Lune et Cosmos, Grotte et Naos

Avec notre manière de penser les choses, nous nous sommes focalisé.e.s sur la pratique de la chasse et de la cueillette de nos plus anciens ancêtres. Nous n’avons pas imaginé qu’ils regardaient aussi et d’abord le ciel. Nous, qui ne regardons plus le ciel n’avons plus besoin de lui pour calculer la course du temps. Cependant rester quelques temps sans montre, sans téléphone pour nous dire l’heure et nous serions contraint.e.s de regarder autour de nous et de voir comme la danse du ciel rythme le temps, notre temps, nos mois, nos marées, nos cycles. Avec la conscience pure que notre corps suit lui aussi une danse temporelle nous intégrons le fait de faire partie de l’ensemble du temps, du Cosmos qui tourne comme une roue (cosmique). Alors regardons ! Nous observons comme cette course se poursuit d’est en ouest, d’un début, comme une naissance, vers un zénith, puis une fin, une mort, suivi à l’aube nouvelle d’une renaissance. Le mécanisme de cette danse, qui la dirige, quoi ? Nous ne le savons pas, cela est au-dessus de nous, au -delà. Une volonté, mieux un désir, Cosmique. Cela procède de quelques mystères, sacrés, dignes d’un respect absolu car c’est ce qui fait que nous sommes là, ici et maintenant, pour le regarder et le vivre : un aspect spirituel. Divin. Il n’est pas besoin d’un livre pour vivre ça, pour sentir en soi, pour expérimenter, notre appartenance à cette Nature, et son aspect qui nous dépasse.

Nous n’avons plus la frayeur, ou moins souvent, d’être incarné.e.s dans cette Chose, dont nous ne savons rien car nous avons créé des objets et des rites qui nous illusionnent sur notre toute puissance. Nous sommes persuadé.e.s que nous ne dépendons plus vraiment de la nature, nous nous sentons protégé.e.s, distant.es. Il ne nous reste que la mort et encore nous la cachons, l’aseptisons, la détournons. Mais que ressentirions nous seul.e, debout  face au Cosmos ? N’aurions-nous pas un profond sentiment de vénération, de fascination, de projection spirituelle ? Un sentiment de vénération plus grand encore qu’un sentiment de peur, peut-être même une gratitude, car enfin si nous regardons le soleil et la lune, qui meurent aussi, nous voyons qu’ils reviennent, ainsi nous devons revenir aussi.

Que les humains anciens aient projeté, fait un lien entre ce qui se passe dans le ciel et notre passage incarné ne fait aucun doute. Les tombes les plus vieilles à notre connaissance, présentent des corps enfouis dans un axe est/ouest, du lever au coucher, sans doute dans l’espoir que la renaissance accordée aux astres se propage aux êtres. Qu’il y ait eu une pensée, une spiritualité, un geste, en indique la réalité pour ces âmes d’avant : se trouve dans leurs habitudes de laisser avec leurs morts, de la nourriture, des fleurs, de l’ocre rouge, des traces de feu.

A l’horizon le soleil, la lune, disparaissent et c’est l’obscurité. La couvaison d’un prochain cycle. L’observation du Cosmos nous dévoile qu’en fin de cycle se produit une disparition.  Dans un ailleurs inaccessible, et dans les traces cultuelles, dans les plus vieux sanctuaires : « L’accès [de ces sanctuaires] est toujours resté limité. On y trouve des traces de pied, mais pas de chemins régulièrement foulés. Les rites cultuels étaient sans doute fortement différenciés de la vie quotidienne, les représentations des dieux grecs étaient encore placées dans l’obscurité d’un naos.[1] » Les Grecs, oui, mais aussi les Egyptiens, et les Japonais contemporains cachent encore leurs objets sacrés à l’ombre du honden.

C’est donc dans le noir que se produit la grande magie du pouvoir de renaissance, dans une descente, dans un obscur, dans un secret. L’être humain apprend en imitant, les enfants nous imitent, nous voulons imiter nos stars, nos modèles. Lorsque notre modèle est le Cosmos, à l’aube des temps, nous allons vouloir faire comme lui et descendre dans les coins les plus cachés, les plus obscurs autour de nous : les grottes.

La grotte offre ce ventre obscur, inconnu, mystérieux, mais tout autant, ses formes plus ou moins arrondies rappellent la voûte céleste, à l’intérieur. Cette notion de sphère n’est pas anodine. Marie Koenig lui donne un descriptif fort judicieux : « L’homme se ressent comme le centre de l’univers et le ciel est vu comme une coupole qui se déploie au-dessus de sa tête. C’est ce qu’on appelle la “vue subjective du monde”[2]  […] s’il ajoute l’autre demi-sphère placée de l’autre côté de l’horizon, comme une sphère complète. C’est la “vue objective du monde”[3] »

Cette sphère couveuse, tout aussi protégée, enclose, se retrouve si l’on se place au centre des Dolmen, au Chœur des églises. Une fonction maternante et régénérante, une matrice cosmique.

A l’aube des temps, dans ces espaces enclos, nous allons griffer, marquer, invoquer, supplier que la magie opère encore et toujours, qu’après l’obscur reviendra la lumière. Nous allons « refaire » ce que nous voyons dans le ciel, et nous allons le dire dans le langage que nous lisons autour de nous, des formes et des images.

Facile alors au coin d’une paroi vaguement ressemblante à un dos d’animal, d’y tracer les deux cornes lunaires, qui comme celles d’un taureau percent le ciel : « La lune, dont l’aspect changeait sans cesse, était particulièrement inspirante : ses deux croissants pouvaient être comparés à des cornes. L’imagination en fit le “Taureau Céleste” qui, comme les disent les hymnes sumériens “règle la marche du temps de ses deux cornes d’or”[4] » et nous l’avons fait longtemps : « Jusqu’à présent, on a découvert soixante-dix-sept grottes ornées datant de l’ère glaciaire. La peinture des parois rocheuses commença il y a 40 000 ans, les œuvres le plus récentes ont à peu près 12 000 ans.[5] »

Marie Koenig de remarquer à propos d’un taureau de la grotte de Pech-Merle qu’il procède d’une approche que ne dédaignerait pas notre art abstrait, « laisse de côté tout détail qui, ici, serait inutile : masses musculaires, parties génitales. En opposition totale avec le corps, les cornes de l’animal : deux demi-sphères symétriques, comme aucun animal n’en a jamais porté.[6] »

Deux cornes que nous allons croiser souvent, durant des milliers d’années et nous savons que cette lune qui rythme le temps, humain, bien plus précisément que le soleil a un impact immense sur la Nature, perfore la nuit noire pour monter dans le ciel et redescendre. En quelque sorte nous pourrions constater que le Phallus dans sa quête désirante procède du même cycle. Un Phallus qui se lève, palpite, pénètre la nuit noire d’un ventre féminin puis s’étiole, se rétracte, se retire : « Le rythme naturel du mâle est un rythme phallique qui s’élève et retombe… Les mythes raconteraient donc, tout naturellement, des histoires dans lesquelles le mâle est la figure arrivée à son apogée, tragique, qui resplendit et disparaît[7]. »

Lune, à l’aube des temps, est une énergie masculine. Des grottes il gravitera vers les temples, en bucrane, en taureau, en dieu lune. Des premières grottes pariétales à Osiris, Sin, Mani, Midir, il percera le ciel et l’ovule rond et chaud de la Déesse des Origines….


[1] Marie Koenig, Notre passé est encore plus ancien, Robert Laffont, 1982, p. 52

[2] Ibid, p. 37

[3] Ibid, p. 41

[4] Ibid, p. 51

[5] Ibid, p. 52

[6] Ibid, p. 53

[7] William Irwin Thompson 

Matriarcal ou Matristique ?

Le terme matriarcat est un mot moderne inventé par Bachofen (1815 – 1887), historien du droit ayant théorisé le « droit de la mère ».  Il emploie aussi le terme de « gynécocratie »

Dans son sens le plus strict gynocratie, ou gynécocratie, est un régime politique dans lequel le pouvoir est exercé par des femmes. Il est utilisé pour désigner une structure sociale sexiste et matriarcale. Son antonyme est la phallocratie.

Le terme de « matriarcat » est, lui, construit, sur le modèle du terme « patriarcat », du latin pater, patris (« père») et du grec archein (« commander »).  Il semble assez évident que le cadre de référence du XIXe ait du mal à concevoir une autre manière de faire que le commandement centralisé autoritaire…. (ne jamais oublier le contexte du chercheur)

Commander de façon gynocrate n’est pas ce que l’on peut observer dans les sociétés dont les femmes sont le fondement, nous pouvons le constater en lisant le magnifique ouvrage de Heide Goettner Abendroth Les sociétés matriarcales. D’autres spécialistes se sont penché.e.s sur la question comme Evelyn Reed avec l’observation de tout ce qui fait la différence d’un système à l’autre.

Les termes de matriarcat et gynocratie se semblent donc pas adéquats sauf peut-être chez les Amazones qu’elles soient réelles ou fantasmées.

Certain.e.s anthropologues ont employé le terme de « matriarcat » dans le sens de « système de parenté matrilinéaire ». Cette définition n’est pas acceptée par de nombreux sociologues et anthropologues qui ont étudié les sociétés matrilinéaires et matrilocales.

Matrilinéaire : Qui ne reconnaît que l’ascendance maternelle (opposé à patrilinéaire)

Matrilocal : Se dit du type de résidence d’un couple lorsque celle-ci est déterminée par la résidence de la mère de l’épouse (opposé à patrilocal).

Une société semble pouvoir être patriarcale et matrilinéaire et/ou matrilocale. Cependant ne s’agit-il pas d’un glissement, en cours ? Pas tout à fait abouti ? En effet le patriarcat repose clairement sur la filiation « du père », reléguant la mère à « l’objet » concepteur du fils héritier (les fils légitimes – quand les autres sont des batards – les filles n’en parlons pas) Clara Acker dans Dionysos en transe, la voix des femmes nous en fait une démonstration parfaite.

Par conséquent une société matriquelquechose ne semble pouvoir reposer que sur du matrilinéaire, peut-être sur du matrilocal…. ?

C’est pour bien discerner les deux systèmes (patriarcal/matriarcal) que plusieurs chercheurs.euse.s et en particulier Marija Gimbutas, remplacent le terme matriarcal par un terme plus neutre : matristique.

Une fois les choses mises à plat, il ressort que Marija a utilisé le terme matristique comme Bachofen a utilisé celui de matriarcat, (en inventant : néologisme !) ces guerres de clochers me semblent stériles et infantiles (Beatles ou Rolling Stones, PC ou Mac ?).   La question du fond me parait bien plus essentielle. L’humain est-il capable de vivre autrement que de façon autoritaire, les femmes ont-elles joué, peuvent – elles jouer un rôle structurant de société ? A moins de considérer qu’elles n’ont toujours pas d’âme et de cerveau il va être difficile de répondre non et c’est pour cette raison et pour un discernement clair que je choisis d’utiliser le terme matristique.

Car Marija avait raison « Hourra hourra hourra »
https://sidovm.wordpress.com/2020/02/23/marija-avait-raison-traduction-de-larticle-dannine-van-der-meer/

Kagura à Takachiho !  Un rite artistique shintoïste

Un spectacle ? Est-ce réellement un spectacle, un divertissement ?

D’abord le « spectacle » se fait dans un temple. Il n’y a pas de foule comme nous en connaissons, qui se presse bruyante. Il y a salle comble, mais de gens bien assis, enfin sur les genoux, beaucoup ont porté leur coussin. Moi je peine, j’ai mal aux genoux, aux fesses aussi, je suis européenne…

Tous regardent la scène. Loin des 33 tableaux originaux, qui durent toute la nuit, ce soir nous n’en verrons que 4, mais pas des moindres.

Spectacle divertissant ? Danses folkloriques ? Pas vraiment. Nous n’avons pas oublié le sens qui sous tend à ces gestes, ce n’est donc pas du folklore, ce n’est pas juste divertissant. L’impact est symbolique : refaire et rejouer à l’infini les actes divins des Panthéons n’est pas un divertissement. Cela permet de faire écho aux profondeurs de l’être, ce qui se joue dehors, ce qui se joue dedans, une sorte d’Eternel Retour (Cf Eliade) Renouer à l’Instant, aux sources du monde, aux prémices de la vie, de la création … Il s’agit bien de mythe de la création, ici celle du Japon. Retour donc à nos prémices humaines ….

Voilà le Kagura !  Un rite shintoïste

Il n’y a pas de chant, ils sont 2 à frapper du tambour et jouer de la flute. Ce tambour lancinant qui nous relie aux terres et cette flute légère voltigeant vers les cieux. C’est envoûtant. Enivrant.

Il ne s’agit pas vraiment d’une danse, c’est plutôt un mime ! Refaire ce qui s’est passé in illo temporé avec des gestes

Les 4 scènes de ce soir là étaient les principales. Le dieu Tajikarao se morfond que la Grande Amaterasu se soit réfugiée dans la Caverne Céleste. Plus de vie, plus de joie, le monde ne peut rester sans Elle.

Arrive Uzumé, celle qui danse en relevant ses jupes, réveillant le besoin de vivant, faisant rire les dieux.

Le dieu, devenu rouge, ouvre la Caverne et le Miroir est là, où se mire la Dame

Pour finir Izanagi et Izanami, dont les enfants ont façonné le Japon, célèbrent la vie, le couple amoureux, tous les bienfaits offerts aux humains par la déesse réinvestie du Ciel.

J’aime qu’il ne soit pas question d’un bonheur à venir au – delà, d’un paradis au paradis, d’une promesse hypothétique. J’aime que le divin englobe la joie du faire, du chanter, du danser, du manger et du boire et du baiser, celui qu’échange les 2 protagonistes.

Takachiho Japon janvier 2023

La Caverne de la déesse Amaterasu à Takachiho

La journée se révèle douce et le soleil brille fort dans le ciel. La route a défilé sereine. Le lieu, hautement symbolique se révèle tranquille et comme préservé.

Des arbres, des arbres, des arbres.

Les ombres de leurs troncs bien plantés sont tout emmitouflés de réverbération solaire.

Parce qu’il y a des arbres, des arbres, des arbres, l’endroit est tout perclus de paix, de silence qui parle.

Il m’a fallu croiser quelques marchands du temple, bien sûr. Mais rien à voir avec ce que l’on peut imaginer, juste quelques échoppes, quelques vendeurs. Ici les gens ne font pas de grands gestes, ne parlent pas fort, ne gesticulent pas, ils passent, ils se croisent. Un sourire, un salut, bien sûr le salut. Tout semble si paisible.

Ca réverbère, ça renvoie, ça reflète. Oui le miroir est là.

Il ne reste plus qu’à descendre. En bas se trouve la grotte. Non La Caverne !

L’eau dégouline d’en haut, cavalcade, chuchote, humidité de femme entre des cuises ouvertes ; offerte à mes pas silencieux.

Avant de voir la Caverne nous pouvons déjà voir ces petits tas de pierres que les pèlerins entassent. Ils sont fait d’attention, de minutie, de cette application que mettent les Japonais à faire les choses. Il est impossible d’y toucher, de les buter, renverser, détruire. Il rode comme une odeur de sainteté.

Puis la voilà ! Elle émerge. La Caverne, Celle du Mythe, Celle où Elle s’est cachée, celle devant laquelle Uzumé a dansé, en soulevant ses jupes. Le mythe est là vivant.

Moi aussi je ramasse des pierres, moi aussi je fabrique mon tas. Moi aussi je me penche, tête baissée, corps plié. Je marque ma pliure, un temps si court mais qui donne le sens de mon geste, mais non je ne me plie pas, je salue. Moi aussi je baigne dans la béatitude, dans la paix de ce lieu, dans sa fraicheur et sa moiteur, son humidité, sa terre et ses eaux.

Ici je peux m’étaler de toute mon âme. Il n’y a pas de souffrance que celle de vouloir émerger vers la vie. Pas de sang glorifié, pas de chair mortifiée, juste la Nature, la Terre, la Rivière, les Arbres, la Pierre et le Ciel tout auréolé de lumière.

Plus au nord de Kyushu je tombais sur un autre sanctuaire dédié à Amaterasu. Mêmes arbres, même paix, même silence pointé du chant de quelques oiseaux. Est-Elle ainsi sans pleurs, sans larmes. Juste la paix de vivre. On peut s’enrubanner de l’aube ou se couvrir de nuit, à chaque fois ce sera en douceur, en bruissement d’ailes. Pas de martyrs mais pas de grandiloquence non plus. Juste une joie posée comme un manteau, un écho à ce qui tout en moi frémit.

Puiser sans fin à ces courbes graciles, je suis, je suis la terre qui porte ces arbres, je suis ces arbres qui pointent vers le ciel, je suis cette rivière qui chante et qui s’évade, je suis ce ciel où se dresse un soleil de lumière vivace. Je suis de la Nature.

Takachiho Japon janvier 2023.

Carte extraite de l’Oracle des Gardiennes des Mythes

Parution aux Editions Véga Trédaniel

Les mythes racontent des histoires, ils racontent nos histoires, toutes les mouvances intérieures qui nous agitent, nous blessent ou nous enchantent. La vraie question est « quel est notre mythe personnel ? » en réalité nous sommes chevauchés par différents process qui peuvent au fil du temps changer, onduler, chatoyer différemment suivant nos pensées, nos actes, nos choix et le courage que nous mettons à les agir, les faire vivre, les incarner.

Parfois c’est délicieux, facile. D’autre fois c’est pénible, douloureux. C’est souvent à ce moment là que nous cherchons de l’aide, l’écoute, la parole amie, la prière, mais c’est ici que les mythes peuvent nous accompagner, car ils connaissent Le Chemin, le chemin qu’ils parcourent depuis la nuit des temps, depuis les premières humanités. C’est en eux que nous pouvons trouver l’écho de nos affres intérieures et en eux que se dessinent les possibles rédemptions, les possibles libérations, les possibles guérisons. Et les célébrations de la Vie !

Je me suis attachée dans cet ouvrage à faire éclore le message du mythe. Les féminins joyeux, aimant, puissant, les blessés, les attachés, les perdus, les vilains, les sorciers, tous ces possibles sont approchés avec respect, juste écouter leur souffle et leur message.

Je dis bien féminin, car il évident que tout cela ne parle pas qu’aux femmes mais aussi aux ailes ondulées, colorés ou flétries de l’Anima des hommes.

Oracle des Gardiennes des Mythes

Pan et Dionysos, retrouver le chemin des dieux

Le mode de perception et de contrôle du monde patriarcal engendrent la phase clé de sa conception : la prise de pouvoir, le rapport de force. Le mode masculin est sorti de son essence première qui est de façonner, de mettre en forme, de percer, de pénétrer tout en restant complice, aimant.

Entré dans ce système le féminin lui-même se meut dans cette essence et joue tout autant les jeux de pouvoirs et les rapports de force. Le Féminin sous-jacent, dans sa nature profonde, blessé, contraint et refoulé s’est transformé en bête terrifiante, en guerrière sanguinaire, en sorcière lubrique ou castratrice. C’est-à-dire que son propre masculin, son animus, est devenu un phallocrate. Il n’est plus le compagnon joyeux créatif de la vie qui est son origine. L’analyse que fait Silvia Di Lorenzo dans son livre La femme et son ombre, du glissement des mouvements féministes vers une guerre de pouvoir, en est révélateur. En quelque sorte il s’agit de s’approprier le pouvoir au détriment de l’autre plutôt que de retrouver les complicités de jeux créatifs et au service de la vie.

La majorité des dieux, dans les mythes et les croyances nous montrent ces masculins poussés à l’extrême de leur force et orientés vers le pouvoir, jusqu’à la guerre, donner la mort pour posséder.  C’est une image précise de la « perversion » des valeurs au détriment de la force précieuse et majeure du masculin. Ces dieux sont des colonisateurs, des guerriers, des violeurs. A charge pour eux d’en supporter le poids et la souffrance qui sous-tend à la déformation de leur nature profonde.

Les dieux archaïques et ceux qui sont unis, complices et forts de leur Nature apparaissent ça et là, quelques bribes. Nous pourrions nous attarder sur les anciens dieux Lune, ceux qui sont dans un rapport d’union et d’amour, qui ne font pas la guerre mais construisent des jardins. Les cornus qui percent la nuit pour porter la lumière, qui font et qui défont, qui rythment pour engendrer la vie.

D’autres dieux, plus proches de nous, gardent encore les traces de cette essence divine. Pan lorsqu’il est encore Conseiller sage et bienveillant. Pétri de nature sauvage il n’a pas oublié son appartenance et sa complicité au féminin. C’est lui qui conseille Psyché, lui dit de continuer sur le chemin de l’amour d’Eros au lieu de se suicider dans la rivière. Il n’est pas encore cette image déchue d’un vieillard lubrique que nous lui connaissons. Il ne dissocie pas le charnel de l’âme, l’instinct de la sacralisation. Le corps doit être sauf pour agir l’âme et ce qui la contient, le cœur. Il est cet animus ultime de la femme déployée qui ne la coupe ni de son corps, ni de son aspiration à la complétude. Merlin en est, sans aucun doute, l’héritier direct. Lui qui parle aux animaux, et par quelques entourloupes disloque la tour d’Uther dans une tentative de restauration des lois naturelles.

Plus encore, plus précis, Dionysos est celui qui n’a jamais renié son essence masculine véritable. C’est le dieu qui nous propose la prise de conscience que si nous ne respectons pas Ses lois nous perdrons la tête. Il nous prévient du danger. Ce dieu nous dit qu’un féminin, en soi, non respecté, se transforme en infanticide, en castratrice. Le sort réservé à Penthé en témoigne.  

Dionysos porte en lui à la fois les énergies incarnées, la chair, la joie et le plaisir. Les fleurs, le vin et l’ivresse. Il garde leur essence sacrée. Les « détails », les « sentimentalités » féminines ne sont pas pour lui des sensibleries niaises. Lorsque Chloris crée la rose c’est lui qui lui donne son parfum. Cette sensibilité au monde cosmique, environnant et « incarné » fait partie de son cortège. En faire une réalité spirituelle est son pouvoir divin. Dionysos s’unit sans cesse à son anima, il rend fous ceux qui ne le font pas. C’est un dieu cornu, un taureau, un bélier qui produit la poussée magistrale d’un mâle fécondant la matrice féminine spirituelle dans un orgasme sans fin. C’est avec Son insondable mystère qu’il porte haut et fort les magies de son être.  Il est le dieu qui passe sans équivoque de la mère à l’épouse.  Les représentations de Dionysos et Ariane ne montrent jamais un dieu aux ordres de sa femme, ne montrent jamais, non plus, un dieu avec une parèdre assujétie. Pas de rapport de pouvoir, d’esclave et de maître. Elles montrent un duo, un couple alangui et complice, relié par la magie de l’amour[1]. Sur leur couche il n’y a que des roses et des coupes de vins, des regards et des gestes de reliance[2].


Retrouver le chemin de ces dieux là, nous demande un effort magistral, une cassure, un sacrifice, celui de se trouver au banc d’une société qui ne voit plus que poindre les ondes des compétitions et des guerres de pouvoir. C’est se trouver blessé d’un écart de posture, mais se trouver vivant.

[1] Maria Daraki, Dionysos et la déesse Terre

[2] Alain Danielou, Shiva et Dionysos