Michel Jean et la littérature innue : entre arme de vérité et chemin de résilience

Michel Jean exprime l’idée que « la littérature est la meilleure arme des autochtones pour exprimer ce qu’ils vivent » ; j’adhère totalement à cette vision d’une littérature fidèle au réel, au vécu, loin du ramassis de clichés habituels. Cette fidélité au réel, c’est précisément ce que nous proposent les écrits de Michel Jean. Je suis arrivée à ses textes, de fil en aiguille, après avoir lu ceux de Serge Bouchard, en particulier « Le Peuple rieur », car pour une fois, on nous livrait autre chose que les guerres indiennes, les poteaux de torture et l’animisme grandiloquent. Je ne vais pas vous résumer ces livres : lisez-les. Vous comprendrez l’impact qu’ils ont sur moi. A ce jour je termine Quimmik !

Quimmik, c’est le chien de traîneau. Ici, on navigue entre Inuit et Innuat (employons les bons mots et oublions les « Esquimaux » et les « Montagnais », comme nous devrions oublier les « Lapons » qui sont, de fait, des Samis).

Saviez-vous qu’un gouvernement est capable de massacrer les chiens de traîneau d’un peuple pour le forcer à se sédentariser ? (Et on n’est pas en 1642, on est dans les années 50/60, chez des peuples dits « civilisés »). Vous êtes priés de dire oui, puisque nous savons que ce même gouvernement a été capable d’enfermer les enfants de ces peuples dans des « camps » – ils disent des internats –  jusqu’en… 1996 ! (Lisez Maikan).

Je ne vais pas exprimer ici la honte, le dégoût – et la peur – que j’éprouve d’avoir les mêmes ancêtres que les tortionnaires et donc, indirectement, d’en faire partie. Bien sûr, je n’y suis pour rien, mais par ma lignée, j’en porte l’opprobre et la responsabilité. Je dois donc, au-delà du pardon demandé, participer à rendre, d’une manière ou d’une autre, à ces gens ce qui leur appartient.

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Dans ces ouvrages, il y a ces êtres qui vivent la plupart du temps en famille — et même dans Quimmik, en couple — complètement isolés dans un environnement que nous jugeons pour le moins hostile (la glace, le froid, les bêtes dangereuses). Et là, on touche à l’essentiel, l’essentiel humain. Qu’est-ce qui compte vraiment ? Chasser pour manger sans gaspiller, se chauffer, sans gaspiller, confectionner des vêtements et des abris, sans gaspiller. Point ? Non, il faut ajouter : se mouvoir dans un environnement sans le détruire, et une conscience religieuse de la beauté du monde et de l’interdépendance.

Ici, pas de blabla, pas de chef (ni de sage illuminé, juste des vieux qui savent parce qu’ils ont l’expérience pour survivre), pas d’homme « plus fort » que la femme et ce genre de conneries. Les femmes chassent et portent les canoës le long des portages…

J’en suis à me demander : « sommes-nous vraiment des animaux grégaires ? » Ou le sommes-nous devenus à force de nous domestiquer nous-même et de nous rendre fous ? Ici, on n’a que faire du jugement de la voisine sur la propreté du parquet ou la valeur de la voiture. Dans ce Grand Nord, avec sa seule compagne pour la chasse et les enfants, un homme a autre chose à faire que de rouler des mécaniques ou de boire l’apéro avant de partir à la chasse. Une femme a autre chose à faire que d’espionner sa voisine…

Au-delà de mon genre et de ma couleur, cette perception du monde touche quelque chose de profond en moi, de très lointain, d’archaïque. L’être humain en moi, sans aucune couche de domestication, de bêtise ou de crasse. Ça réveille cette par-là.

« Le dernier des Mohicans » ? Plutôt les derniers êtres humains : mais là, debout, vivants, qui se souviennent et peuvent se reconnecter à leur essence, et nous y reconnecter par la même occasion. Ce n’est plus la simple résilience d’un peuple, mais la résilience de l’humain en soi.

Je vous parle des livres de Michel Jean ; je ne vous parle pas de Boyden ou de Buffy Sainte-Marie, ni même de Grey Owl. Le sujet porte à polémique. Ils ont usurpé une identité (ils ne sont pas enfants autochtones) et c’est encore une trahison, même si, vus d’ici, ils ont beaucoup fait pour la cause. Ils ont osé un regard autre que les clichés nauséabonds d’Hollywood. Sans doute que sans eux, peu d’ « Indiens » auraient pu être écoutés. Il fallait d’abord que le regard commence à changer et ils ont permis cette passerelle.

Mais il est temps d’être honnête jusqu’au bout : que ce soient les concernés qui parlent, et non plus des porte-paroles, aussi honnêtes soient-ils. Leur redonner la voix, les mots, c’est ce que nous pouvons faire : les écouter. Car quand ils parlent, ils se restaurent, ils entrent en résilience, ils retrouvent leur force et leur identité. Et nous nous souvenons qu’il y a longtemps, un jour, nous aussi avons été des Êtres Humains. « Je suis un être humain », cet Autonome omniprésent sur la terre, chez les Peuples qui se souviennent.

Liste non exhaustive de peuples dont le nom veut dire Êtres Humains

  • Anishinaabeg (Région des Grands Lacs, Canada et États-Unis)
  • Dénés (Nord-Ouest du Canada et Alaska)
  • Innus (Québec et Labrador, Canada)
  • Inuit / Inuk (Arctique : Canada, Groenland et Alaska)
  • Lenni-Lenape (Est des États-Unis et Ontario)
  • Naskapis (Nord du Québec et du Labrador, Canada)
  • Guaranis / Ava (Paraguay, Brésil et Argentine)
  • Mapuches (Chili et Argentine)
  • Mayas / Winik (Mexique, Guatemala et Belize)
  • Quechuas / Runa (Andes : Pérou, Bolivie et Équateur)
  • Yanomami (Amazonie : Brésil et Venezuela)
  • Bantous (Afrique centrale, orientale et australe)
  • Khoïkhoïs (Afrique australe)
  • Peuls / Fulbe (Afrique de l’Ouest et Sahel)
  • Aïnous (Japon et Russie orientale)
  • Nénètses (Arctique russe et Sibérie)
  • Roms (Origine d’Inde, présents en Europe et Asie)
  • Tchouktches (Extrême-Orient russe et Sibérie)
  • Anangu (Australie centrale)
  • Kanaks (Nouvelle-Calédonie)
  • Maoris (Nouvelle-Zélande)
  • Yolngu (Nord de l’Australie)

D’autres auteur.e.s :

Joséphine Bacon (Innue) : Grande poétesse, elle écrit en innu-aimun et en français. Son recueil « Un thé dans la toundra » est une immersion sensorielle dans le territoire et la mémoire des anciens.

Naomi Fontaine (Innue) : Avec « Kuessipan » ou « Shuni », elle offre un regard d’une douceur et d’une justesse infinies sur la vie contemporaine dans les réserves (nutshimit). Son écriture est épurée, sans artifice, fidèle au quotidien.

An Antane Kapesh (Innue) : Pour comprendre la racine de la colère et de la dépossession, son livre « Je suis une maudite Sauvagesse » (publié en 1976) est un témoignage historique essentiel. Elle fut l’une des premières à dénoncer frontalement le colonialisme.

Tanya Tagaq (Inuite) : Dans son livre « Croc-fendu », elle mêle réalisme cru et spiritualité inuite. C’est une lecture plus viscérale, presque organique, qui traite de la vie dans le Grand Nord avec une force brute.

Virginia Pésémapéo Bordeleau (Crie) : Son roman « Ourse bleue » explore les thèmes de l’identité, de l’art et de la reconnexion aux ancêtres.

Louise Erdrich (Ojibwé) : C’est sans doute l’une des voix les plus puissantes. Dans des romans comme « La Malédiction des colombes » ou « Celui qui veille », elle explore la vie des communautés ojibwées du Dakota du Nord, mêlant l’histoire tragique des spoliations à une humanité vibrante et complexe.

N. Scott Momaday (Kiowa) : Son livre « La Maison de l’aube » (prix Pulitzer) a marqué le début de la « Renaissance amérindienne ». C’est un texte profond sur le retour au pays d’un vétéran et la reconnexion nécessaire avec les traditions et le paysage pour guérir l’âme.

Tommy Orange (Cheyenne et Arapaho) : Avec son roman « Ici n’est plus ici » (There There), il brise les clichés de l’Indien sauvage ou de l’Indien des plaines pour montrer la réalité des « Indiens urbains » vivant à Oakland. C’est un livre choral, percutant et très moderne.

Joy Harjo (Nation Muscogee/Creek) : Ancienne poétesse officielle des États-Unis (Poet Laureate), sa poésie et ses mémoires comme « Crazy Brave » sont des chants de résilience. Elle travaille énormément sur la notion de lignée et de survie culturelle.

Sherman Alexie (Spokane/Cœur d’Alène) : Bien que son œuvre soit teintée d’humour noir, ses récits comme « Le Premier qui pleure a perdu » dépeignent avec une honnêteté brutale la vie dans les réserves, entre pauvreté, alcoolisme et fierté retrouvée.

David Treuer  (Ojibwé): Briser le mythe de l’« Indien tragique » ou du « dernier des Mohicans ».Dans son ouvrage majeur, dans « Notre cœur bat à Wounded Knee», il s’oppose à l’idée que la culture autochtone serait une relique du passé. Il affirme que les peuples natifs ne sont pas seulement des survivants, mais des bâtisseurs du présent. C’est un livre de résilience active.

James Welch (Black Feet / Gros Ventre ) : La dignité du quotidien et maître de l’intime. Dans ses romans, il n’y a pas de plumes ni de tambours pour faire joli. Il décrit la poussière, le vent du Montana, et la lutte intérieure pour rester entier.

J’ai failli oublier de vous dire que Michel Jean possède une plume sans fioriture, sauvage, délicate, et tendre. Même les faits les plus difficiles ne sombrent pas dans le misérabilisme, mais sont témoins lucides ….et ce n’est pas rien :  il fait parler les femmes….

Aataentsic, Femme du Ciel

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Il y a très longtemps existait un endroit merveilleux appelé Monde du Ciel. Dans ce monde loin au-dessus des nuages vivait la grande nation des êtres du ciel connus comme les habitants du ciel. Ces êtres ressemblaient parfaitement aux humains mais leur corps était fait de lumière. Ils brillaient comme des étoiles.

Le Monde du Ciel était l’endroit le plus beau et le plus paisible de l’univers. Il était similaire au monde naturel dans lequel nous vivons aujourd’hui. Il y avait des arbres, des plantes, des montagnes et des vallées et toute sorte d’animaux, à quatre pattes ou ailés. Au milieu du Monde du Ciel poussait un majestueux arbre céleste. Cet arbre sacré brillait tellement qu’il illuminait entièrement le Monde du Ciel.

Toute les créatures vivaient en harmonie, elles s’aimaient et prenaient soin les unes des autres. De nombreuses familles vivaient en paix dans le Monde du Ciel et personne n’était jamais malade ou ne mourait.

Un jour  Fleur Étincelante, une très belle jeune fille, tomba brusquement malade. Sa famille s’inquiéta beaucoup et l’amena consulter le grand chef.

Le Grand Chef fit appel aux forces du Monde du Ciel pour prendre soin d’elle. Le Grand Chef tomba amoureux de sa beauté, la prit pour femme et rapidement elle attendit un enfant.

Une nuit, dans un rêve le Grand Chef fut visité par un Esprit. L’Esprit lui parla d’un monde qui existait sous le Monde du Ciel. Ce monde du dessous était recouvert d’une couche de nuages, entouré d’une mer et complètement dans l’obscurité. L’Esprit expliqua que la maladie de  Fleur Étincelante  était le signe qu’elle devait descendre dans ce monde inférieur.

Le grand chef dit tristement à sa femme qu’elle devait voyager jusqu’au monde noir loin dessous pour retrouver des forces. Obéissant au rêve ils écartèrent les racines de l’arbre céleste et Fleur Étincelante se plaça dans le trou du sol du Monde du Ciel.

Alors qu’elle passait à travers le trou la jeune femme s’accrocha aux racines du grand arbre puis commença à tomber. Elle flotta et pénétra dans l’obscurité du monde de l’eau où seuls des oiseaux et des créatures de l’eau pouvaient vivre.

Le trou dans le ciel jeta une raie de lumière qui illumina partiellement l’obscurité de l’eau sombre du Monde de l’Eau. Les animaux s’alarmèrent quand ils virent le ciel ouvert et ce rayon de lumière coupant l’obscurité. Alors qu’elle tombait la jeune femme entendit le son de l’air, le bruit des vagues et le chant des  oies.

Un groupe d’oies intriguées, s’approchèrent pour observer ce qui se passait et découvrirent la jeune femme enceinte tombant  du ciel. Elles l’appelèrent ainsi « femme du ciel »

Les animaux et les oiseaux se demandèrent où allait-elle chuter. Ils organisèrent un grand conseil des animaux et décidèrent de lui venir en aide. Les oies furent volontaires pour récupérer Femme du Ciel sur leurs ailes afin de stopper sa chute vertigineuse.  Faisant un grand cercle de leurs plumes elles avancèrent comme une couverture pour refréner la chute car il n’y avait aucun endroit où tomber.

Juste à ce moment-là une tortue géante émergea des profondeurs de la grande mer et permis que la Femme du Ciel fut déposée sur son dos.

Les oies la déposèrent gentiment et Femme du Ciel arriva saine et sauve sur le grand dos de la tortue. Mais le dos d’une tortue est un endroit inconfortable et non adapté pour qu’y survive Femme du Ciel. Les animaux décidèrent que l’un d’entre eux descendrait au plus profond de l’océan pour rapporter de la terre à mettre sur le dos de la tortue. Ce fut une nage difficile au plus profond de la terre.

D’abord ce fut un castor qui descendit mais il revint sans terre. Puis ce fut une loutre qui disparut dans l’océan dans un grand plongeon. Les autres attendirent avec anxiété  mais elle revint tout aussi bredouille.

Finalement ce fut un petit rat musqué qui plongea. Les autres attendirent longtemps. Juste au moment où ils désespéraient de son retour il apparut avec un bout de terre entre ses petites pattes. La motte de terre fut placée sur le dos de la tortue.

Pour remercier les animaux Femme du Ciel se mit à chanter et danser, étalant ainsi la terre sur le dos de la tortue. De ses mains, de ses doigts et de ses vêtements jaillirent des plantes, des racines et des graines qu’elle ramenait du Monde du Ciel.

Alors qu’elle continuait à étaler la terre sur le dos de la tortue elle finit par former une île. Le dos de la tortue devint sa maison. Sa maison devint l’Ile de la Tortue ainsi qu’elle s’appelle toujours au Canada.

Femme du Ciel donna naissance à une petite fille qu’elle appela Celle qui porte des Fleurs. Ensemble la mère et la fille  furent les premiers habitants de l’île de la Tortue.

Celle qui porte des Fleurs grandit avec tous les animaux devenus ses amis et ses gardiens. Ils prenaient soin d’elle alors qu’elle gambadait et qu’elle chantait joyeusement.

Celle qui porte des Fleurs était pleine d’énergie, toujours prête à courir et jouer, explorant à droite et à gauche. Elle devint rapidement une jeune fille qui embellissait le monde de sa belle voix chantante. Quand elle chantait elle allumait les étoiles. Cependant elle souhaitait aussi avoir un ami comme elle.

Un jour Tonnerre Brûlant que l’on connait sous le nom de Vent de l’Ouest entendit un son merveilleux alors qu’il traversait l’univers en créant des rafales de vent. Vent de l’Ouest entendait la voix enchanteresse de Celle qui porte des Fleurs et courut jusqu’à elle.