petites cabanes, il n’existait pas de temples ou de sanctuaires, les lieux sacrés, appelés utakis, étaient totalement immergeant de la nature. On les trouve principalement sous forme de caverne, dont l’archipel regorge, mais ils peuvent prendre des formes très diverses comme un tas de pierre, une source, une paroi rocheuse, un espace délimité par une murette de pierres sèches, identifiables aux offrandes qui y sont déposées : baguettes d’encens, coraux …

spec_rel01Vieilles pour la plupart, les prêtresses « imposent une distinction naturelle, une dignité, une autorité exempte de toute arrogance.2 » Pour elles la connivence avec les forces surnaturelles est une chose toute simple. Ce constat de l’âge des prêtresses corrobore aussi les préceptes de nombreuses peuplades primitives dont les femmes n’accédaient à la prêtrise (dans le sens large du terme) qu’à l’âge de la ménopause lorsque le « pouvoir » du sang peut alors être totalement dédié au spirituel, n’étant plus réservé à l’enfantement …

Les mères, sœurs, filles et épouses célébraient chaque mois (sauf en octobre) des rites pour assurer la santé et la prospérité, la protection, dans des lieux écartés. Les hommes ne participaient pas à ces rites. Cependant certains d’entre –  eux accédaient à la prêtrise, par exemple quand le munchu, ou le frère devenait l’adjoint de sa sœur, ou bien s’il était préposé dans sa jeunesse à la chasse aux serpents. Mais même dans ce cas ils ne pouvaient pas pénétrer dans les bois sacrés où se déroulaient les rites d’initiations des femmes.