La science au service de l’analyse des rêves « les travaux de William Domhoff »

Les travaux de G. William Domhoff marquent un tournant majeur dans l’onirologie en faisant passer la discipline de l’interprétation clinique à l’analyse statistique rigoureuse. S’appuyant sur des bases de données massives comme la DreamBank — qui regroupe plus de 22 000 récits — Domhoff démontre que le rêve n’est ni une production aléatoire, ni un déguisement complexe de désirs refoulés. Il s’agit au contraire d’une fonction cognitive mature, étroitement liée à la vie éveillée. Son « hypothèse de la continuité » postule que le contenu onirique est le miroir transparent de nos intérêts, de nos angoisses et de nos investissements émotionnels.

Convergence entre statistique et psychologie analytique

En quantifiant des milliers de rêves sur plusieurs décennies, Domhoff valide scientifiquement certaines approches de Carl Gustav Jung. Là où Jung identifiait des « complexes » chargés d’énergie psychique, Domhoff apporte une preuve statistique : la fréquence d’apparition d’un personnage est directement corrélée à son importance dans la psyché du rêveur.

Les deux chercheurs se rejoignent pour rejeter la vision freudienne du rêve comme un « rébus trompeur » : pour eux, le rêve ne déguise rien, il expose. Toutefois, une nuance sémantique demeure. Si Jung voit dans le symbole la « meilleure expression possible » d’une réalité encore inconnue ou archétypale, Domhoff réduit le symbole à une métaphore cognitive simple, un prolongement narratif des préoccupations quotidiennes.

Note sur la métaphore et le symbole : Une métaphore est une figure de style fondée sur l’analogie. Elle consiste à désigner une chose par le nom d’une autre en raison d’un point commun implicite, sans outil de comparaison. Cette structure analogique correspond précisément au langage symbolique observé dans les rêves.

Principales séries de rêves étudiées par Domhoff :

  • La série « Engine Man » : 3 800 rêves recueillis sur 37 ans.
  • La série « Barbara Sanders » : plus de 3 000 rêves sur 30 ans.
  • La série « Beaumont » : environ 1 300 rêves.
  • La série « Ed » : 1 000 rêves.

https://dreams.ucsc.edu/

Des points de rencontre aux divergences structurelles

Les statistiques de Domhoff révèlent que, quelle que soit la culture, certains thèmes et types d’interactions reviennent avec une fréquence similaire, ce qui fait écho à la notion d’inconscient collectif chère à Jung. Pour les deux auteurs, le rêve traite de ce qui est psychologiquement significatif pour l’individu.

Cependant, une divergence fondamentale apparaît sur la question de la temporalité :

  • Pour Domhoff : Les rêves d’un adulte restent remarquablement stables tout au long de sa vie, fonctionnant presque comme une « signature psychologique » fixe.
  • Pour Jung : Si les rêves peuvent stagner, ils reflètent surtout un processus dynamique (évolution ou régression).

En faisant l’économie de l’analyse sémantique individuelle au profit de la statistique de masse, Domhoff semble ne pas avoir identifié les mouvements de transformation vus par Jung. À moins, bien sûr, que les séries observées ne reflètent simplement pas de processus d’individuation marqué, ce qui reste une possibilité.

La limite de l’approche statistique : continuité vs compensation

Pour Domhoff, le rêve prolonge simplement nos pensées diurnes sur un mode narratif. Pourtant, l’expérience clinique suggère que la profondeur de l’expression onirique n’est pas systématiquement calée sur la pensée consciente, mais sur une « attitude » de la psyché. C’est ici qu’intervient la notion de compensation chez Jung : le rêve vient rééquilibrer le moi en montrant ce que la conscience ignore, jouant ainsi un rôle vital pour l’équilibre de l’être.

Pour percevoir dans le rêve autre chose qu’un simple écho du jour, il semble indispensable de procéder à une analyse qualitative approfondie, une étape que le chercheur statisticien n’a pas franchie.

La force de Domhoff est d’avoir prouvé que les rêves ne sont pas un chaos. En analysant des milliers de récits, il démontre que la psyché possède des « habitudes » et des « préférences », là où Jung identifierait des schémas archétypaux et des complexes. Si Jung donne un sens profond et processuel à ces régularités, Domhoff en apporte la preuve rigoureuse par le calcul.

Il reste désormais un chantier immense : confronter ces séries statistiques aux analyses cliniques pour en vérifier la concordance.

Rêver de serpent : de la peur à la guérison

Quel est ce serpent qui entre en votre bouche  ? 

Le serpent, et le vert en particulier, apparaît régulièrement dans nos songes. La peur que notre culture projette sur cet animal transforme souvent le rêve en cauchemar. Plusieurs récits me reviennent en mémoire : l’un met en scène un serpent mordant la rêveuse au sein gauche ; l’autre, plus récent, montre un petit serpent vert pénétrant dans la bouche d’une femme allongée sur des pierres.

Afin de ne pas projeter nos propres peurs du serpent, nous avons procédé à des amplifications dont les références sont nombreuses. Loin de l’animal de nos interprétations effrayées, le serpent est l’un des plus anciens symboles de guérison de l’humanité, précisément en raison de sa mue — symbole de régénération — et de son venin qui, à dose infinitésimale, devient un remède.

La première étape consiste à observer l’attitude du reptile : est-il agressif ou calme ? Dans les exemples cités, les serpents sont actifs mais nullement menaçants, ce qui indique que leur énergie approche avec bienveillance.

Je suis debout devant une sorte d’endroit où on lit des augures. Un serpent émerge d’un puit et se précipite sur moi, me mord le sein gauche.

L’approche jungienne : la fécondation du Conscient

C.G. Jung voit dans ce motif un « archétype de transformation ». Dans ses notes du séminaire de 1930-1934, il analyse le cas d’une patiente ayant des visions de serpents pénétrant son corps. Pour lui, le serpent incarne la Libido (l’énergie psychique). Qu’il entre dans le corps signifie que l’Inconscient « féconde » le Conscient. L’absence de panique dans le rêve indique que le « Moi » ne lutte pas contre cette intégration : c’est le passage d’une vie purement biologique à une vie spirituelle et intuitive plus riche.

De la Grèce antique aux racines du soin

Cette image produite par notre inconscient nous rattache à des racines archaïques. Dans la Grèce antique, le rituel de l’incubation (enkoimesis) consistait à dormir au sol dans un temple d’Asclépios pour recevoir une vision curative. Les Stèles d’Épidaure (notamment les n°17 et n°39) témoignent de guérisons miraculeuses où un serpent sacré s’approchait du visage du dormeur. Ici, le serpent est l’épiphanie du dieu Asclépios.

Dans la pièce Ploutos d’Aristophane, le poète décrit comment les serpents du temple lèchent les paupières ou la bouche des malades. Ce contact symbolise le « souffle » du dieu pénétrant l’humain pour restaurer l’harmonie. La source mythique raconte d’ailleurs qu’Asclépios apprit les secrets des plantes en observant un serpent en ressusciter un autre à l’aide d’une herbe médicinale tenue dans sa gueule.

Il existe également un lien étroit entre Asclépios et Dionysos sous la forme charnière de Sabazios et du rite du « serpent dans le sein ». Cette divinité thraco-phrygienne, souvent qualifiée de « Dionysos nocturne », occupait une place centrale dans les cultes à mystères. On y pratiquait un rituel d’initiation consistant à faire passer un serpent vivant (ou en or) sous les vêtements de l’initié, le faisant glisser de la poitrine jusqu’au sol.

Ce geste, loin d’être une simple provocation, illustre l’abolition de la distance entre l’humain et le divin : en laissant le reptile parcourir sa peau, l’initié accepte que l’énergie brute et sacrée de la nature pénètre son intimité la plus profonde pour le transformer. Clément d’Alexandrie décrit ce processus par la formule « le dieu à travers le sein » (ho dia kolpou theos). On retrouve ici l’idée d’un serpent qui parcourt le corps, faisant écho à cette expérience onirique :

« Je suis prête à dormir. Je sens un serpent monter le long de ma jambe et se promener lentement sur tout mon corps. Je n’ai pas peur. Cela me procure de l’énergie, puissante et vivifiante. »

Il ne faut pas non plus occulter la déesse Hygie, souvent représentée abreuvant un serpent à une coupe qui, par amplification, n’est pas sans rappeler un sein. Pour cette fille d’Asclépios, la guérison ne vient pas seulement de l’intervention divine, mais de l’entretien de la vie. Le serpent buvant à la coupe symbolise l’harmonie entre l’humain et les forces de la nature.

Le souffle de vie égyptien et amazonien

« Je vois une femme allongée par terre, sur des pierres. Elle semble dormir la bouche ouverte. Un serpent vert, très fin et agile, entre rapidement dans sa bouche, par le côté gauche. »

Pour les Égyptiens, le serpent est lié à la protection solaire et à la régénération éternelle. Dans le Livre de l’Amduat, le serpent Mehen entoure la barque solaire. Dans les textes funéraires, le défunt doit parfois absorber l’énergie du serpent pour renaître. La couleur verte (Ouadj) est celle de la résurrection d’Osiris. Un serpent vert entrant par la bouche est l’image exacte du « souffle de vie » (le Ka) réintégrant le corps. La position allongée de la rêveuse évoque la momie en attente de l’« ouverture de la bouche » (rite de l’Ouert-Hékau).

Dans les chamanismes d’Amazonie (chez les Shipibo ou les Tukano), le serpent incarne l’essence de la connaissance végétale. Dans Le Serpent Cosmique, Jeremy Narby documente des visions où des serpents jumeaux pénètrent le corps du chaman. Ce passage par la bouche représente la transmission de la mélodie de guérison (l’Icaro). Le chaman « avale » l’esprit de la plante pour restituer son pouvoir par le souffle.

Traditions du monde : Nâgas et Serpent Arc-en-Ciel

En Inde, les Nâgas sont les gardiens des trésors spirituels. Le philosophe Nagarjuna aurait été instruit par eux dans leur royaume sous-marin pour recevoir les textes de la Prajnaparamita (la Sagesse parfaite). En Australie, les Aborigènes invoquent le Serpent Arc-en-Ciel pour la fertilité. Les chamans tirent leur pouvoir de cristaux de quartz considérés comme des fragments du corps du Grand Serpent créateur.

« Je suis engluée dans la boue, seules mes jambes sont visibles. À côté de moi, un serpent est dans la même posture : sa tête est immergée, seule sa queue dépasse. L’homme que j’aime me tire par les jambes et m’extrait de la boue. Dans le même mouvement, il extrait aussi le serpent. »

Conclusion

Loin de représenter nos péchés ou nos peurs, beaucoup de nos serpents oniriques apparaissent comme de puissants alliés. Pendant des millénaires, nous avons cherché dans nos rêves ce serpent d’un vert de renaissance. Sachons observer la sagesse de notre inconscient lorsqu’il nous les montre dans leur essence première, in illo tempore[1], comme à l’aube du premier jour : une guérison en cours.


[1] L’historien des religions Mircea Eliade a théorisé le concept de l’« illo tempore » pour désigner le temps de l’origine. C’est l’époque mythique où le monde fut créé et où les modèles de comportement furent établis. Par le rite, l’humain cherche à réintégrer cette pureté originelle.

Sur le site cgjung

cgjung ecran

C’st avec un grand plaisir que je me suis prêtée à l’exercice interview pour le site cgjung.net en ce mois de mai. Retrouvons-nous y, avec la présentation de mon dernier livre. S’y trouve aussi tout un ensemble d’articles et de livres conseillés de grande qualité : un magnifique site pour faire connaissance ou approfondir l’approche jungienne.

J’ai lu : La cruauté ordinaire

41v3DUt5vuL._SX319_BO1,204,203,200_La cruauté ordinaire, Yves Prigent, Desclée de Brouwer, 2003.

A ne regarder que la lumière nous finissons par être éblouis, aveuglés et l’énergie de l’ombre s’en donne à cœur joie d’agir dans notre dos. Etre capable d’éprouver la joie, la paix, la vie, n’est possible que lorsque l’on sait les différencier de leur contraire. Cela rejoint avec pertinence le fait d’être capable d’être soi-même à condition d’identifier, en soi, ce qui n’est pas nous, ce qui est inculqué par l’éducation, la culture, identifier nos ombres et nos lumières, bref c’est un chemin d’individuation.

Etre capable d’identifier nos propres caractéristiques demande aussi, de clairement voir celles qui appartiennent aux autres. Il s’agit de cesser les projections négatives et positives, de rendre à chacun ce qui relève de sa responsabilité, dans le vivre, dans l’acte, dans la parole.

Donner un nom aux choses permet de les identifier, de les mettre à distance pour mieux les regarder. Quelle est la différence entre la blessure et la destruction ? Quelle est la différence entre blesser et détruire ? Quelle est la différence entre la maladresse et la volonté de nuire ?

Cet ouvrage est un véritable bijou. D’accord Yves Prigent est neuropsychiatre, expert judiciaire et conseiller scientifique de l’Union Nationale pour la prévention du suicide. Ça pèse son poids, mais moi je ne suis pas subjuguée par les titres, je regarde ce que les gens font et non ce qu’ils sont dans la parade. Et Yves Prigent a écrit un ouvrage, non pas avec des « thèses » toutes faites, des sentences énoncées, des dogmes scientifiques. Le verbe est clair, accessible, du « vécu », du ressenti, de l’expérience et tous les mots nous parlent, font écho, donnent du sens à l’imbroglio qui peut souvent nous estourbir et qui soudain s’éclaire. Comment mesure-t-on le chagrin, la souffrance, la différence entre la férocité et la cruauté ? C’est un regard direct et profond dans la psyché humaine, un témoignage savant sur notre condition qui n’est pas, nous le savons tous, qu’une partie de plaisir.

Son regard porté sur la souffrance et le Mal est pétri de bienveillance. C’est facile de regarder la joie et la paix avec bienveillance, mais il faut une grandeur d’âme hors du commun pour regarder l’Ombre avec douceur. Cependant c’est bien le seul moyen de ne pas la nourrir, de la faire parler, de la faire « couler »,  de la métamorphoser. On peut voir et enfin nommer Le Mal, y faire face, s’en protéger, s’en « sortir ». Respecter la Vie c’est donner un nom à son contraire qui  n’est pas la Mort, mais la cruauté. La mort fait partie de la vie, mais la cruauté la détruit. Les grandes mouvances cruelles des communautés humaines sont bien connues, nous ne parlons que de ça. Moins connue est  la cruauté quotidienne, interpersonnelle,  qui est abordée dans cet ouvrage et qui nous concerne tous.

« La violence physique ou psychique d’un être humain sur un autre être humain, si elle est source d’horreur, c’est qu’elle dénie cette fonction élémentaire, matricielle, archaïque, de solidarité avec son vis-à-vis humain. »

Savoir identifier ce Mal, nous permet de nous en protéger et de ne pas le nourrir par notre ignorance. Ce Mal que nous nous faisons à nous-même, que nous propageons, cette volonté de destruction qui anime de trop nombreux humains est dévoilé ici. Sans les voiles, La Chose perd de son pouvoir et de sa puissance, alors le socle fissuré peut voir pousser entre ses failles quelques fleurs vigoureuses.

A lire aussi : 

9782716315609FS

 

Bertrand de la Vaissière : Les énergies du mal en psychothérapie analytique jungienne (Editions du Dauphin)

 

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Marie Louise von Franz : L’ombre et le mal dans les contes de fées (Fontaine de pierre)

 

 

téléchargement (2)

Saverio Tomasella : La folie cachée (Albin Michel)

 

 

9782700703726FS

Alice Miller :  C’est pour ton bien (les racines de la violence dans l’éducation de l’enfant )(Aubier)