Les mythes revisités

De nombreuses légendes font référence à la faute ou à la transgression d’un tabou par le Féminin. C’est le cas de Pandore qui, passant outre l’interdiction d’ouvrir une boîte, en laisse échapper toutes les misères du monde. C’est aussi très souvent le cas lors de la création mythologique des rivières en Irlande.

La rivière Shannon (Abhainn na Sionainne)

 La déesse Sionnan cherchait à acquérir la sagesse. Pour cela, elle s’était rendue auprès du puits de Connla , une source sacrée située dans l’Autre Monde. Autour de ce puits poussaient neuf coudriers magiques. Leurs noisettes, chargées de tout le savoir du monde, tombaient dans l’eau et y étaient mangées par les saumons de la sagesse. Seuls certains dieux avaient le droit d’approcher la source. En cherchant à attraper un saumon ou en perturbant les eaux sacrées pour en capturer la magie, Sionnan avait enfreint le tabou (geis). Furieux de cet sacrilège, le puits est entré en éruption. Une gigantesque vague d’eau s’est soulevée, engloutissant la jeune femme et l’entraînant vers l’océan. C’est le cours d’eau formé par cette inondation soudaine qui est devenu immortalisant le nom de Sionnan.

La rivière Erne (Abhainn Éirne)

Éirne était la dame d’honneur de la reine Maeve. Gardienne d’un puits sacré dans le comté de Cavan, elle s’approcha de la source. L’eau se mit à jaillir sans s’arrêter, emportant Éirne ainsi que ses servantes, et formant à la fois la rivière Erne et les grands lacs du Lough Erne.

Le fleuve Barrow (An Bhearú)

Dian Cecht, le dieu de la médecine des Tuatha Dé Danann, découvrit que le fils de la Morrígan avait trois serpents gravés sur le cœur, capables de détruire toute l’Irlande s’ils venaient à grandir. Dian Cecht tua le prince, extirpa les serpents de son cœur et les brûla. Il jeta ensuite leurs cendres dans la rivière la plus proche : l’eau entra immédiatement en ébullition, créant ainsi le cours d’eau furieux de la Barrow.

La femme y apparaît systématiquement comme pécheresse. Si, en fin de compte, elle engendre une création, c’est à travers la faute. Nous retrouvons là un schéma bien connu : celui d’Ève.

Pourtant, un mythe particulier interroge. Dans le récit d’Étaín et Midir, lorsque la déesse se retrouve enfermée dans la maison de verre d’Óengus, elle peut profiter du magnifique paysage à travers trois fenêtres, mais il lui est interdit de sortir de sa prison dorée et d’ouvrir la quatrième fenêtre. Étaín brave l’interdit. Une faute, penserions-nous, façonnés par une tradition qui conçoit le féminin comme intrinsèquement fautif. Or, la suite du mythe révèle tout autre chose : c’est précisément grâce à cette transgression que la déesse entame son périple, sa quête et sa métamorphose, pour finir en apothéose lors de ses épousailles avec Midir.

Et si nous devions lire ces mythes « autrement » ? Et s’il fallait en ôter le vernis posé par les copistes chrétiens ?

Le christianisme est arrivé en Irlande au Ve siècle. Les légendes et les mythes, très antérieurs, ont été retranscrits entre le VIIe  et le XIe siècle par des moines pour qui le féminin représentait déjà une source de troubles diaboliques. Le mythe perd de sa cohérence s’il est amputé de son dénouement, la création d’une rivière, par exemple ; il fallait donc conserver cette issue. Mais en ce qui concerne la femme, l’histoire doit être différente. À cette époque, la nature tout entière était désormais l’œuvre d’un dieu unique et masculin : les femmes sacrées du mythe ont ainsi été converties en pécheresses.

Boan et la rivière Boyne

Bóann était l’épouse du roi Elcmar. Nechtan veillait sur le puits de Segais, une source cachée dans l’Autre Monde et entourée de coudriers magiques dont les noisettes de sagesse tombaient dans l’eau. Seuls Nechtan et ses trois échansons avaient le droit d’approcher la source divine. Il était strictement interdit à quiconque, et en particulier aux femmes, de s’en approcher.

Pour se laver de son péché d’adultère, Bóann brava l’interdit. Elle s’en approcha et accomplit un rite de purification, effectuant trois tours du puits. Trois vagues géantes jaillirent de la source, mutilant Bóann (lui arrachant un œil, un bras et une jambe). Déchaînée, la marée engloutit la déesse et s’engouffra à travers les terres vers la mer d’Irlande, formant le lit de la rivière Boyne.

Les mythes très archaïques ne présentent aucune femme « pécheresse ». Le meilleur exemple reste celui de la Cailleach, qui façonne le monde par sa propre volonté, ses travaux et ses actions, au pire ses maladresses.

La rivière Lee (An Laoi) et le Lough Gur

La Cailleach transportait des rochers et des coupes d’eau sacrée. Lorsqu’elle trébuchait ou laissait tomber son récipient, une source intarissable jaillissait à l’endroit précis de sa chute, engloutissant la vallée sous les eaux et donnant naissance à une rivière.

Pas de péché, pas de morale, pas de punition, pas de culpabilité.

Comme l’ouverture de la fenêtre par Étaín trace le chemin de sa métamorphose, l’ouverture de la boîte par Pandore nous permettait-elle de prendre conscience des calamités du monde pour mieux les affronter ? Et si Bóann, en choisissant Le Dagda, « le bon père » pour engendrer son fils Óengus plutôt que son époux peu avenant, ne commettait pas une faute, mais choisissait avec justesse ? Si tous ces actes de choix et de création avaient été, à l’origine, tout sauf une transgression ou un péché ?

Ce basculement de lecture s’opère aisément : il suffit de retirer toute notion de « péché » et de « punition », valeurs fortement marquées par la morale chrétienne du Moyen Âge, pour retrouver une lecture plus fluide et restituer au mythe sa profondeur archaïque.

Peut-être alors n’aurions-nous plus, nous femmes, ce malaise sous-jacent de toujours nous lire fautives dans les histoires fondatrices ? Peut-être aurions-nous plus facilement accès à d’autres mythes souvent relégués dans l’oubli, où des déesses sont démiurges, justes et bienveillantes.

Le Taureau Divin, symbole du Masculin sacré

Le fil d’Ariane devrait permettre de remonter aux sources, aux sources du Taureau. L’image est explicite, mais nous ne le faisons pas. Ou plutôt nous ne le faisons plus, nous lisons les pictogrammes avec notre grille de lecture. Nos psychés sont-elles tant imbibées de dualisme, convaincues qu’une seule option nous est acquise, celle du bien contre le mal, du bien lumière contre le mal obscur ? Nous ne voulons que de la lumière, à tout prix, plus jamais d’ombre. Nous ne songeons pas un instant qu’il ait pu exister une autre perception du monde, une autre échelle de valeur, un autre taureau que celui qui se trouve découpé, dépecé, en parties dispersées, n’ayant plus aucun rapport les unes avec les autres, moribond dans les arènes ou sous forme de bœuf ?

Il me semble très difficile de partir d’une source « claire », nous ne savons pas grand-chose des pensées, des émois préhistoriques, aussi il me parait plus simple, peut-être plus sage, en tous cas plus parlant de remonter le fil d’Ariane à ce Taureau qui sans aucun doute possible se présente comme le représentant le plus symboliquement fort de l’énergie masculine.

Nous allons remonter le temps, nous allons en suivre les méandres, observer les symboles qui flottent comme des étendards sur ses cornes dressées, du Bœuf des crèches aux Taureaux des grottes pariétales, nous allons descendre dans le labyrinthe qui nous mène à Sa Demeure.

Au début, c’est-à-dire à la fin, c’est en effet un Bœuf qui souffle de ses deux naseaux sur la joue de l’Enfant, dans la grotte ! Un Bœuf est un Taureau apaisé, assagi parait il, absolument castré ! Diantre, que l’image est terrible, si l’on nait homme, de voir cet animal si représentatif de sa force libidinale, possiblement coupé. Il ne s’agit pas d’attendre Freud pour comprendre que ce que l’on fait aux bœufs, on peut le faire aux hommes et d’en avoir peur. Mais enfin le Taureau est devenu sage, l’homme a dompté sa nature animale, mais sa force, son désir et sa puissance avec.

Du Taureau couillu il ne reste que ceux que l’on s’autorise à massacrer dans des arènes indignes ou les quelques chanceux pour la saillie des vaches. Quelle vie ! Plus aucune fête, plus aucune momie, plus aucune célébration pour lui, comme nous savons qu’il y eut. Les traces les plus tangibles, les plus démonstratives se trouvent sans aucun doute dans le Sérapéum de Saqqarah où ces bêtes sacrées, vénérées sous le nom d’Apis, représentaient la fertilité et la puissance sexuelle. Ce culte est attesté depuis l’époque préhistorique puisque les premières traces sont des gravures rupestres et ce détail est bien pour nous intéresser. Il a duré longtemps, jusqu’à l’époque romaine. Ce qu’il reste du lieu est splendide est atteste de l’importance de ce culte.

Que c’est -il donc passé entre ces attentions extrêmes et le Bœuf émasculé ?

Le Taureau fut un des plus grands symboles des croyances à honnir dès que surgirent les monothéismes. La foi en son pouvoir était si forte que sans aucun Pharaon pour diriger leur monde les Hébreux fondirent l’or des bijoux des femmes pour en faire un « veau d’or ». Le dieu Pharaon est mort, vive le Dieu Taureau. Moïse ne l’entend pas de cette oreille et interdit le culte païen.

Nicolas Poussin, les Adorateurs du Veau d’Or

Mais le vieux mâle ne se laisse pas faire, il faut attendre 391 à Alexandrie dans un autre Sérapéum, dédié à Sarapis, avatar d’Apis, pour que les émeutes sanglantes qui y eurent lieu signent le début concret du déclin des païens, ces adeptes du Taureau, autant dire du Diable.

Puis, ce furent les arènes, les saillies, le Bœuf. Et ce n’est que dans quelques mythes égarés qu’on entendit l’écho de ce Taureau Divin. Il est encore source de pouvoir dans la Razzia des Vaches de Colley, qui en fait de vaches sont deux taureaux des pays celtes.

Remontons le fil. Le Taureau est partout ! Il est à Catal Hüyük, vénéré, célébré par des femmes vautours, entourés de déesses aux larges fesses rondes.

De très nombreux Dieux sont des « fils de la vache » y compris le dieu Min, « le taureau de sa mère », ce dieu ithyphallique, au délicieux surnom de « Minou ».

Dionysos lui-même est nommé « l’enfant à cornes », le « dieu cornu », « celui qui a un front de taureau ». A l’Ouest il est bison blanc. Ses cornes en rajoutent se changent en cornes de bouc, de bélier, de cerf. Amon, Kernunos. Bref l’animal sacré masculin est une bête à cornes et chaque culture de le manifester sous sa forme endémique.

Jusqu’en Crète où se parent les murs flamboyants de « jeux » taurins. Filles et garçons, ici on saute par-dessus, pas de souffrances sur les images, du jeu.

Cette manifestation archétypale du masculin est si prégnante que Mithra en sera le grand serviteur, menaçant de supplanter le Christianisme.

Vinrent les combattants, non pas qui sacrifient, vénèrent le sacrifice, mais qui combattent. Ce Taureau il le faut mort non pas pour régénérer le temps, régénérer le sang, mais pour prendre son pouvoir. Gilgamesh ne fait pas de détails, il assassine le Taureau et étrangle le Serpent, les deux protagonistes porteurs des croyances anciennes. Le guerrier a gagné, le Taureau est abattu sans possible retour.

C’est Zeus qui se déguise en Taureau pour mieux duper les filles, les violer, elles qui croient avoir devant leurs yeux le Seigneur de leur cœur, l’ancien dieu des sauvages, qui caracole à leur côté sur les landes fertiles.

Des Taureaux pariétaux nous avons les deux cornes, analogie parfaite des lunes qui croissent, décroissent et coupent le ciel de leur course taurine. Avant cette dégringolade nous eûmes des dieux « lune » et ils sont forts nombreux, si l’on se penche un peu. Dans le dictionnaire de Joel Thomas nous en avons dénombré presque soixante-dix[1], c’est sans compter tous les petits dieux lune des mythes primitifs où Lune est masculin. C’est sans compter ceux qui furent oubliés, ces temps sont loin. Sin est sans doute un des plus connu, mais Aillil l’époux de Morrigu, ou Mani le frère de Sol, et encore Osiris dont les caractéristiques sont reconnues, par tous, lunaires.

Il est alors facile au bout de ce long fil, après des millénaires, de tomber sur ces Taureaux cachés aux fin fonds de cavernes. Il était déjà là et souvenez-vous, nous avions parlé des Apis préhistoriques en Egypte.

Marie Köning en fait une étude passionnante dans son ouvrage Notre passé est encore plus lointain[2].  Lu dans ce sens envers, en remontant le fil, son étude prend tout son sens. Et c’est bien cette étude que fit Marie Koening des gravures rupestres à ces Taureaux Célestes gravés sur les parois détenant les secrets des naissances, des montées, des descentes, des morts, des disparitions. Des cycles de la lune, des mois, des « lunes » des femmes

Lune, Corne, Taureau, Mâle.

Le sang et les cornes.

Et sur le bout du fil que nous suivons nous avons nos réponses. Les cornes et le sang. La percée, la coulure.

Nous voilà tout au fond du labyrinthe où Thésée ce fils des Patriarches vient sanguinairement détrôner ce puissant vieux divin.

Chacun s’accorde pour reconnaitre en ces cornes, la lune ! « De la lune aux cornes – en forme de lune[3]. ». Le Taureau Lune est le maître du temps, c’est lui qui tire à lui ou qui éloigne les marées, les printemps, le sang des menstrues. D’ailleurs dans les très vieux pays il était de coutume de croire que Lune pouvait engrosser les femmes. C’est lui qui rythme la poussée verdoyante, nous le savons encore quand nous regardons nos calendriers lunaires et que la biodynamie cache dans les entrailles de la terre, des cornes. C’est son rythme, phallique : « Le rythme naturel du mâle est un rythme phallique qui s’élève et retombe… Les mythes raconteraient donc, tout naturellement, des histoires dans lesquelles le mâle est la figure arrivée à son apogée, tragique, qui resplendit et disparaît[4]. » comme la lune.

Pourquoi les cornes ? « Pourquoi les cornes ! Parce que c’est en elles que résident la force et la fertilité [5]». Mais pour qu’elles portent ces fruits elles doivent être coupées, elles doivent saigner.

Les cornes taurines sont comme des phallus, elles pénètrent le ventre de la nuit, la perce, y mettent de la forme, de la structure, du temps. Les phallus trop pressés, trop violents, sans respect, nous le savons dans les mythes, mais dans le vie concrète aussi, blessent, déchirent, violent, massacrent. Il est donc nécessaire d’apprendre à ce phallus une pénétration d’amour, et à cette fin il se doit d’être amputé des risques de « trop de ».

Pourquoi tant de sang ?

Le féminin saigne par nature, tous les mois et sans mourir[6] ! Cette force mystérieuse le masculin ne la détient pas, il doit se mesurer à l’entaillage. Et c’est ce que faisaient les peuples amérindiens quand les hommes attachaient leur peau sanguinolente aux poteaux voltigeurs, danser « en regardant le soleil », comme une pleine lune le regarde droit devant.

Mais le Cosmos aussi semble avoir décidé que Lune doit mourir, passer par l’ombre noire pour renaitre. Le sacrifice du Taureau peut prendre ici tout son sens. C’est ce cycle, de roulis de la vie vers la mort, vers la vie qui promet l’abondance, la fécondité, le flux de vie qui sans cesse se régénère. Les druides eux-mêmes ne sacrifiaient ils pas deux taureaux, aux cornes attachées, quand le gui tout rond de sa pâleur d’opale, lunaire, fleurissait dans les chênes ?

Nous voici seuls devant la grotte qui nous sert de toiture, nous regardons le ciel de nuit, sans aucune pollution :  il doit être grandiose. Au centre de sa voute parade l’astre d’argent. Il monte, il descend, il passe, il croit et il décroit, il va disparaitre. Il va mourir, et sa mort en elle-même porte l’espoir de notre temps renouvelé. Et c’est cette magie du monde que j’irais graver, peindre, aux ventres de la terre.

Ou voilà que l’écume des mers sur le phallus tombé d’Ouranos fera place à l’Amour, Aphrodite debout sur sa coquille d’or pourra bien pavoiser.

A première vue il ne s’agit pas d’un combat de la lumière contre les ténèbres, l’esprit antique ne pense pas ainsi, il n’y a pas de diable. Il y a le jour, la nuit, soleil et lune qui se partagent le ciel, se regardent et si l’argent des nuits doit suivre son périple il passe par la mort et sa résurrection. Le temps permet le cycle, le temps engendre le rythme et c’est ce rythme-là qui fait l’éternité….


[1] Merci à Olivier pour son travail de fourmi

[2] Robert Laffont 1982

[3] Michel Pastoureau

[4] William Irwin Thompson

[5] Michel Pastoureau

[6] Sylvie Verchère Figure symboliques du Féminin et du Masculin, Ed du Cygne, 2014