Première Mère et Tailtiu : L’origine sacrée des récoltes chez les Abénaquis et en Irlande

Bien que le cycle de Kloskurbeh (aussi appelé Glooscap ou Gluskabe selon les langues) trouve ses racines il y a plus de 10 000 ans — certaines de ses aventures faisant écho à la mégafaune disparue ou aux bouleversements géologiques de la fin de l’ère glaciaire — sa narration intègre de façon magistrale l’avènement de l’agriculture. Le mythe raconte comment Première Mère, née de l’union de la rosée et du soleil, apparut au premier instructeur des Abénaquis pour sauver son peuple de la famine. Voyant ses enfants dépérir, elle demanda à être sacrifiée et traînée sur une terre défrichée afin de transmuer sa propre chair en substance vitale. Kloskurbeh, exécutant ses volontés le cœur lourd, vit alors le sol se métamorphoser : là où les cheveux de la mère avaient effleuré la terre, de hautes tiges de maïs aux soies dorées jaillirent, tandis que le tabac germait de ses ossements pour porter les prières vers le Ciel. Par cet acte sacré, Première Mère ne quitta jamais réellement les siens, choisissant de se manifester éternellement à travers les récoltes pour nourrir physiquement et spirituellement chaque génération future.

Cette légende, qui circula exclusivement de manière orale durant des millénaires, fut consignée pour la première fois en 1893 par Joseph Nicolar, de la nation Penobscot (membre de la confédération Wabanaki), dans son ouvrage The Life and Traditions of the Red Man.

Par-delà les océans, un écho spirituel singulier relie les forêts de la Nouvelle-Angleterre aux collines verdoyantes de l’Europe celte. Malgré la distance géographique et les contextes culturels distincts, la structure symbolique du don nourricier demeure identique. En Irlande, on retrouve cette même figure de la mère primordiale dont le trépas féconde la terre.

Consigné principalement dans le Lebor Gabála Érenn (Le Livre des Conquêtes de l’Irlande) rédigé au XIe siècle, le mythe de Tailtiu raconte l’histoire d’une figure de transition, une reine des Fir Bolg dont l’abnégation a façonné le paysage physique et spirituel de l’île. Fille du roi d’Espagne et épouse du souverain Eochaid mac Eirc, elle entreprit la tâche titanesque de défricher la dense forêt de Breg. Par sa seule force et sa volonté, elle transforma en une saison des terres sauvages en plaines fertiles prêtes pour les semailles, symbolisant ainsi le passage de la nature indomptée à la civilisation agricole. Cependant, cet effort surhumain brisa sa santé, et alors qu’elle dépérissait, elle confia l’avenir de ces terres à son fils adoptif, le dieu solaire Lugh Lamfada. Tel que détaillé dans les poèmes du Dindsenchas (La Lore des Lieux) conservés dans le Livre de Leinster du XIIe siècle, Tailtiu demanda que des jeux funéraires soient organisés sur sa sépulture pour célébrer son labeur, instaurant ainsi la fête de Lughnasadh.

En comparant les récits de Première Mère et de Tailtiu, on découvre une résonance frappante : celle de la figure nourricière qui choisit de transposer sa force vitale dans le sol pour assurer la pérennité de sa lignée. Que ce soit à travers le corps de Première Mère devenant maïs ou l’énergie de Tailtiu se cristallisant dans les plaines d’Irlande, ces deux mythes illustrent une vérité anthropologique profonde : l’agriculture n’y est pas vue comme une simple technique, mais comme une extension de l’amour de la terre mère. La figure féminine ne disparaît pas ; elle change de forme pour devenir le paysage et la nourriture, liant ainsi indissociablement les peuples à la terre qui les porte.

Car, Femme, l’Histoire te ment

Car, Femme, l’Histoire te ment
Le livre qui réunit archéologie interdite et féminin sacré
Adelise Lapier
Editions Rêve de Femmes

Il existe des femmes qui cherchent au fond de leur tripes l’essence de leur réalité. Guerrières sans armes elles ont le courage de questionner leur ventre, leur cœur et leur âme. Otant toutes les fanfreluches et les petites lampes rouges[1] comme les tabliers de servantes autoritaires, elles farfouillent au plus profond de la Terre et du Sang, elles cherchent le réel. Le réel de l’incarnation.

Adelise Lapier est de celle-là.  Et, elle ne se contente pas de creuser, de chercher, de trouver, pour bien lever les voiles, elle va aussi confronter ses trésors aux réalités de la recherche.

Son ouvrage Car, Femme, l’Histoire te ment est brillant. C’est un lourd travail de confrontation entre Le Féminin et ce que l’Histoire et les croyances en ont fait.  Enlevant une à une les pelures de l’oignon elle vise le cœur. Car, oui, Femmes, l’Histoire nous ment, sur nos capacités, nos possibles, notre nature même.

Le regard a osé changer d’angle. Une autre vision se fait jour et c’est bien ce dont nous avons besoin, de regarder autrement, de déboulonner les héros conquérants et belliqueux, ceux qui nous ont fait croire que nous n’étions « que » des femmes. C’est-à-dire pas grand-chose, une bête de somme, un objet de plaisir. Le travail est sérieux, sourcé et l’écriture fluide, structurée.

Enfin je peux lire chez une autre que moi, qu’il y en a marre d’appeler les Femmes du Sacré, « Putains » de Babylone. Moi aussi, lorsque j’ai vu la flèche de Notre Dame en flamme, j’ai pensé à une libération, enfin le Phallus tyrannique tombait à terre. L’Animus phallocrate perdait-il ses prérogatives ?

Bien sûr que Ségognole[2] n’est pas une vulve accouchant[3], elle montre le féminin dans « ses eaux qui s’écoulent lors des orgasmes, une eau qui n’est libérée que lorsque la femme est gorgée de plaisir. » Et de désir.

Bien sûr aussi que les femmes s’isolaient lors de leurs menstrues pour prendre soin d’elles, entre elles et non pour quelques vilains tabous.

Oui, femmes, on nous a menti et il est temps de redresser la barre, oui celle aussi d’un phallus, non conquérant, mais compagnon, ce compagnon sans lequel nous « pouvons-nous perdre » et Adelise de rajouter avec pertinence que  « Le sexe heureux, c’est-à-dire l’harmonie du couple, est la plus grande perte des humains lorsqu’ils ont inventé les monothéismes. »

Des lieux sont étudiés, décortiqués à l’aube de ce nouveau regard, dont Françoise Gange fut sans doute la figure de proue. Ne nous privons pas, ne vous privez pas, de ce petit trésor, de cette possible réappropriation de l’Histoire qui est aussi notre histoire et le manteau de notre essence.


[1] Qui indiquaient les bordels

[2] https://sidovm.wordpress.com/2023/06/02/labri-de-segognole-une-vulve-sacree-lecture-imaginale/

[3] Le spécialiste qui a dit ça n’a jamais du voir un accouchement !

La Grande Déesse : quand Dieu était une femme

Une fascination, une vénération, un culte à une grande déesse existait durant toute la préhistoire. Nous pouvons le suivre à travers les Vénus préhistoriques, les figurines du Néolithique, les grottes matrices, les cairns utérins, les temples, les autels consacrés, le culte du feu, les déesses génératrices de vie, les déesses gardiennes de la mort et tout un ensemble de choses qui font qu’il est impossible de ne pas la concevoir manifestée sous forme de croyance religieuse. Sous la butée des colonisations indo-européennes, la conception du monde change, il advient une autre forme de croyance et les déesses vont s’adapter, d’une manière ou d’une autre, sans jamais vraiment disparaitre.

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Le Culte de la Grande Déesse des origines

Retrouver le chemin de la Déesse c’est savoir par où elle est passée, par quoi tout a commencé et comment. Nous verrons que le chemin se dessine clairement, des Esprits Femmes de la nature aux Déesses flamboyantes de l’antiquité.

Figures symboliques du Féminin et du Masculin

Vient de paraître aux éditions du Cygne :

Les figures symboliques du Féminin et du Masculin (de la préhistoire à la mythologie)

Des scènes pariétales de la vieille Europe aux cités-mères, de Catal Hüyük aux temples de Göbekli Tepe, des mégalithes de Malte à celles de Stonehenge, puis des mythes du Japon à ceux de la Mongolie, de ceux de l’Egypte à la Scandinavie, de la Grèce aux Amériques, de Sumer à l’Irlande, l’auteure nous propose un voyage dans la symbolique des figures du Féminin et du Masculin. Elle nous permet de suivre un changement de paradigme. Elle nous révèle le glissement des sociétés matristiques aux dictas du patriarcat et les perceptions du monde qui en découlent par les substrats psychiques que nous développons.

D’une Grande Déesse des origines, le féminin chute jusqu’à devenir Parèdre, Mère, Sorcière, Oiseau de malheur. De l’Homme Vert, Sorcier, Fils Taureau, Fils Amant, Dieu Lune, le masculin s’enlise dans les ornières d’un sacrifice sanglant et cruel.

Ce que nous dit ce fil de l’histoire c’est que même gravées dans la pierre, les croyances ne sont pas immuables et nous avons notre propre responsabilité dans la manière dont nous les agissons.

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Ce livre n’a pas seulement le mérite de mettre au jour les premiers récits mythologiques de l’humanité, il possède également une  forte dimension politique et émancipatrice.

Olivia Gazalé

 

Table des matières et contenus :

La préhistoire
.      Des traces dans la terre
.      La violence innée ou acquise ?
Le Féminin
.      Le sang des femmes
.      Le matristique
La Grande Déesse
.      Le serpent
.      Les Vénus
.      Visible et incarnée (Aataensic, Hurons…)
.      L’ombre de la Déesse
Le Masculin
.      L’Homme-Vert (Cernunos, Celtes …)
.      Le Fils-Taureau
.      Le Dieu-Lune
.      Les Fils-Amants
Hiérogamos, l’union sacrée (Eros et Psyché, Grèce)
Des héritières mythologiques
.      Brigid (Irlande)
.      Boan (Irlande)
.      Artémis (Grèce)
.      Neith (Egypte)
.      Isis et Hathor (Egypte)
L’arrivée des Indo-Iraniens.
.      La distorsion du mythe
.      Le viol de la Déesse
.      Ninhursag et Enki (Sumer)
La mauvaise chute de la Déesse
.      Blodeuwedd (Pays de Galles)
.      La chute de la femme
.      La blessure (Amaterasu, Japon)
Les Déesses qui chutent
.      kam-àmàgàn (Mongolie)
.      So-At-Sa-Ki (Pikumi)
.      Inanna, Ishtar (Sumer, Akkadie)
.      Déméter, Koré (Grèce)
.      Sophia (Grèce)
.      Mélusine (Europe)
.      Les sirènes
Méchante
Le Fils du Père
.      Odin (Scandinave)
.      Lleu (Pays de Galles)
.      Le Christ
Métanoïa
La beauté de la Déesse