Parution : Le Japon Religieux

Vient de paraître aux Editions du Serpent

Le Japon Religieux

Face à face avec le Shintô

Sylvie Verchère

Le Japon nous fascine. Pays lointain où le soleil se lève, il exerce sur nous une attirance mystérieuse. Lorsque j’y pose les pieds, je n’ai de cesse de tenter de percer ce mystère et chaque fois je me trouve face à face avec le Shintô, la religion traditionnelle du pays. Immanent de la nature, le Shintô est une pratique ancestrale, venue du fond des temps. Pour nous qui sommes éloignés des chemins sacralisant la nature, il peut être une surprise exquise, une révélation profonde, un rappel de notre appartenance au Cosmos. Les Kami nous regardent, si nous savons attirer leur attention. Le soleil se reflète dans les miroirs posés au creux des temples, nichés dans les profondeurs des sanctuaires. Les arbres nous protègent, entourés de leurs shimenawa tressés. Je vous invite à suivre ce chemin, celui que j’ai suivi dans mes pèlerinages. De la Caverne Céleste au Kagura du soir, je vous propose d’en explorer le sens et la beauté.

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Le théâtre, le rite, la guérison

Le théâtre grec est un acte religieux né des hymnes en l’honneur de Dionysos. Il a un rôle de mimesis. Dans sa poétique Aristote emploie ce terme pour décrire l’imitation, la représentation du réel. Il donne au théâtre un sens médical, catharsis, c’est à dire « purification des passions par le moyen de représentations dramatiques ». Rejouer, revivre l’évènement afin d’en faire jaillir un nouveau sens.

Les représentations de ce type, le théâtre, ne datent pas de l’époque classique grecque. Combien de représentations dans le grand bâtiment en forme d’amphithéâtre sur le site dit WF16 dans le sud de la Jordanie et datant d’environ 9800-8200 AE[1]? Combien de mises en scène par les peuples du néolithique dans les cultures de Vinča, Cucuteni, avec leur figurines miniatures[2] ? Combien des gestes refaits avec leurs masques sur leur tête[3] ? Combien de danses du Serpent chez les hopis pour rejouer le mythe ? Enfin combien de pièces de théâtre les Grecs ont-ils joué, représentant à l’origine les sagas sacrées[4] ? Combien de Kagura se font encore au Japon ? Combien de fois furent proposées, aux âmes présentes, les scènes d’origine, le mythe d’origine, comme pour provoquer un éternel retour – aux sources[5] ? Comme pour engendrer la Catharsis de l’âme[6] ?

Tout renouveau des forces vitales est évoqué par la répétition rituelle de l’acte originaire. Et vaut pour guérison. Nous avons ça dans le mythe d’Eros et de Psyché, lorsque les corvées  de Psyché achevées Aphrodite n’étant plus en colère, peut retourner jouer son rôle au « théâtre » de l’Olympe.

Si nous rejoignons James Hillman et sa vision du polythéisme de l’âme, nous concevons que nous sommes amené.e.s à jouer sur le théâtre de la vie le mythe qui est le nôtre, comme Jung parle du mythe de sa vie. C’est en quelque sorte notre « destin », nous mettant parfois en grande souffrance car l’Archétype en lui – même porte sa pathologie. Rejouer le mythe, c’est intégrer le fait que nous ne jouons pas notre seule et propre vie mais que nous interférons avec l’Archétype. En parlant de Psyché Erich Nemann écrit: « As a human being and an individual, she takes what “properly ”  belongs to the archetypes[7].. » (« En tant qu’être humain individuel, elle prend ce qui “proprement” appartient aux archétypes »). Il ne s’agit pas de notre seule vie personnelle, indépendante du cosmos, elle est incluse dans le grand tout.

Dans un article sur la Catharsis, Jean-Michel Vives propose de traduire mimésis par représentation à partir des traductions qu’en ont fait Roselyne Dupont-Roc et Jean Lallot[8] , « la catharsis devient alors un processus lié à la représentation[9]. » La dimension apportée par cette traduction est de mimer, refaire, rejouer, mais en précisant devant un public. En quelque sorte on ne rejoue pas pour soi, mais devant et avec un autre, un témoin participatif par le regard et l’écoute. L’auteur nous dit aussi que « La Katharsis est l’action correspondant à « nettoyer, purifier, purger ». Il a d’abord le sens religieux de « purification », et renvoie en particulier au rituel d’expulsion pratiqué à Athènes la veille des Thargélies (fête de purification et d’expiation)» , Il convenait de purifier la cité en expulsant des criminels, puis des boucs émissaires, selon le rituel du pharmakos[10]La représentation comme un miroir renvoie à celui qui en est le témoin l’écho de sa propre expérience intérieure, il s’en suit un effet de sympathia et d’analogie et la possible modification de notre perception du réel (cf Alice Miller).

D’après les sources les affects sur lesquels porterait la catharsis seraient la pitié et la crainte, mais l’auteur rajoute que l’interprétation classique en donne un sens plus large « en donnant à voir le résultat funeste des “mauvaises” passions, le spectacle tragique purgerait – ou guérirait – le spectateur de ces mêmes passions (quelles qu’elles soient, et non plus seulement la terreur et la pitié) [11]. »

Ce sont ces mêmes mécanismes que nous retrouvons dans certaines thérapies. Devant un témoin oculaire et auditif, le patient rejoue la scène originale de son drame. Il montre et fait entendre, se permettant ainsi de devenir lui -même son propre spectateur et le  re – acteur du scénario. Il s’agit de l’apparition dans le champ de la conscience de certains affects qui n’ont pu être ressentis au moment de leur actualité et qui, se trouvant coincés en raison de leur liaison avec le souvenir d’un traumatisme psychique, exercent un effet pathogène.

Quand les enjeux inconscients se dévoilent, quand les différentes couches d’un conflit sont séparées, les choses ne sont plus les mêmes pour le sujet.29

Si la catharsis vaut autant pour la tragédie que pour l’expérience analytique, c’est parce qu’elle nous permet de nous épurer de l’horreur que nous pouvons expérimenter en nous approchant de la limite et de la modification que permet le langage.

La « décharge » de certaines « humeurs » dont la concentration excessive constitut la cause d’un trouble pathologique engendre un sentiment de libération et de joie. Il faut donc supposer que la catharsis réside dans cette faculté paradoxale et mystérieuse, qui serait propre au spectacle tragique, de transformer des sentiments désagréables en plaisir… Et cette mystérieuse transformation des affects négatifs, par l’art mimétique en plaisir, intéresse Aristote pour qui la catharsis substitue du plaisir à la peine. Il ne s’agit pas là d’une explication mais d’une nécessité : le poète doit procurer un plaisir qui provient de la pitié et de la frayeur et cela en les passant au tamis de la représentation.


[1] Steven Mithen, Amy Richardson, Bill Finlayson, 2023. Publié par Cambridge University Press pour le compte d’Antiquity Publications Ltd.

[2] Marija Gimbutas a trouvé de nombreuses figurines lors de ses fouilles de la vieille Europe, avec d’autres objets de même taille, des tables, des chaises, des autels, comme des théâtres miniatures.

[3] Toujours dans la vieille Europe il fut trouvé des figurines tenant leur masque animalier à la main.

[4] Avant de proposer des mises en scène politique la Grèce ne présentait que des pièces mythiques, rejouant les sagas des dieux et des déesses

[5] Voir Mircea Eliade Le Mythe de l’Eternel Retour

[6] La catharsis est un terme grec d’origine médicale et religieuse qui signifie aussi bien « purgation » que « purification ». Aristote l’utilise dans sa Poétique pour désigner l’effet de « purification » produit sur les spectateurs par une représentation dramatique. Ce terme est utilisé par toute méthode thérapeutique qui vise à obtenir une situation de crise émotionnelle telle que cette manifestation critique provoque une solution du problème que la crise met en scène.

[7] Erich Neumann, Amor and Psyche, Routledge, 2007, Kindle, emplacement 1529.

[8] Roselyne Dupont-Roc et Jean Lallot, Aristote. Poétique. Introduction p. 17-19 et note 3 du chapitre 6, p. 187-193.

[9] Jean-Michel Vives, La catharsis, d’Aristote à Lacan en passant par Freud. Une approche théâtrale des enjeux éthiques de la psychanalyseRecherches en psychanalyse, vol. 9, no. 1, 2010, p 25.

[10] Ibid., p 24.

[11] Ibid p 23.

Parution de  » Autour de Marija »

Vous pouvez trouver l’ouvrage d’Erik Rodenborg « Autour de Marija » en suivant le lien ci-dessous.
Une étude de plus de 200 pages, analysant les thèses des détracteurs et des partisans de Marija Gimbutas. Un long travail de recherche. Une passionnante épopée. Que nous révèle l’archéologie, l’histoire, la symbolique des peuples anciens, à travers leurs Vénus, leurs figurines de femmes, leurs temples, les mégalithes… ? Cet ouvrage vous propose des réponses et vous permet des questions, dévoile un monde autre, une perception et une conception autre du monde, le monde de nos ancêtres.

Lien vers l’ouvrage

Contre le développement personnel, Thierry Jobard

Je me jetais sur cet ouvrage sans trop savoir qu’y trouver : une charge agressive contre toutes les pratiques modernes du « DP », une attaque en règle de certaines des pratiques qui sont les miennes ? Intéressant ! Ça ne s’est pas tout à fait passé comme ça. Phrase après phrase j’ai dit « oui », « ha mais oui ! », « c’est pas faux », « en effet », « ha c’est intéressant », « pourquoi pas », « bon là c’est un peu extrême ou caricatural mais…»… je l’ai lu d’une seule traite, c’est dire si je fus captivée.

Je pouvais suivre le chemin mental de l’auteur, la fluidité de sa pensée. Trop souvent les écrits rabâchent inlassablement la même idée, ici ça « coule comme de l’eau ». « Quel joli cerveau » ai-je pensé. Le fond n’est pas en reste. Il ne s’agit pas ici d’une accusation sans fondement de pratiquants ciblés du DP, mais une tentative de lecture du « phénomène » étayée et argumentée et c’est un point de vue que nous ne devrions pas occulter. J’ai bien observé ces injonctions au « développement personnel » ces « tu dois, il faut », ces paradigmes certifiant le bonheur « personnel » qui ressemblent bien trop à de nouveaux dogmes.

Moi, dont l’activité principale consiste à accompagner, je rejoins assez souvent l’auteur : je tiens compte de l’inconscient qui n’est pas à la botte de mon bon vouloir, je pense que « ça pense donc je suis ». Les choses ne sont pas « si » simples que de vouloir, ni si complètement saisissables, maitrisables.

Ce livre casse un peu la baraque. Oui-da. Mais il possède avant tout un très grand avantage, celui de contrebalancer, équilibrer nos tendances unilatérales, nos certitudes, nos croyances trop ancrées, extrêmes, extrémistes. Il possède un effet thérapeutique si j’ose dire, ouvre un possible « réfléchir par soi-même » (sic) et surtout nous rappelle que nous héritons d’une histoire, d’une pensée collective, d’un contexte. Il nous remet les pieds sur terre, nous ramène au concret, au vécu. Il nous décrit faisant partie d’un « système » tel qu’il pourrait être décrit par Bateson. Bref il nous rappelle que dans l’espace-temps nous ne sommes pas seuls, pour le meilleur et pour le pire : un développement inter personnel.

Matriarcat Enquête sur un mythe

Lorsque j’étais enfant, mon père me disait que si les hommes avaient le pouvoir c’est parce que les femmes l’avaient eu et qu’elles avaient dû faire quelque chose de terrible pour que ce pouvoir leur fut retiré (par les hommes). Derrière la phrase se pavanait l’idée grandguignolesque de la femme pécheresse, la source de tous nos maux. J’y entendais les mêmes inepties que celles que j’avais vues dans le regard horrifié du curé lorsque proposant de surseoir à l’absence d’enfant de chœur, je me proposais « Dieu ! ce n’est pas possible, tu es une fille ». J’aurai été le diable en personne il ne m’aurait pas regardé différemment.

Voilà le souvenir que soulevait en moi la lecture de cet article !  Une drôle d’odeur !

Soit, ils sont encore nombreux les détracteurs des thèses matriarcales matristiques, gylaniques… Mais ils sont, aujourd’hui, très nombreux aussi les adeptes, et non des moindres, même Renfew ose reconnaitre ses erreurs.

Oui certains détails sont à prendre en compte. L’égalité semble consister, pour nous, à devenir tous et toutes « des hommes » (des hommes du patriarcat !), à se comporter comme eux (ou comme ils veulent) et nous nous glorifions lorsque nous découvrons que les femmes chassaient le gros gibier, comme les hommes, ou quelles pouvaient être enterrées avec des armes de guerre, guerrière, comme les hommes. Il y a peut-être une autre réflexion à mener ; l’égalité ne consiste pas forcément à tou.te.s pouvoir se comporter « en homme ». Le problème ne se trouve pas là, mais dans la valeur que l’on porte aux fonctions. Quelle valeur apporte-t-on à la fonction naturelle de porter un enfant et de le mettre au monde ? Si les femmes peuvent aller chasser le gros gibier, les hommes peuvent tisser mais pas accoucher. L’égalité des hommes ne viendrait pas d’une possibilité d’accoucher, l’égalité se trouve dans la valeur que l’on accorde à ce que chacun fait. Il est difficile de ne pas voir la grande valeur accordée aux capacités féminines de faire des enfants, de nourrir, de « faire fleurir », à travers les « maigres » artefacts que nous avons. Que les « Vénus » soient des déesses ou pas semble un sujet sans réponse possible (quoique ! ), mais qu’elles dénotent une importance majeure accordée au féminin ressemble à s’y méprendre à « un fait ».

Bien sûr, à la suite de Fleming, l’auteur aurait pu avancer, que les « Vénus » ne sont que des représentations pornographiques. Mellaart de répondre que « Les statuettes insistent sur les seins, l’estomac, le nombril, sur l’abondance de la chair, et donc sur la capacité de procréer, de soutenir et de nourrir la vie, mais pas sur le simple fait de la reproduction sexuelle. » et donc de la fornication.

Il suffit pour s’en convaincre de regarder nos nombreuses représentations pornographiques qui n’ont rien à voir avec l’application portée aux Vénus. Elles sont généralement si petites justement (grandeur entre 3 et 11 cm) qu’il fallait une volonté, une sorte de dévotion profonde, pour graver sans les outils modernes et l’IA !

Pour réfuter le caractère religieux des statuettes féminines, l’auteur rajoute que :

« Rien n’indique que les statuettes féminines, souvent de taille fort modeste et réalisées dans des matières banales, représentent une ou plusieurs “déesses” ».

Ici Ucko peut appuyer ce point de vue quand il écrit par exemple au sujet des statuettes en argile que « L’utilisation prédominante de l’argile montre que le coût et la valeur n’ont pas une valeur particulière dans ces représentations. »

Rodenborg nous donne une réponse plus pertinente, remettant en question, encore une fois le sens des valeurs :

« Il est rare de rencontrer une polémique plus absurde que celle d’Ucko.[…] Que l’argile soit un matériau trop bon marché pour faire des images de dieux est une affirmation ethnocentrique ; nous ne savons pas si les paysans néolithiques partageaient les valeurs d’Ucko (bourgeois) entre “précieux” et “précieux”. »

Il va de soi que nous pouvons transférer ces analyses sur les « matières » que « nous » jugeons banales sans savoir ce que banal voulait dire dans la psyché préhistorique.

L’article semble vouloir nous démontrer que de tout temps les hommes ont été supérieurs aux femmes. Il tente de nous convaincre que le matristique est une invention et de manière paradoxale l’auteur nous explique que :

« Un autre indice est fourni par l’étude des mythes. Chez de très nombreux peuples, ils font en effet état d’une période initiale marquée par une inversion des rôles entre hommes et femmes, et donc d’une domination féminine, parfois féroce. Invariablement ces mythes expliquent comment une telle situation a pris fin, et comment s’est instaurée la domination des hommes. Loin de plaider pour un retour à l’état antérieur, tous légitiment au contraire l’ordre existant »

Oui, absolument, les mythes font preuve d’un moment charnière de renversement et de très grande violence (par les hommes – tueries, rapts, viols) mise en œuvre pour ce faire. Mais je demande à lire les mythes où se trouve exposée cette férocité des femmes à l’encontre des hommes (mis à part les Amazones, dans un contexte patriarcal il faut le rappeler). Et oui absolument les mythes tardifs nous indiquent que tout est très bien comme ça et que la femme est une ordure à maitriser sous peine de calamité. N’oublions pas que les mythes sont aussi des outils puissants de propagande et de manipulation. Ils indiquent une orientation psychique. Sans cette prise de distance, sans une vision globale nous allons croire encore que pour être une » bonne fille » nous devons rester vierge jusqu’au mariage et ce serait bien de concevoir par l’opération du Saint Esprit. Nous continuerons à croire que chaque homme doit être crucifié ou tout au moins serve de chair à canon.

Tout cela pourrait être de la recherche, des hypothèses, des pistes de réflexion à partager, dans la joie de découvrir notre passé, pour mieux construire notre futur, si cela ne se terminait pas sur une invitation à ne pas penser, ne pas réfléchir, ne pas se poser au moins la question, mais au contraire légitimise l’ordre existant. Nous sommes avec cette phrase, (« Loin de plaider pour un retour à l’état antérieur, tous légitiment au contraire l’ordre existant ») en pleine pensée patriarcale qui ne veut pas laisser sa place (Un vieux Senex – comme dans les mythes). Surtout, surtout ne pas ouvrir la boîte, ne pas ouvrir la fenêtre, ne pas ouvrir la porte du placard, ne pas voir les cadavres qui sont cachés derrière.

Méduse, la guérison du trauma

A force de sublimer toutes les figures mythiques nous ne savons plus lire la réalité reflétée dans leurs sagas. Méduse en est un bon exemple. La réalité de son calvaire pourrait tant nous méduser que nous préférons y lire d’autres fantasmagories. Le trauma existe de tout temps, mais celui-là est particulièrement violent et induit par une volonté de dominance. Pourtant, au-delà de ses traumatismes, le schème du mythe nous donne des clés précises pour redonner à cette étrange Dame, la forme de son origine : une belle jeune fille.

Lien vers la capsule de Méduse