Le Japon nous fascine. Pays lointain où le soleil se lève, il exerce sur nous une attirance mystérieuse. Lorsque j’y pose les pieds, je n’ai de cesse de tenter de percer ce mystère et chaque fois je me trouve face à face avec le Shintô, la religion traditionnelle du pays. Immanent de la nature, le Shintô est une pratique ancestrale, venue du fond des temps. Pour nous qui sommes éloignés des chemins sacralisant la nature, il peut être une surprise exquise, une révélation profonde, un rappel de notre appartenance au Cosmos. Les Kami nous regardent, si nous savons attirer leur attention. Le soleil se reflète dans les miroirs posés au creux des temples, nichés dans les profondeurs des sanctuaires. Les arbres nous protègent, entourés de leurs shimenawa tressés. Je vous invite à suivre ce chemin, celui que j’ai suivi dans mes pèlerinages. De la Caverne Céleste au Kagura du soir, je vous propose d’en explorer le sens et la beauté.
Un spectacle ? Est-ce réellement un spectacle, un divertissement ?
D’abord le « spectacle » se fait dans un temple. Il n’y a pas de foule comme nous en connaissons, qui se presse bruyante. Il y a salle comble, mais de gens bien assis, enfin sur les genoux, beaucoup ont porté leur coussin. Moi je peine, j’ai mal aux genoux, aux fesses aussi, je suis européenne…
Tous regardent la scène. Loin des 33 tableaux originaux, qui durent toute la nuit, ce soir nous n’en verrons que 4, mais pas des moindres.
Spectacle divertissant ? Danses folkloriques ? Pas vraiment. Nous n’avons pas oublié le sens qui sous tend à ces gestes, ce n’est donc pas du folklore, ce n’est pas juste divertissant. L’impact est symbolique : refaire et rejouer à l’infini les actes divins des Panthéons n’est pas un divertissement. Cela permet de faire écho aux profondeurs de l’être, ce qui se joue dehors, ce qui se joue dedans, une sorte d’Eternel Retour (Cf Eliade) Renouer à l’Instant, aux sources du monde, aux prémices de la vie, de la création … Il s’agit bien de mythe de la création, ici celle du Japon. Retour donc à nos prémices humaines ….
Voilà le Kagura ! Un rite shintoïste
Il n’y a pas de chant, ils sont 2 à frapper du tambour et jouer de la flute. Ce tambour lancinant qui nous relie aux terres et cette flute légère voltigeant vers les cieux. C’est envoûtant. Enivrant.
Il ne s’agit pas vraiment d’une danse, c’est plutôt un mime ! Refaire ce qui s’est passé in illo temporé avec des gestes
Les 4 scènes de ce soir là étaient les principales. Le dieu Tajikarao se morfond que la Grande Amaterasu se soit réfugiée dans la Caverne Céleste. Plus de vie, plus de joie, le monde ne peut rester sans Elle.
Arrive Uzumé, celle qui danse en relevant ses jupes, réveillant le besoin de vivant, faisant rire les dieux.
Le dieu, devenu rouge, ouvre la Caverne et le Miroir est là, où se mire la Dame
Pour finir Izanagi et Izanami, dont les enfants ont façonné le Japon, célèbrent la vie, le couple amoureux, tous les bienfaits offerts aux humains par la déesse réinvestie du Ciel.
J’aime qu’il ne soit pas question d’un bonheur à venir au – delà, d’un paradis au paradis, d’une promesse hypothétique. J’aime que le divin englobe la joie du faire, du chanter, du danser, du manger et du boire et du baiser, celui qu’échange les 2 protagonistes.
La journée se révèle douce et le soleil brille fort dans le ciel. La route a défilé sereine. Le lieu, hautement symbolique se révèle tranquille et comme préservé.
Des arbres, des arbres, des arbres.
Les ombres de leurs troncs bien plantés sont tout emmitouflés de réverbération solaire.
Parce qu’il y a des arbres, des arbres, des arbres, l’endroit est tout perclus de paix, de silence qui parle.
Il m’a fallu croiser quelques marchands du temple, bien sûr. Mais rien à voir avec ce que l’on peut imaginer, juste quelques échoppes, quelques vendeurs. Ici les gens ne font pas de grands gestes, ne parlent pas fort, ne gesticulent pas, ils passent, ils se croisent. Un sourire, un salut, bien sûr le salut. Tout semble si paisible.
Ca réverbère, ça renvoie, ça reflète. Oui le miroir est là.
Il ne reste plus qu’à descendre. En bas se trouve la grotte. Non La Caverne !
L’eau dégouline d’en haut, cavalcade, chuchote, humidité de femme entre des cuises ouvertes ; offerte à mes pas silencieux.
Avant de voir la Caverne nous pouvons déjà voir ces petits tas de pierres que les pèlerins entassent. Ils sont fait d’attention, de minutie, de cette application que mettent les Japonais à faire les choses. Il est impossible d’y toucher, de les buter, renverser, détruire. Il rode comme une odeur de sainteté.
Puis la voilà ! Elle émerge. La Caverne, Celle du Mythe, Celle où Elle s’est cachée, celle devant laquelle Uzumé a dansé, en soulevant ses jupes. Le mythe est là vivant.
Moi aussi je ramasse des pierres, moi aussi je fabrique mon tas. Moi aussi je me penche, tête baissée, corps plié. Je marque ma pliure, un temps si court mais qui donne le sens de mon geste, mais non je ne me plie pas, je salue. Moi aussi je baigne dans la béatitude, dans la paix de ce lieu, dans sa fraicheur et sa moiteur, son humidité, sa terre et ses eaux.
Ici je peux m’étaler de toute mon âme. Il n’y a pas de souffrance que celle de vouloir émerger vers la vie. Pas de sang glorifié, pas de chair mortifiée, juste la Nature, la Terre, la Rivière, les Arbres, la Pierre et le Ciel tout auréolé de lumière.
Plus au nord de Kyushu je tombais sur un autre sanctuaire dédié à Amaterasu. Mêmes arbres, même paix, même silence pointé du chant de quelques oiseaux. Est-Elle ainsi sans pleurs, sans larmes. Juste la paix de vivre. On peut s’enrubanner de l’aube ou se couvrir de nuit, à chaque fois ce sera en douceur, en bruissement d’ailes. Pas de martyrs mais pas de grandiloquence non plus. Juste une joie posée comme un manteau, un écho à ce qui tout en moi frémit.
Puiser sans fin à ces courbes graciles, je suis, je suis la terre qui porte ces arbres, je suis ces arbres qui pointent vers le ciel, je suis cette rivière qui chante et qui s’évade, je suis ce ciel où se dresse un soleil de lumière vivace. Je suis de la Nature.
Takachiho Japon janvier 2023.
Carte extraite de l’Oracle des Gardiennes des Mythes
Le Japon est réputé pour ses déesses, mais aussi pour le statut de la femme qui n’est pas à l’image de la dévotion qui leur est accordé. Cependant en y regardant de plus prêt nous pouvons observer des traces d’un « vécu » féminin, sans doute héritier d’un très lointain lignage, voire, témoigner d’un ancien système matristique qui d’après les dernières études va de pair avec les spiritualités à teneur d’un Féminin Sacré.
On attribue à Okinawa, d’être le lieu où l’on trouve la forme la plus archaïque et la plus pure de la religion Shintô japonaise. On y trouve sa pratique au travers d’un chamanisme local, pratiqué par des femmes prêtresses, encore aujourd’hui très respectées par la population locale, appelées noros ou tsukasas 1. Ces particularités ont aussi été observées par un de nos plus célèbres voyageurs, habitué à identifier les particularités marquantes des sociétés : Claude Lévi-Strauss lui- même. En effet lorsque celui – ci visita le Japon entre les années 1977 et 1988, il fit plusieurs découvertes qu’il prit le temps d’exposer à travers différentes conférences.
1977 et 1988 ce n’est somme toute pas si loin dans le temps, ce qui veut dire que ni l’ouverture du pays, ni les ravages de la guerre n’ont totalement bouleversé ce modèle, démontrant par là sa forte imprégnation dans les communautés.
Claude Lévi-Strauss remarque dans l’île d’Okynawa, le statut particulier des femmes et plus exactement des prêtresses. Il remarque que toute la vie religieuse des Ryûkyû est entre les mains des femmes. Lorsqu’il visite le village de Kudaka-Jima il découvre que sur un total de 300 habitants, il s’y trouve 56 prêtresses et que ce système fonctionnait sur les interrelations frères – sœurs : il assure l’autorité séculière, elle assure la relation spirituelle. Ce fait n’est pas sans évoquer toutes les sociétés marquées par l’antériorité matristiques qui font au frère une place particulière, l’oncle maternel, que l’on retrouve très présent tant chez les Celtes de l’antique Europe que chez certains Amérindiens par exemple.
Ces prêtresses avaient hérité de leur fonction tantôt de leur mère, tantôt de leur belle-mère, c’est-à-dire que le privilège des rapports avec le surnaturel appartient au sexe féminin en tant que tel et non pas à une femme désignée par la place qui lui revient dans une lignée déterminée. Lévi-Strauss note aussi que l’exercice du culte est « humble et rustique ». La prêtresse communiquait avec les dieux en pénétrant, seule, dans le ashage, petite hutte carrée ou rectangulaire. Mis à part ces petites cabanes, il n’existait pas de temples ou de sanctuaires, les lieux sacrés, appelés utakis, étaient totalement immergeant de la nature. On les trouve principalement sous forme de caverne, dont l’archipel regorge, mais ils peuvent prendre des formes très diverses comme un tas de pierre, une source, une paroi rocheuse, un espace délimité par une murette de pierres sèches, identifiables aux offrandes qui y sont déposées : baguettes d’encens, coraux …
Vieilles pour la plupart, les prêtresses « imposent une distinction naturelle, une dignité, une autorité exempte de toute arrogance.2 » Pour elles la connivence avec les forces surnaturelles est une chose toute simple. Ce constat de l’âge des prêtresses corrobore aussi les préceptes de nombreuses peuplades primitives dont les femmes n’accédaient à la prêtrise (dans le sens large du terme) qu’à l’âge de la ménopause lorsque le « pouvoir » du sang peut alors être totalement dédié au spirituel, n’étant plus réservé à l’enfantement …
Les mères, sœurs, filles et épouses célébraient chaque mois (sauf en octobre) des rites pour assurer la santé et la prospérité, la protection, dans des lieux écartés. Les hommes ne participaient pas à ces rites. Cependant certains d’entre – eux accédaient à la prêtrise, par exemple quand le munchu, ou le frère devenait l’adjoint de sa sœur, ou bien s’il était préposé dans sa jeunesse à la chasse aux serpents. Mais même dans ce cas ils ne pouvaient pas pénétrer dans les bois sacrés où se déroulaient les rites d’initiations des femmes.