La frontière entre la férocité et la cruauté

Dans le paysage de la psychologie clinique, l’ouvrage d’Yves Prigent, « La Cruauté ordinaire » établit une distinction radicale entre deux formes de violence : l’une, la férocité, ancrée dans notre héritage biologique ; l’autre, la cruauté, fruit d’un dévoiement de l’esprit humain, de la culture.

La férocité : une « chaleur » biologique

La férocité est une force brute, une expression de la pulsion de survie. Comme l’expliquait déjà Konrad Lorenz dans ses travaux sur l’éthologie (« L’Agression »), la violence animale est fonctionnelle : elle sert à se nourrir ou à se défendre. Elle est « chaude », réactive et cesse dès que le besoin est comblé. Pour Prigent, la férocité peut être terrible, mais elle n’est pas mauvaise au sens moral, car elle ne connaît pas la préméditation du mal.

La cruauté : le « plaisir froid » de la destruction

À l’inverse, la cruauté est une spécificité humaine qui nécessite l’intelligence. Prigent s’inscrit ici dans la lignée d’Erich Fromm (« Anatomie de la destructivité humaine »), qui distinguait l’agression « bénigne » (défensive) de l’agression « maligne ». Cette dernière n’a aucune utilité biologique ; elle vise la destruction de l’autre pour le plaisir de la domination.

C’est une violence « froide ». Elle suppose ce que les psychanalystes comme Paul-Claude Racamier nomment la « perversion narcissique ». Le cruel n’attaque pas le corps, il attaque l’âme. Il utilise l’autre comme un objet destiné à porter ses propres angoisses et ses propres échecs.

Les mécanismes de la cruauté ordinaire

Le génie d’Yves Prigent est d’avoir débusqué cette cruauté là où on ne l’attend pas. Il cite notamment les travaux de Marie-France Hirigoyen sur le harcèlement moral pour illustrer comment cette violence s’insinue dans le quotidien. Elle utilise des outils psychiques précis :

  • La disqualification : On ne frappe pas l’autre, mais on lui fait comprendre qu’il ne vaut rien.
  • Le détournement du langage : On utilise des mots qui disent une chose et son contraire pour perdre l’interlocuteur (la « double contrainte » théorisée par Gregory Bateson).
  • La désolation : Un terme cher à Hannah Arendt, que Prigent reprend pour décrire cet état où la victime, isolée par la cruauté des autres, perd tout contact avec la réalité et avec elle-même.

La « peine de mort psychique »

Pour Prigent, le but ultime de la cruauté ordinaire est d’aboutir à une éviction de l’autre hors du champ de l’humanité. Il fait ici écho aux réflexions de Primo Levi sur la déshumanisation : le cruel a besoin de transformer son semblable en « chose » pour ne plus ressentir d’empathie. Dans nos sociétés modernes, cela se traduit par le mépris social ou l’indifférence bureaucratique, des formes de cruauté qui ne disent pas leur nom mais qui, selon l’expression de l’auteur, « assassinent psychiquement » sans laisser de traces de sang.

Identifier pour survivre

Distinguer la férocité de la cruauté est un acte de salubrité publique. Si la férocité nous effraie, la cruauté, elle, nous empoisonne. En s’appuyant sur ces références, Yves Prigent nous rappelle que la lutte contre la barbarie se joue sur les champs de bataille, mais aussi dans la finesse de nos rapports humains et la vigilance face à nos propres « petits » mouvements de mépris.

J’ai lu : La cruauté ordinaire

41v3DUt5vuL._SX319_BO1,204,203,200_La cruauté ordinaire, Yves Prigent, Desclée de Brouwer, 2003.

A ne regarder que la lumière nous finissons par être éblouis, aveuglés et l’énergie de l’ombre s’en donne à cœur joie d’agir dans notre dos. Etre capable d’éprouver la joie, la paix, la vie, n’est possible que lorsque l’on sait les différencier de leur contraire. Cela rejoint avec pertinence le fait d’être capable d’être soi-même à condition d’identifier, en soi, ce qui n’est pas nous, ce qui est inculqué par l’éducation, la culture, identifier nos ombres et nos lumières, bref c’est un chemin d’individuation.

Etre capable d’identifier nos propres caractéristiques demande aussi, de clairement voir celles qui appartiennent aux autres. Il s’agit de cesser les projections négatives et positives, de rendre à chacun ce qui relève de sa responsabilité, dans le vivre, dans l’acte, dans la parole.

Donner un nom aux choses permet de les identifier, de les mettre à distance pour mieux les regarder. Quelle est la différence entre la blessure et la destruction ? Quelle est la différence entre blesser et détruire ? Quelle est la différence entre la maladresse et la volonté de nuire ?

Cet ouvrage est un véritable bijou. D’accord Yves Prigent est neuropsychiatre, expert judiciaire et conseiller scientifique de l’Union Nationale pour la prévention du suicide. Ça pèse son poids, mais moi je ne suis pas subjuguée par les titres, je regarde ce que les gens font et non ce qu’ils sont dans la parade. Et Yves Prigent a écrit un ouvrage, non pas avec des « thèses » toutes faites, des sentences énoncées, des dogmes scientifiques. Le verbe est clair, accessible, du « vécu », du ressenti, de l’expérience et tous les mots nous parlent, font écho, donnent du sens à l’imbroglio qui peut souvent nous estourbir et qui soudain s’éclaire. Comment mesure-t-on le chagrin, la souffrance, la différence entre la férocité et la cruauté ? C’est un regard direct et profond dans la psyché humaine, un témoignage savant sur notre condition qui n’est pas, nous le savons tous, qu’une partie de plaisir.

Son regard porté sur la souffrance et le Mal est pétri de bienveillance. C’est facile de regarder la joie et la paix avec bienveillance, mais il faut une grandeur d’âme hors du commun pour regarder l’Ombre avec douceur. Cependant c’est bien le seul moyen de ne pas la nourrir, de la faire parler, de la faire « couler »,  de la métamorphoser. On peut voir et enfin nommer Le Mal, y faire face, s’en protéger, s’en « sortir ». Respecter la Vie c’est donner un nom à son contraire qui  n’est pas la Mort, mais la cruauté. La mort fait partie de la vie, mais la cruauté la détruit. Les grandes mouvances cruelles des communautés humaines sont bien connues, nous ne parlons que de ça. Moins connue est  la cruauté quotidienne, interpersonnelle,  qui est abordée dans cet ouvrage et qui nous concerne tous.

« La violence physique ou psychique d’un être humain sur un autre être humain, si elle est source d’horreur, c’est qu’elle dénie cette fonction élémentaire, matricielle, archaïque, de solidarité avec son vis-à-vis humain. »

Savoir identifier ce Mal, nous permet de nous en protéger et de ne pas le nourrir par notre ignorance. Ce Mal que nous nous faisons à nous-même, que nous propageons, cette volonté de destruction qui anime de trop nombreux humains est dévoilé ici. Sans les voiles, La Chose perd de son pouvoir et de sa puissance, alors le socle fissuré peut voir pousser entre ses failles quelques fleurs vigoureuses.

A lire aussi : 

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Bertrand de la Vaissière : Les énergies du mal en psychothérapie analytique jungienne (Editions du Dauphin)

 

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Marie Louise von Franz : L’ombre et le mal dans les contes de fées (Fontaine de pierre)

 

 

téléchargement (2)

Saverio Tomasella : La folie cachée (Albin Michel)

 

 

9782700703726FS

Alice Miller :  C’est pour ton bien (les racines de la violence dans l’éducation de l’enfant )(Aubier)