Le Taureau Divin, symbole du Masculin sacré

Le fil d’Ariane devrait permettre de remonter aux sources, aux sources du Taureau. L’image est explicite, mais nous ne le faisons pas. Ou plutôt nous ne le faisons plus, nous lisons les pictogrammes avec notre grille de lecture. Nos psychés sont-elles tant imbibées de dualisme, convaincues qu’une seule option nous est acquise, celle du bien contre le mal, du bien lumière contre le mal obscur ? Nous ne voulons que de la lumière, à tout prix, plus jamais d’ombre. Nous ne songeons pas un instant qu’il ait pu exister une autre perception du monde, une autre échelle de valeur, un autre taureau que celui qui se trouve découpé, dépecé, en parties dispersées, n’ayant plus aucun rapport les unes avec les autres, moribond dans les arènes ou sous forme de bœuf ?

Il me semble très difficile de partir d’une source « claire », nous ne savons pas grand-chose des pensées, des émois préhistoriques, aussi il me parait plus simple, peut-être plus sage, en tous cas plus parlant de remonter le fil d’Ariane à ce Taureau qui sans aucun doute possible se présente comme le représentant le plus symboliquement fort de l’énergie masculine.

Nous allons remonter le temps, nous allons en suivre les méandres, observer les symboles qui flottent comme des étendards sur ses cornes dressées, du Bœuf des crèches aux Taureaux des grottes pariétales, nous allons descendre dans le labyrinthe qui nous mène à Sa Demeure.

Au début, c’est-à-dire à la fin, c’est en effet un Bœuf qui souffle de ses deux naseaux sur la joue de l’Enfant, dans la grotte ! Un Bœuf est un Taureau apaisé, assagi parait il, absolument castré ! Diantre, que l’image est terrible, si l’on nait homme, de voir cet animal si représentatif de sa force libidinale, possiblement coupé. Il ne s’agit pas d’attendre Freud pour comprendre que ce que l’on fait aux bœufs, on peut le faire aux hommes et d’en avoir peur. Mais enfin le Taureau est devenu sage, l’homme a dompté sa nature animale, mais sa force, son désir et sa puissance avec.

Du Taureau couillu il ne reste que ceux que l’on s’autorise à massacrer dans des arènes indignes ou les quelques chanceux pour la saillie des vaches. Quelle vie ! Plus aucune fête, plus aucune momie, plus aucune célébration pour lui, comme nous savons qu’il y eut. Les traces les plus tangibles, les plus démonstratives se trouvent sans aucun doute dans le Sérapéum de Saqqarah où ces bêtes sacrées, vénérées sous le nom d’Apis, représentaient la fertilité et la puissance sexuelle. Ce culte est attesté depuis l’époque préhistorique puisque les premières traces sont des gravures rupestres et ce détail est bien pour nous intéresser. Il a duré longtemps, jusqu’à l’époque romaine. Ce qu’il reste du lieu est splendide est atteste de l’importance de ce culte.

Que c’est -il donc passé entre ces attentions extrêmes et le Bœuf émasculé ?

Le Taureau fut un des plus grands symboles des croyances à honnir dès que surgirent les monothéismes. La foi en son pouvoir était si forte que sans aucun Pharaon pour diriger leur monde les Hébreux fondirent l’or des bijoux des femmes pour en faire un « veau d’or ». Le dieu Pharaon est mort, vive le Dieu Taureau. Moïse ne l’entend pas de cette oreille et interdit le culte païen.

Nicolas Poussin, les Adorateurs du Veau d’Or

Mais le vieux mâle ne se laisse pas faire, il faut attendre 391 à Alexandrie dans un autre Sérapéum, dédié à Sarapis, avatar d’Apis, pour que les émeutes sanglantes qui y eurent lieu signent le début concret du déclin des païens, ces adeptes du Taureau, autant dire du Diable.

Puis, ce furent les arènes, les saillies, le Bœuf. Et ce n’est que dans quelques mythes égarés qu’on entendit l’écho de ce Taureau Divin. Il est encore source de pouvoir dans la Razzia des Vaches de Colley, qui en fait de vaches sont deux taureaux des pays celtes.

Remontons le fil. Le Taureau est partout ! Il est à Catal Hüyük, vénéré, célébré par des femmes vautours, entourés de déesses aux larges fesses rondes.

De très nombreux Dieux sont des « fils de la vache » y compris le dieu Min, « le taureau de sa mère », ce dieu ithyphallique, au délicieux surnom de « Minou ».

Dionysos lui-même est nommé « l’enfant à cornes », le « dieu cornu », « celui qui a un front de taureau ». A l’Ouest il est bison blanc. Ses cornes en rajoutent se changent en cornes de bouc, de bélier, de cerf. Amon, Kernunos. Bref l’animal sacré masculin est une bête à cornes et chaque culture de le manifester sous sa forme endémique.

Jusqu’en Crète où se parent les murs flamboyants de « jeux » taurins. Filles et garçons, ici on saute par-dessus, pas de souffrances sur les images, du jeu.

Cette manifestation archétypale du masculin est si prégnante que Mithra en sera le grand serviteur, menaçant de supplanter le Christianisme.

Vinrent les combattants, non pas qui sacrifient, vénèrent le sacrifice, mais qui combattent. Ce Taureau il le faut mort non pas pour régénérer le temps, régénérer le sang, mais pour prendre son pouvoir. Gilgamesh ne fait pas de détails, il assassine le Taureau et étrangle le Serpent, les deux protagonistes porteurs des croyances anciennes. Le guerrier a gagné, le Taureau est abattu sans possible retour.

C’est Zeus qui se déguise en Taureau pour mieux duper les filles, les violer, elles qui croient avoir devant leurs yeux le Seigneur de leur cœur, l’ancien dieu des sauvages, qui caracole à leur côté sur les landes fertiles.

Des Taureaux pariétaux nous avons les deux cornes, analogie parfaite des lunes qui croissent, décroissent et coupent le ciel de leur course taurine. Avant cette dégringolade nous eûmes des dieux « lune » et ils sont forts nombreux, si l’on se penche un peu. Dans le dictionnaire de Joel Thomas nous en avons dénombré presque soixante-dix[1], c’est sans compter tous les petits dieux lune des mythes primitifs où Lune est masculin. C’est sans compter ceux qui furent oubliés, ces temps sont loin. Sin est sans doute un des plus connu, mais Aillil l’époux de Morrigu, ou Mani le frère de Sol, et encore Osiris dont les caractéristiques sont reconnues, par tous, lunaires.

Il est alors facile au bout de ce long fil, après des millénaires, de tomber sur ces Taureaux cachés aux fin fonds de cavernes. Il était déjà là et souvenez-vous, nous avions parlé des Apis préhistoriques en Egypte.

Marie Köning en fait une étude passionnante dans son ouvrage Notre passé est encore plus lointain[2].  Lu dans ce sens envers, en remontant le fil, son étude prend tout son sens. Et c’est bien cette étude que fit Marie Koening des gravures rupestres à ces Taureaux Célestes gravés sur les parois détenant les secrets des naissances, des montées, des descentes, des morts, des disparitions. Des cycles de la lune, des mois, des « lunes » des femmes

Lune, Corne, Taureau, Mâle.

Le sang et les cornes.

Et sur le bout du fil que nous suivons nous avons nos réponses. Les cornes et le sang. La percée, la coulure.

Nous voilà tout au fond du labyrinthe où Thésée ce fils des Patriarches vient sanguinairement détrôner ce puissant vieux divin.

Chacun s’accorde pour reconnaitre en ces cornes, la lune ! « De la lune aux cornes – en forme de lune[3]. ». Le Taureau Lune est le maître du temps, c’est lui qui tire à lui ou qui éloigne les marées, les printemps, le sang des menstrues. D’ailleurs dans les très vieux pays il était de coutume de croire que Lune pouvait engrosser les femmes. C’est lui qui rythme la poussée verdoyante, nous le savons encore quand nous regardons nos calendriers lunaires et que la biodynamie cache dans les entrailles de la terre, des cornes. C’est son rythme, phallique : « Le rythme naturel du mâle est un rythme phallique qui s’élève et retombe… Les mythes raconteraient donc, tout naturellement, des histoires dans lesquelles le mâle est la figure arrivée à son apogée, tragique, qui resplendit et disparaît[4]. » comme la lune.

Pourquoi les cornes ? « Pourquoi les cornes ! Parce que c’est en elles que résident la force et la fertilité [5]». Mais pour qu’elles portent ces fruits elles doivent être coupées, elles doivent saigner.

Les cornes taurines sont comme des phallus, elles pénètrent le ventre de la nuit, la perce, y mettent de la forme, de la structure, du temps. Les phallus trop pressés, trop violents, sans respect, nous le savons dans les mythes, mais dans le vie concrète aussi, blessent, déchirent, violent, massacrent. Il est donc nécessaire d’apprendre à ce phallus une pénétration d’amour, et à cette fin il se doit d’être amputé des risques de « trop de ».

Pourquoi tant de sang ?

Le féminin saigne par nature, tous les mois et sans mourir[6] ! Cette force mystérieuse le masculin ne la détient pas, il doit se mesurer à l’entaillage. Et c’est ce que faisaient les peuples amérindiens quand les hommes attachaient leur peau sanguinolente aux poteaux voltigeurs, danser « en regardant le soleil », comme une pleine lune le regarde droit devant.

Mais le Cosmos aussi semble avoir décidé que Lune doit mourir, passer par l’ombre noire pour renaitre. Le sacrifice du Taureau peut prendre ici tout son sens. C’est ce cycle, de roulis de la vie vers la mort, vers la vie qui promet l’abondance, la fécondité, le flux de vie qui sans cesse se régénère. Les druides eux-mêmes ne sacrifiaient ils pas deux taureaux, aux cornes attachées, quand le gui tout rond de sa pâleur d’opale, lunaire, fleurissait dans les chênes ?

Nous voici seuls devant la grotte qui nous sert de toiture, nous regardons le ciel de nuit, sans aucune pollution :  il doit être grandiose. Au centre de sa voute parade l’astre d’argent. Il monte, il descend, il passe, il croit et il décroit, il va disparaitre. Il va mourir, et sa mort en elle-même porte l’espoir de notre temps renouvelé. Et c’est cette magie du monde que j’irais graver, peindre, aux ventres de la terre.

Ou voilà que l’écume des mers sur le phallus tombé d’Ouranos fera place à l’Amour, Aphrodite debout sur sa coquille d’or pourra bien pavoiser.

A première vue il ne s’agit pas d’un combat de la lumière contre les ténèbres, l’esprit antique ne pense pas ainsi, il n’y a pas de diable. Il y a le jour, la nuit, soleil et lune qui se partagent le ciel, se regardent et si l’argent des nuits doit suivre son périple il passe par la mort et sa résurrection. Le temps permet le cycle, le temps engendre le rythme et c’est ce rythme-là qui fait l’éternité….


[1] Merci à Olivier pour son travail de fourmi

[2] Robert Laffont 1982

[3] Michel Pastoureau

[4] William Irwin Thompson

[5] Michel Pastoureau

[6] Sylvie Verchère Figure symboliques du Féminin et du Masculin, Ed du Cygne, 2014

Pan et Dionysos, retrouver le chemin des dieux

Le mode de perception et de contrôle du monde patriarcal engendrent la phase clé de sa conception : la prise de pouvoir, le rapport de force. Le mode masculin est sorti de son essence première qui est de façonner, de mettre en forme, de percer, de pénétrer tout en restant complice, aimant.

Entré dans ce système le féminin lui-même se meut dans cette essence et joue tout autant les jeux de pouvoirs et les rapports de force. Le Féminin sous-jacent, dans sa nature profonde, blessé, contraint et refoulé s’est transformé en bête terrifiante, en guerrière sanguinaire, en sorcière lubrique ou castratrice. C’est-à-dire que son propre masculin, son animus, est devenu un phallocrate. Il n’est plus le compagnon joyeux créatif de la vie qui est son origine. L’analyse que fait Silvia Di Lorenzo dans son livre La femme et son ombre, du glissement des mouvements féministes vers une guerre de pouvoir, en est révélateur. En quelque sorte il s’agit de s’approprier le pouvoir au détriment de l’autre plutôt que de retrouver les complicités de jeux créatifs et au service de la vie.

La majorité des dieux, dans les mythes et les croyances nous montrent ces masculins poussés à l’extrême de leur force et orientés vers le pouvoir, jusqu’à la guerre, donner la mort pour posséder.  C’est une image précise de la « perversion » des valeurs au détriment de la force précieuse et majeure du masculin. Ces dieux sont des colonisateurs, des guerriers, des violeurs. A charge pour eux d’en supporter le poids et la souffrance qui sous-tend à la déformation de leur nature profonde.

Les dieux archaïques et ceux qui sont unis, complices et forts de leur Nature apparaissent ça et là, quelques bribes. Nous pourrions nous attarder sur les anciens dieux Lune, ceux qui sont dans un rapport d’union et d’amour, qui ne font pas la guerre mais construisent des jardins. Les cornus qui percent la nuit pour porter la lumière, qui font et qui défont, qui rythment pour engendrer la vie.

D’autres dieux, plus proches de nous, gardent encore les traces de cette essence divine. Pan lorsqu’il est encore Conseiller sage et bienveillant. Pétri de nature sauvage il n’a pas oublié son appartenance et sa complicité au féminin. C’est lui qui conseille Psyché, lui dit de continuer sur le chemin de l’amour d’Eros au lieu de se suicider dans la rivière. Il n’est pas encore cette image déchue d’un vieillard lubrique que nous lui connaissons. Il ne dissocie pas le charnel de l’âme, l’instinct de la sacralisation. Le corps doit être sauf pour agir l’âme et ce qui la contient, le cœur. Il est cet animus ultime de la femme déployée qui ne la coupe ni de son corps, ni de son aspiration à la complétude. Merlin en est, sans aucun doute, l’héritier direct. Lui qui parle aux animaux, et par quelques entourloupes disloque la tour d’Uther dans une tentative de restauration des lois naturelles.

Plus encore, plus précis, Dionysos est celui qui n’a jamais renié son essence masculine véritable. C’est le dieu qui nous propose la prise de conscience que si nous ne respectons pas Ses lois nous perdrons la tête. Il nous prévient du danger. Ce dieu nous dit qu’un féminin, en soi, non respecté, se transforme en infanticide, en castratrice. Le sort réservé à Penthé en témoigne.  

Dionysos porte en lui à la fois les énergies incarnées, la chair, la joie et le plaisir. Les fleurs, le vin et l’ivresse. Il garde leur essence sacrée. Les « détails », les « sentimentalités » féminines ne sont pas pour lui des sensibleries niaises. Lorsque Chloris crée la rose c’est lui qui lui donne son parfum. Cette sensibilité au monde cosmique, environnant et « incarné » fait partie de son cortège. En faire une réalité spirituelle est son pouvoir divin. Dionysos s’unit sans cesse à son anima, il rend fous ceux qui ne le font pas. C’est un dieu cornu, un taureau, un bélier qui produit la poussée magistrale d’un mâle fécondant la matrice féminine spirituelle dans un orgasme sans fin. C’est avec Son insondable mystère qu’il porte haut et fort les magies de son être.  Il est le dieu qui passe sans équivoque de la mère à l’épouse.  Les représentations de Dionysos et Ariane ne montrent jamais un dieu aux ordres de sa femme, ne montrent jamais, non plus, un dieu avec une parèdre assujétie. Pas de rapport de pouvoir, d’esclave et de maître. Elles montrent un duo, un couple alangui et complice, relié par la magie de l’amour[1]. Sur leur couche il n’y a que des roses et des coupes de vins, des regards et des gestes de reliance[2].


Retrouver le chemin de ces dieux là, nous demande un effort magistral, une cassure, un sacrifice, celui de se trouver au banc d’une société qui ne voit plus que poindre les ondes des compétitions et des guerres de pouvoir. C’est se trouver blessé d’un écart de posture, mais se trouver vivant.

[1] Maria Daraki, Dionysos et la déesse Terre

[2] Alain Danielou, Shiva et Dionysos

Dionysos

téléchargement (3)Approcher Dionysos n’est pas une mince affaire, nous pouvons y laisser la raison, devenir « fou ». Mais sans lui nous ne connaîtrons pas les mystères, les transes libératrices, les ivresses fécondes et les chemins de la création.

Peu de dieu ont autant fait parler d’eux, tant il est représentant d’un domaine qui fascine et hypnotise, écho de nos plus profondes aspirations et confrontation avec l’Ombre. Dionysos nous attire car son mystère touche aux couches les plus archaïques de notre aspiration à passer les portes de la perception. Il nous effraie aussi par les excès et les dérives qui nous menacent lorsque nous basculons dans nos propres folies mortifères.

La lecture d’un mythe dans son contexte est toujours une grande révélation sur le sens qu’il porte, celui de Dionysos ne fait pas exception. A travers son histoire, ses cheminements et ses actes nous pouvons suivre le message induit pour la psyché qu’il sous-tend, comprendre et intégrer le sens qu’il nous propose de ses fonctions, de ses réalités et de ses fantasmes. Nous pourrons aisément saisir l’essence même, la quintessence, de ce qui se cache sous l’extase, l’ivresse et la folie dont il est le porteur et le gardien.

Le gardien

Le culte de Dionysos dont les traces nous sont parvenues se situe à la jonction des cultures. Les anciens mythes, les anciennes croyances, ne peuvent pas avoir totalement disparues, comme les archétypes ne peuvent mourir et ne s’accommodent que peu à peu au temps qui les incarnent. Or lorsque se trouvent encore les traces vivantes des anciens dieux, que les nouveaux sont tout juste montés sur les marches de l’Olympe, nous trouvons de ces dieux « troubles », qui tentent par tous les moyens de rééquilibrer le monde.Diony statue antique

Nous trouvons de ces figures divines qui mues par leur nature même, essaient sous toutes les formes d’éviter le pire, la bascule dans un extrême et la perversion de la Nature profonde des « choses ». Dionysos est un de ces dieux, un dieu majeur, car il parle des profondeurs psychiques les plus archaïques, les plus fascinantes, les plus « magiques ».

Qu’il fasse partie de ces anciennes croyances refoulées par les nouvelles est attesté dans le fait que dès son enfance, puis tout au long de son parcours, Dionysos est confronté à la non-reconnaissance de sa nature divine. Dans le contexte grec de l’archétype en marche il est clair que la croyance au divin Féminin dans toute sa royauté et en son Fils aimé, avec toutes leurs fonctions, ne sont plus reconnues. C’est ce qui met en souffrance et rend les gens « fous ».

Dionysos est le fils de Zeus et de Sémélé. Zeus, nous le connaissons, est un dieu majeur du monde patriarcal faisant régner sa loi qui, dans la majorité des cas, fait de lui un violeur. Sémélé est d’une toute autre espèce. Si l’origine de son nom semble incertaine, les spécialistes semblent s’accorder sur le fait qu’il est lié à la terre, plus encore, par son origine à la fois indo-européenne et phrygienne il fait part du lien de la Déesse à la nature sacrée de la Terre, de l’Humus. Par conséquent nous pouvons voir Sémélé comme un avatar de l’ancienne Grande Déesse et de son incarnation terrestre. Le détail n’est pas anodin, il fait de Dionysos le fils de la Grande Déesse, toute déchue soit-elle et il saura se souvenir de ça.

Diony coupeComme dans tous les mythes « retournés » par le patriarcat, l’épouse du Dieu Senex[1], réduite au rôle de « femme de », ne peut que s’offusquer des infidélités de son « mari » et se venge : Héra met en place un stratagème pour détruire Sémélé. Elle lui propose de regarder le dieu Zeus en face, pour être sûre qu’il n’est pas un monstre afin qu’elle soit brûlée par le feu du dieu. Cet épisode n’est pas sans rappeler celui dans le mythe d’Éros et de Psyché où les sœurs de Psyché lui conseillent de regarder à quoi ressemble son monstre d’amant. Si Psyché se retrouve déchue, tombée dans les affres tortueuses de l’amour pour Éros, Sémélé meurt brûlée et se retrouve en enfer : voir les réalités mène aux prises de conscience douloureuses et initiatiques.

Ce féminin blessé ne peut porter ses fruits à maturité, il en ressort des calamités et des douleurs, c’est ainsi que naissent les jumeaux d’Arihanrod, la Grande Déesse galloise, violée par la baguette d’un druide, c’est ainsi que vient au monde Narcisse, fruit du viol de Liriope par Zeus, encore une fois.

Ce dieu Senex qui veut tous les pouvoirs, y compris celui d’enfanter, récupère l’enfant et le porte dans sa cuisse, tout comme il se veut père et mère d’Athéna, façonnant des enfants à sa guise, dans le culte du seul père.

Or,  le rôle de Dionysos, la fonction qu’il représente, est de nous rappeler que l’absence de Féminin sacré et de tous les mystères qu’il recèle, mènent à la démence. Cette énergie primitive du Masculin allié au Féminin ne peut être détruite : soit elle est sanctifiée et joue son rôle de reliance avec la magie du Cosmos, nous relie à notre âme, nous laisse éprouver la transe cosmique, soit elle est occultée et se « pervertie », devient dangereuse : elle rend « fou ».

La folie

Dionysos n’est pas le dieu encourageant les excès, la folie meurtrière et la démesure, il est celui qui peut nous en libérer en donnant accès aux portes de la saine folie, de la transe inspiratrice, de l’ivresse sacrée. Tous les personnages qui refusent de le reconnaître deviennent « fous », fous furieux, jusqu’à dépecer leurs propres enfants. C’est la porte ouverte à la cruauté, à l’inhumanité. La fonction archétypale de Dionysos est claire, il nous invite à vivre l’expérience, il nous confronte à cette réalité de l’âme. Coupés de nos élans vitaux, de nos instincts, de notre écoute aux chants de l’âme la plus lointaine, nous perdons la tête. Ce que dit Dionysos c’est que relié au Féminin en soi, au Féminin sacré, nous avons accès aux mystères. Renouant aux sources de l’âme, portant les habits des femmes (tout symboliques qu’ils soient) acceptant cette part de nous-même, sauvage, intuitive, inspiratrice et lui donnant la place de s’exprimer, la place sacrée parmi les dieux de l’Olympe (voir Sémélé), lui offrant notre couronne ( abandonnant le pouvoir de l’égo, de la « loi » patriarcale) comme Dionysos le fait pour Ariane, nous pouvons accéder à ces canaux qui ne sont pas les chemins de l’esprit mais ceux de l’âme (cf James Hillman) : l’émotion, la sensibilité, l’intuition, la tendresse, la créativité, la sensualité (ce que disent les sens) et l’Érotisme (du dieu Éros).  Redonner un sens sacré à ces fonctions nous permet de renouer avec l’âme qui alors soutenue par Dionysos porte une couronne de fleurs, danse et chante, se meut, se courbe et parsème le monde de joie.

.Dionu parlant avec Hermes

Si tel n’est pas le cas, s’ouvrent les portes de la folie démoniaque, orgiaque, destructrice, et Dionysos de nous proposer la tentation, d’y puiser à la source. Qu’allons- nous faire de ce que nous ressentons, sentons, ce à quoi nous vibrons ? Allons-nous le bafouer au risque de tout pervertir ou bien le sanctifier pour en faire une danse  ? A notre choix Il portera la démesure et la folie mortifère ou la transe vivante de la joie de vivre.

Dionysos le dieu taureau, le dieu du Féminin

Il ne fait, pour moi, aucun doute que Dionysos est un dieu héritier des dieux archaïques. De par ses cornes de taureaux, ou d’agneau, il est relié aux iconographies classiques des dieux « jardiniers[2] », Taureaux, Béliers. Mais sa nature même, fils et époux, qui guide le Féminin vers sa propre réalisation, monté au ciel (Il ramène sa mère auprès des dieux de l’Olympe et honore Ariane de sa couronne, voir plus bas) en confirme l’hypothèse.

Il est dans de nombreux mythes question du chemin initiatique des hommes, qui demande d’aller de la Mère à l’Épouse, de la Mère à la Femme, de sortir des jupons de « Maman » pour caresser les jupes de L’Alter Ego. De nombreux dieux font ce parcours initiatique, avec plus ou moins de réussite. Éros y arrive après avoir pleuré dans les chambres maternelles en retournant auprès de Psyché, lui redonnant vie. Lleu quant à lui ne réussit pas le test quand moribond dans l’arbre, dépecé et dévoré par la truie il tombe dans le « giron » d’un druide et non dans les bras, le cœur, de Blodeuwedd. Christ n’y parvient pas plus, disant à Marie Madeleine « ne me touche pas » et passant des bras de Sa Mère éplorée au service de Son Père.

cratère psykter Diony et le thiaseDionysos est différent, car non seulement il est le fils direct de la Grande Déesse, mais dans la version orphique du mythe les Titans coupent Dionysos en morceaux et le font cuire dans une marmite, ce qui a tout de l’initiation primitive : cuire dans un chaudron. Il est initié d’emblée. De ce démembrement c’est son cœur qui sera ramassé pour être donné à Zeus. Il est question de cœur, d’âme. Il grandit dans une grotte, une île où il s’imprègne et développe sa Nature « sauvage » de même nature que la Grande Déesse, grande pourvoyeuse de fruits de fleurs, d’animaux.

C’est dans le domaine de Cybèle, manifestation de la Grande Déesse, qu’il est initié aux cycles de la résurrection après la mort, de la gestation interrompue et de la reprise, souterraine et céleste à la fois. C’est ici qu’il est initié aux mystères de la transe et de l’ivresse, ivresse de l’âme et de la chair, physique et métaphysique. En quelque sorte il est initié aux mystères du Féminin par le Féminin lui-même, il se relie avec son âme, il est à la rencontre de son Anima.  Lorsque la femme déploie son Anima, son féminin (le double voir P. Solié M. Cazenave), c’est qu’un Animus dionysiaque le lui a révélé, percé, mis au jour. Lorsque l’homme est en prise avec Anima, il fait face à tout ce qui est féminin en lui, il en approche alors les mystères. Il pourra, de cette manière, passer de la mère à l’épouse, de la maman à La femme, et laisser vibrer en lui les cordes sensibles, atteindre la plénitude de son être, la magie de la Vie.

De la mère à l’épouse

dionysos et séméléA aucun moment Dionysos ne blesse le féminin, le viole, l’enferme dans une tour, lui bloque une porte, l’enferme dans le silence, nous sommes loin des héros guerriers de la mythologie grecque. Mieux, sa mère reléguée aux Enfers, il descend la chercher en plongeant dans un lac, le lac Lerne, en quelque sorte en plongeant dans les strates humides de l’inconscient. Il est attesté que ce plongeon est associé à de nombreux rites initiatiques en Grèce ancienne, liés au passage de l’adolescence à l’âge adulte et nous ne pouvons que constater que sur le plan symbolique, il s’agit d’approcher la mère morte (celle tuée par l’idée patriarcale), et de la « monter au ciel », parmi les dieux, où elle devient immortelle sous le nom de Thyomé. Dans le contexte du mythe Dionysos redonne à la Grande Déesse sa place légitime, de Déesse primordiale, de Féminin Sacré.

Mais Dionysos ne s’arrête pas là, il va chercher l’Épouse. Non pas l’épouse telle qu’elle est conçue dans le monde patriarcal, celle de la raison, il va chercher l’Épouse du cœur. Il va chercher celle qui est blessée, trahie, abandonnée par ce monde patriarcal, Ariane, sur l’île de Naxos. En cadeau d’épousailles, en hommage, Dionysos jette sa couronne dans le ciel (Couronne Boréale) geste qui divinise Ariane. Ce détail est explicite du Roi, du Dieu, du Masculin qui relie sur un plan symbolique et sacré sa couronne, sa royauté, au Féminin aimé. Nous sommes en présence d’un vieux schéma mythique du monde, comme Enki et Ninhursag de Sumer, jusqu’au Roi Celte qui ne peut régner sans la royauté première de la Déesse.

Diony et ariane Albacini

Dionysos se révèle le Grand Dieu qui tend à réparer le Féminin, à le réhabiliter en la femme et en Anima. A ce titre il est un dieu majeur et précieux, particulière guérisseur dans un monde déjà entaché par les schémas patriarcaux de la période grecque.

Il n’est pas possible de conclure cette approche sans parler de l’essence même de la thématique. Il y a dans l’approche spirituelle dont je parle, un lien tenu entre la matière et l’âme, un lien sacré entre la chair et l’âme. Cela induit une expérience particulière de tous les actes qui mettent en œuvre la chair, c’est à dire sentir, goûter, écouter, ressentir, voir et bien évidemment, (il est question de Dionysos), la sexualité. Il est question d’extase, il est question de transe, quand toutes les dimensions sont réunies, la matière, l’esprit et l’âme. Cette expérience tant décrite dans les textes les plus anciens de Sumer ou dans les Chants de l’Inde à la déesse Kali, nous donne une clé pour la lecture de Dionysos. Ces expériences vibratoires qui jaillissent lors de connexions profondes entre la matière et l’âme ouvrent les portes des mystères et de la joie dionysiaques. Il ne suffit pas de s’enivrer, de se défoncer, de se faire vibrer à coups de butoir pour ressentir l’extase, Dionysos nous indique que nous devons y mettre du féminin, de l’âme, c’est l’âme qui donne la vibration ultime et la jonction la dimension sacrée : le Hierogamos. Hors de ce lien, de cette intention, le clivage s’installe et la folie meurtrière nous guette, ne serait ce que le meurtre de l’âme. L’âme esseulée se cloître, s’insurge et l’ombre, sans oxygène, explose de tous les maléfices. Les hystériques du XIXe siècle ne ressemblent-elles pas à des Ménades délirantes ? En acceptant de perdre la tête tout en sanctifiant l’expérience, en se laissant glisser dans la transe sous l’égide du dieu, dont il ne reste qu’un cœur après démembrement, alors nous pouvons faire l’expérience du sacré.  En acceptant de perde la tête, entreront dans la danse les deux grands Archétypes que sont Éros et Psyché …

[1] Vieux roi, dans le sens qui n’a pas été renouvelé, ne veut pas laisser sa place.

[2] Voir Figures symboliques du Féminin et du Masculin, S. Verchère M 2019, Du Cygne.