La résolution des traumas dans les songes

« L’oubli n’est qu’un silence ; le rêve, lui, est une résolution. Entre clivage et réparation, voyage au centre de la résilience nocturne. »

Au fil de nos rêves, il arrive que nous assistions à la mise en scène d’une résolution de trauma. L’inconscient déploie une vaste palette de mécanismes, mais le processus observé est toujours profondément instructif : il propose non pas une libération miraculeuse, mais une véritable réécriture.

Il ne s’agit pas d’oublier la blessure, de rester dans le déni. L’oubli n’est qu’un silence imposé, une cicatrice qui demeure sensible sous la peau de la conscience. Réécrire, en revanche, c’est transformer le plomb du trauma en l’or d’une expérience intégrée. Là où l’oubli laisse une zone d’ombre inconsciente mais active, la réécriture projette de la lumière et du sens, une intégration. En ne cherchant pas à effacer l’événement, mais en modifiant la profondeur de l’être qui le traverse, la psyché transmue la mémoire-poison en une mémoire-ressource. Ce n’est plus une histoire que l’on subit en silence, mais un récit dont on devient, enfin, le·la narrateur·trice souverain·e.

Dans le rêve, la situation problématique est remise en jeu, plaçant cette fois la personne qui rêve dans un rôle clé. Prenons l’exemple d’un trauma d’abandon : l’être qui rêve se retrouve dans la position de celui ou celle qui abandonne. Il ou elle rejoue le clivage, mais avec une différence fondamentale : la maîtrise de l’issue. La fin du rêve nous dira si la personne choisit, ou non, de s’en sortir. En redonnant les commandes à l’être qui, dans l’enfance, n’a pu que subir, la psyché permet une reprise en main de sa destinée et un remodelage des plis induits par le passé, de la mémoire des cellules. C’est une reprogrammation.

Le rêve fait cependant plus que reprogrammer : il offre des clés de compréhension sur les mécanismes en place — le « pourquoi » de l’événement. À ce niveau, il permet de « prendre avec soi », de s’approprier son histoire tout en prenant conscience du caractère systémique, de l’environnement qui a généré le trauma.

Il est réellement impressionnant d’assister à un tel retournement psychique. En refaisant, autrement, l’acte traumatisant, la psyché modifie la programmation et réajuste le schéma transgénérationnel. C’est la guérison d’une lignée qui s’opère. La fin du rêve apporte la clé de résolution, à condition qu’elle y apparaisse ; sinon, il faudra sans doute d’autres prises de conscience et d’autres travaux dans la « cuisine de l’âme ».

Reprenons l’exemple du trauma d’abandon. Dans la lignée d’une rêveuse, la grand-mère a abandonné la mère, qui a elle-même abandonné la rêveuse très jeune. Dans le songe, c’est la rêveuse qui abandonne son propre enfant, car le parent partenaire est toxique ou absent, rendant la situation « trop dure ». Elle abandonne l’enfant non par manque d’amour, mais par nécessité de survie. Pourtant, durant le rêve, elle réalise le préjudice porté à l’enfant et à elle-même ; elle décide alors de reprendre cet enfant avec elle. La compréhension du « pourquoi » et du « comment » devient limpide et surtout l’abandon n’a pas lieu.

Un seul rêve ne suffit généralement pas à confirmer ce message ; il faut souvent que d’autres songes révèlent le même retournement sous des formes variées. On y verra se rejouer le mouvement de séparation ou de distorsion causé par un système toxique, suivi d’un refus de la situation et, enfin, d’un retour vers une situation non traumatique.

Le mental et la volonté ne suffisent pas à lever un « sort » de la nature d’un trauma. Il est indispensable que le psychisme y soit adjoint, atteint et remodelé en profondeur. Ainsi, faire de tels rêves est la trace tangible que les choses se sont accomplies dans la profondeur et la réalité de l’être.

L’empêcheur de tourner en rond : le Surmoi, de la ligne blanche à la Plume de Maât

Le « Surmoi » est une cellule psychologique dont les barreaux sont forgés par l’éducation, la morale sociale et les interdits parentaux. Cette instance agit comme un juge permanent qui ne nous évalue pas selon nos besoins réels, mais selon des concepts humains abstraits comme la réussite, la perfection, ou la bienséance. Le « je dois » et le « il faut ». Parce que ces lois sont purement intellectuelles et souvent déconnectées de la vie, elles engendrent une culpabilité chronique. Nous souffrons alors de ne pas correspondre à une image idéale, un « devoir-être » qui ignore la réalité de notre nature humaine. Ce mécanisme est le bras armé de ce que les Grecs nommaient l’Ananké, cette nécessité implacable qui, lorsqu’elle est dévoyée par l’humain, devient une contrainte aveugle plutôt qu’une structure saine et porteuse.

James Gillray (1757-1815). « French habits, numéro 10 : juge de Paix ». Gravure. Paris, musée Carnavalet.

Dans cette dynamique, le Surmoi se comporte comme un « vieux roi grincheux » qui refuse de céder sa place. Pour maintenir son autorité, il pétrifie la psyché dans une tradition souvent toxique, interdisant toute évolution qui menacerait l’ordre établi. En Psychosynthèse, ce personnage est identifié comme le Juge, une sous-personnalité qui usurpe la direction de notre vie intérieure. Les rêves mettent régulièrement en scène ce conflit sous la forme de figures d’autorité implacables : le policier ou le magistrat onirique, incarnations directes de cette force de contrôle.

Nous avons besoin d’un cadre, mais lequel et quoi faire avec ce Tyran ?

Dans les traditions les plus anciennes, le Surmoi n’était pas un code pénal intérieur, mais un alignement sur les lois de la nature et du cosmos. Ce Surmoi archaïque ne nous jugeait pas par rapport à des principes moraux arbitraires, mais nous rappelait à l’ordre du vivant. C’est, par exemple, l’image de la déesse égyptienne Maât, qui symbolise l’équilibre cosmique, la vérité et la justice. Peser son cœur contre la plume de Maât n’était pas une mesure de la soumission à des dogmes, mais une évaluation de l’harmonie de l’individu avec le rythme universel. C’est la différence fondamentale entre la culpabilité humaine, qui est une punition mentale, et la conséquence naturelle, qui est un rappel à l’équilibre.

Cette transition vers un Surmoi « naturel » modifie radicalement notre rapport à la honte et par ricochet la culpabilité. Dans le système du Juge humain, la honte est une flétrissure profonde : elle nous dit que nous sommes intrinsèquement « mauvais » ou « indignes » parce que nous avons échoué à remplir un concept. Elle est le regard méprisant du groupe ou du père intériorisé qui nous exclut de la communauté des « justes ».

À l’inverse, face aux lois du cosmos, la honte n’a plus de prise. La nature ne méprise pas l’arbre qui ne pousse pas droit ; elle constate simplement un manque de lumière ou d’eau, de place, d’espace. En reliant notre Surmoi à la source naturelle, la honte — qui est une émotion de retrait et de destruction de soi — se dissout pour laisser place à une simple observation de notre décentrage.

De tyran à gardien

L’enjeu d’une psyché libre est donc de débrancher le Surmoi de ses racines culturelles toxiques pour le rebrancher sur la source naturelle du vivant. Un Surmoi relié au cosmos devient un gardien protecteur plutôt qu’un persécuteur. En substituant la loi du cœur et de la nature aux concepts rigides de l’intellect, la honte s’efface au profit d’une responsabilité authentique envers soi-même et envers l’ordre du monde. On ne craint plus d’être jugé par les humains, on cherche simplement à rester en résonance avec ce qui nous dépasse.

La honte, comme la culpabilité, sont les outils de prédilection du « Vieux Roi » pour maintenir sa domination, car une psyché qui a honte et qui se sent coupable est une psyché qui n’ose plus s’affirmer ni se transformer. C’est ici que la référence à la dignité ontologique, incarnée par la Maât, offre une issue radicale. Devant l’équilibre cosmique, l’individu n’est jamais « indigne » ; il est simplement, à un instant donné, en accord ou en désaccord avec la vérité de son propre cœur.

Passer à cette dignité, c’est comprendre que l’erreur n’est pas une souillure morale, mais un signal de distorsion. Si la culpabilité nous fige dans le passé et dans la faute, la dignité reliée au cosmos nous remet en mouvement. Dans la salle du jugement d’Osiris, le cœur du défunt doit être aussi léger que la plume de la vérité. Cela suggère que le Surmoi « sain » ne cherche pas à alourdir notre conscience de reproches, mais à l’alléger de tout ce qui est faux, artificiel ou emprunté à autrui.

Se désidentifier

Pour modifier le Surmoi et le transmuter en une force protectrice et alliée, le premier pas consiste en une pratique rigoureuse de désidentification, telle que proposée par la Psychosynthèse. Il s’agit d’apprendre à observer la voix du Juge lorsqu’elle s’élève, non plus comme une vérité absolue, mais comme le discours d’une sous-personnalité héritée, comme « quelqu’un qui parle en nous ». En nommant ce censeur — comme celui du « Vieux Roi » ou du « Policier » aperçu dans nos rêves — nous créons l’espace nécessaire pour ne plus subir ses sentences.

Enfin, la modification profonde du Surmoi passe par un réapprentissage des lois de la nature. Il s’agit de confronter systématiquement chaque exigence de notre Juge intérieur à la réalité biologique et cosmique. En remplaçant les « on doit » et les « il faut » issus de la tradition sclérosée par des « on a besoin » et des « on a envie » fondés sur l’équilibre, nous opérons un transfert de pouvoir. Le Surmoi devient alors un gardien de notre intégrité.

Illustration par le rêve : La voiture et le marcheur

Prenons deux exemples de rêves pour illustrer ce passage du Juge au Gardien.

Premier rêve : « Je dois acheter des tickets de train mais le guichet n’est pas accessible car un cordon de policiers m’empêche d’y accéder. » Ici, les policiers représentent la fonction de blocage du Surmoi. Ils disent que nous n’avons pas le « droit » d’accéder à cette direction ou à ce voyage (à cause d’une directive donnée par la figure du père ou de la société….). C’est le « Vieux Roi » qui interdit le mouvement vers un destin nouveau.

Deuxième rêve : « Je marche sur une route, il y a la ligne blanche. En marchant je dépasse la ligne au moment où un policier vient en sens inverse. Il me dit bonjour de la main et je dis qu’heureusement que je ne suis pas une voiture car une voiture aurait eu un PV. »

Ce rêve montre la désidentification en marche. La « Ligne Blanche » est le concept humain pur, la limite arbitraire. Le policier ici ne poursuit plus, il salue. Pourquoi ? Parce que le rêveur a compris la distinction entre la « machine » (la voiture soumise au Moi social et aux PV) et l’« humain » (le marcheur qui suit une loi organique).

Une voiture qui franchit la ligne est « coupable » selon le concept. Un marcheur qui la franchit est simplement un être vivant qui se déplace dans l’espace. Le policier qui dit bonjour indique que le Surmoi devient un témoin du mouvement. C’est un pas immense vers la dignité ontologique : la règle est faite pour les concepts, pas pour le vivant.

On passe ainsi d’un stade où la loi nous bloque à un stade où l’on cohabite avec elle, tout en gardant notre liberté de mouvement.

« Tout ça parce que je me suis demandé à quoi pouvait ressembler le Surmoi dans une société qui n’a pas de police, de juge, de prison, de père tout puissant…« 

Dans les sociétés archaïques, le Surmoi débordait de l’individu tout en s’y appliquant à travers les tabous et les rites. Il était une force cosmique et collective incarnée. Violer un interdit social, c’était provoquer un cataclysme naturel, car la règle morale était indissociable de la loi physique. Le Surmoi était alors  projeté à l’extérieur de l’individu, agissant comme un mécanisme de régulation biologique indispensable à la survie de tous et toutes. Les rites de passage servaient à « graver » ces limites non pas comme un code civil, mais comme l’ordre immuable du monde. Se dépatouiller de notre Surmoi moderne, c’est peut-être retrouver cette sagesse ancienne : comprendre que la faute n’est pas une affaire de punition, mais une rupture d’équilibre avec le sacré. En cessant d’être cet « empêcheur de tourner en rond », le Surmoi redevient ce qu’il était à l’origine : le gardien qui veille à ce que notre vie reste en harmonie avec la ronde du cosmos.

Quelques livres

  • Assagioli Roberto, Principes et méthodes de la Psychosynthèse. (L’ouvrage fondateur pour comprendre les sous-personnalités et le processus de désidentification du « Juge »).
  • Campbell Joseph, Le Héros aux mille visages. (Sur le passage nécessaire de la loi sociale à la vérité intérieure et le voyage vers soi-même).
  • Corneau Guy, Père manquant, fils manqué. (Pour approfondir la figure du « Vieux Roi » et la difficulté de s’extraire de la loi du père).
  • Eliade Mircea, Le Sacré et le Profane. (Pour comprendre comment les sociétés archaïques vivaient les tabous et les rites en lien direct avec le cosmos).
  • Ferrucci Piero, Devenez ce que vous êtes. (Un guide pratique de Psychosynthèse qui traite avec clarté de la transformation et de la libération intérieure).
  • Héritier Françoise, Masculin / Féminin. (Pour nourrir la réflexion sur les fondements des rôles et des interdits de genre dans les sociétés primitives).
  • Jung Carl Gustav, L’Homme et ses symboles. (Indispensable pour décrypter comment les figures d’autorité oniriques incarnent des fonctions psychiques profondes).
  • Menu Bernadette, Maât, l’ordre juste du monde. (Une étude majeure sur cette notion égyptienne qui place l’équilibre cosmique au-dessus de la simple morale humaine).
  • Miller Alice, C’est pour ton bien. (Une analyse percutante sur la formation du Surmoi à travers l’éducation et ce que l’auteure appelle la « pédagogie noire »).
  • Verchère Sylvie, Le Féminin Solaire. (Un ouvrage pour redécouvrir une puissance féminine qui n’est pas soumise aux schémas de la passivité imposés par le Surmoi social).
  • Verchère Sylvie, Les Symboles du Masculin et du Féminin. (Pour une déconstruction des archétypes de genre et une exploration de la dualité au-delà des dogmes culturels).
  • Von Franz Marie-Louise, La Voie des rêves. (mécanisme et figures dans les rêves)

Le théâtre, le rite, la guérison

Le théâtre grec est un acte religieux né des hymnes en l’honneur de Dionysos. Il a un rôle de mimesis. Dans sa poétique Aristote emploie ce terme pour décrire l’imitation, la représentation du réel. Il donne au théâtre un sens médical, catharsis, c’est à dire « purification des passions par le moyen de représentations dramatiques ». Rejouer, revivre l’évènement afin d’en faire jaillir un nouveau sens.

Les représentations de ce type, le théâtre, ne datent pas de l’époque classique grecque. Combien de représentations dans le grand bâtiment en forme d’amphithéâtre sur le site dit WF16 dans le sud de la Jordanie et datant d’environ 9800-8200 AE[1]? Combien de mises en scène par les peuples du néolithique dans les cultures de Vinča, Cucuteni, avec leur figurines miniatures[2] ? Combien des gestes refaits avec leurs masques sur leur tête[3] ? Combien de danses du Serpent chez les hopis pour rejouer le mythe ? Enfin combien de pièces de théâtre les Grecs ont-ils joué, représentant à l’origine les sagas sacrées[4] ? Combien de Kagura se font encore au Japon ? Combien de fois furent proposées, aux âmes présentes, les scènes d’origine, le mythe d’origine, comme pour provoquer un éternel retour – aux sources[5] ? Comme pour engendrer la Catharsis de l’âme[6] ?

Tout renouveau des forces vitales est évoqué par la répétition rituelle de l’acte originaire. Et vaut pour guérison. Nous avons ça dans le mythe d’Eros et de Psyché, lorsque les corvées  de Psyché achevées Aphrodite n’étant plus en colère, peut retourner jouer son rôle au « théâtre » de l’Olympe.

Si nous rejoignons James Hillman et sa vision du polythéisme de l’âme, nous concevons que nous sommes amené.e.s à jouer sur le théâtre de la vie le mythe qui est le nôtre, comme Jung parle du mythe de sa vie. C’est en quelque sorte notre « destin », nous mettant parfois en grande souffrance car l’Archétype en lui – même porte sa pathologie. Rejouer le mythe, c’est intégrer le fait que nous ne jouons pas notre seule et propre vie mais que nous interférons avec l’Archétype. En parlant de Psyché Erich Nemann écrit: « As a human being and an individual, she takes what “properly ”  belongs to the archetypes[7].. » (« En tant qu’être humain individuel, elle prend ce qui “proprement” appartient aux archétypes »). Il ne s’agit pas de notre seule vie personnelle, indépendante du cosmos, elle est incluse dans le grand tout.

Dans un article sur la Catharsis, Jean-Michel Vives propose de traduire mimésis par représentation à partir des traductions qu’en ont fait Roselyne Dupont-Roc et Jean Lallot[8] , « la catharsis devient alors un processus lié à la représentation[9]. » La dimension apportée par cette traduction est de mimer, refaire, rejouer, mais en précisant devant un public. En quelque sorte on ne rejoue pas pour soi, mais devant et avec un autre, un témoin participatif par le regard et l’écoute. L’auteur nous dit aussi que « La Katharsis est l’action correspondant à « nettoyer, purifier, purger ». Il a d’abord le sens religieux de « purification », et renvoie en particulier au rituel d’expulsion pratiqué à Athènes la veille des Thargélies (fête de purification et d’expiation)» , Il convenait de purifier la cité en expulsant des criminels, puis des boucs émissaires, selon le rituel du pharmakos[10]La représentation comme un miroir renvoie à celui qui en est le témoin l’écho de sa propre expérience intérieure, il s’en suit un effet de sympathia et d’analogie et la possible modification de notre perception du réel (cf Alice Miller).

D’après les sources les affects sur lesquels porterait la catharsis seraient la pitié et la crainte, mais l’auteur rajoute que l’interprétation classique en donne un sens plus large « en donnant à voir le résultat funeste des “mauvaises” passions, le spectacle tragique purgerait – ou guérirait – le spectateur de ces mêmes passions (quelles qu’elles soient, et non plus seulement la terreur et la pitié) [11]. »

Ce sont ces mêmes mécanismes que nous retrouvons dans certaines thérapies. Devant un témoin oculaire et auditif, le patient rejoue la scène originale de son drame. Il montre et fait entendre, se permettant ainsi de devenir lui -même son propre spectateur et le  re – acteur du scénario. Il s’agit de l’apparition dans le champ de la conscience de certains affects qui n’ont pu être ressentis au moment de leur actualité et qui, se trouvant coincés en raison de leur liaison avec le souvenir d’un traumatisme psychique, exercent un effet pathogène.

Quand les enjeux inconscients se dévoilent, quand les différentes couches d’un conflit sont séparées, les choses ne sont plus les mêmes pour le sujet.29

Si la catharsis vaut autant pour la tragédie que pour l’expérience analytique, c’est parce qu’elle nous permet de nous épurer de l’horreur que nous pouvons expérimenter en nous approchant de la limite et de la modification que permet le langage.

La « décharge » de certaines « humeurs » dont la concentration excessive constitut la cause d’un trouble pathologique engendre un sentiment de libération et de joie. Il faut donc supposer que la catharsis réside dans cette faculté paradoxale et mystérieuse, qui serait propre au spectacle tragique, de transformer des sentiments désagréables en plaisir… Et cette mystérieuse transformation des affects négatifs, par l’art mimétique en plaisir, intéresse Aristote pour qui la catharsis substitue du plaisir à la peine. Il ne s’agit pas là d’une explication mais d’une nécessité : le poète doit procurer un plaisir qui provient de la pitié et de la frayeur et cela en les passant au tamis de la représentation.


[1] Steven Mithen, Amy Richardson, Bill Finlayson, 2023. Publié par Cambridge University Press pour le compte d’Antiquity Publications Ltd.

[2] Marija Gimbutas a trouvé de nombreuses figurines lors de ses fouilles de la vieille Europe, avec d’autres objets de même taille, des tables, des chaises, des autels, comme des théâtres miniatures.

[3] Toujours dans la vieille Europe il fut trouvé des figurines tenant leur masque animalier à la main.

[4] Avant de proposer des mises en scène politique la Grèce ne présentait que des pièces mythiques, rejouant les sagas des dieux et des déesses

[5] Voir Mircea Eliade Le Mythe de l’Eternel Retour

[6] La catharsis est un terme grec d’origine médicale et religieuse qui signifie aussi bien « purgation » que « purification ». Aristote l’utilise dans sa Poétique pour désigner l’effet de « purification » produit sur les spectateurs par une représentation dramatique. Ce terme est utilisé par toute méthode thérapeutique qui vise à obtenir une situation de crise émotionnelle telle que cette manifestation critique provoque une solution du problème que la crise met en scène.

[7] Erich Neumann, Amor and Psyche, Routledge, 2007, Kindle, emplacement 1529.

[8] Roselyne Dupont-Roc et Jean Lallot, Aristote. Poétique. Introduction p. 17-19 et note 3 du chapitre 6, p. 187-193.

[9] Jean-Michel Vives, La catharsis, d’Aristote à Lacan en passant par Freud. Une approche théâtrale des enjeux éthiques de la psychanalyseRecherches en psychanalyse, vol. 9, no. 1, 2010, p 25.

[10] Ibid., p 24.

[11] Ibid p 23.

Méduse, la guérison du trauma

A force de sublimer toutes les figures mythiques nous ne savons plus lire la réalité reflétée dans leurs sagas. Méduse en est un bon exemple. La réalité de son calvaire pourrait tant nous méduser que nous préférons y lire d’autres fantasmagories. Le trauma existe de tout temps, mais celui-là est particulièrement violent et induit par une volonté de dominance. Pourtant, au-delà de ses traumatismes, le schème du mythe nous donne des clés précises pour redonner à cette étrange Dame, la forme de son origine : une belle jeune fille.

Lien vers la capsule de Méduse

Les menstrues cosmiques

Nous avons l’habitude de lire que l’être humain est créé par un dieu mâle et même que la femme est sortie de la côte de ce mâle. Cela « imprime » dans notre psyché, dans notre perception du monde une dépendance du féminin par rapport au masculin.

Pouvons – nous dire que c’est une constante, pouvons – nous croire que c’est une vérité, toute symbolique soit-elle ?

Dans les mythes les plus anciens, il est plutôt raconté que les humains sont façonnés dans l’argile par un dieu ou par une déesse.

Il nous arrive de trouver aussi quelques mythes très archaïques où il n’est pas question d’être créé par un dieu masculin, même pas de ses mains dans l’argile, mais plus proche d’une réalité, qui nous démontre, si cela était encore nécessaire, que la perception du monde et donc sa conception fut bien différente, il y a très longtemps.

Conte Lakota

Au début la femme était seule sur cette terre qui venait d’être créée. Elle reçut la visite d’un esprit puissant originaire de la lune et qui portait en lui les ferments des générations. Il eut une telle influence sur elle, que, pour la première fois, elle commença à saigner comme une femme. Elle étancha le sang qui coulait entre ses cuisses à l’aide de mousse retenue par une peau de lapin. Sitôt que l’esprit quitta son corps et que le cycle naturel de la femme commença en elle, elle s’endormit. Le lendemain au réveil, elle ressentit une envie pressante d’uriner, retira sa couche de fortune et s’accroupit ; alors une goutte de sang tomba sur la terre. Mushtinchala, le lapin, qui passait par là, commence à jouer avec ce minuscule caillot, lui donnant la vie par ces coups de patte. A force d’être balloté de – ci de – là, la petite boule de sang prit forme et se transforma peu à peu ; apparurent d’abord de minuscules membres, une tête, suivis bientôt d’une paire d’yeux et d’un cœur. Alors le caillot commença à se mouvoir de façon autonome et à grandir jusqu’à devenir We Ota Wishasha, le Premier Homme.

Nous avons là un schéma très archaïque du rôle masculin de la lune. Ce Lune possède bien les caractéristiques des dieux lunaires, qui « rythment le temps de leur deux Cornes d’or » (Sumer) dans la mesure où il porte « les ferments des générations ». Il s’agit aussi d’imager l’origine des règles des femmes sous l’intervention désirante et non agressive du masculin (saignement / cycles) dans la « matrice » des femmes, dans le Féminin.

Il s’ensuit une sorte de couvade, sous forme de sommeil, de lien avec l’inconscient, dans l’autre monde, celui des rêves, dans le temps des rêves pour que le féminin ne mette pas au monde directement un enfant mais un caillot de sang, qui concrètement exprime une mort nécessaire à ce qui va suivre.

En effet, nous pouvons voir comme un instinct, celui du lapin et nous connaissons le sens symbolique du lapin, qui a quelque chose à voir avec la puissance sexuelle, va par son jeu, façonner « le Premier Homme ».

Deux images vont nous parler :

L’envie d’uriner et uriner en même temps que perdre son sang, expriment les miasmes à évacuer. Comme si la vie qui court produisait à la fois la vie qui se régénère mais aussi des déchets qui doivent être évacués. Dans les rêves le fait d’uriner indique souvent la nécessité de se nettoyer, d’évacuer. Le tri a été fait par le corps entre ce qui va le nourrir et l’abreuver, lui permettre de continuer sa course vitale, et ce qui doit être évacué en termes de déchets et nous sommes bien placés pour savoir que les déchets doivent être jetés, nous qui le faisons de si mauvaise façon.

L’autre image concerne ce sang qui coule et son sens premier représente la mort. En général du sang qui coule est une menace de mort. Or lorsque ce sang est issu d’une matrice, s’il symbolise la mort d’un ovule annonce aussi le début d’une autre vie. La puissance du féminin dans sa confrontation avec la mort est capable de générer de la vie. Nous avons ici une figure type Morrigu la grande Déesse des Celtes et son chaudron de renaissance.

Ce mythe exprime clairement la sacralité des règles des femmes. Elles sont présentes dans la vision cosmique du monde, dans la psyché des humains qui a produit ce mythe.

Mais nous pouvons l’amplifier avec tous les mythes où apparaissent le sacrifice du Taureau, dont les 2 cornes sont assimilées à Lune qui perce le ciel, croit et décroit, vers le mystère de sa renaissance dans la matrice cosmique, et qui génère le temps, et qui permet cette vie de façon cyclique.

Nous le voyons aussi en produisant l’image de ce lapin qui joue avec le caillot, le malaxant en quelque sorte avec la terre, et c’est sans aucun doute ce malaxage qui façonne le Premier Homme, le premier « humain » quand il s’agit d’homme avec un H. Il s’agit bien d’une Terre sacrée, percée, fécondée par un Masculin Lune sacré. Il s’agit d’une conception du monde où ce que nous avons considéré comme « impuretés » des femmes se trouvaient être un grand pouvoir sacré, car sans lui, la vie n’est pas possible.

Scène du puits, Lascaux, lecture imaginale

Grotte de Lascaux, Scène du puits © N. Aujoulat – Centre national de préhistoire – Ministère de la Culture

L’exposition 2023 « Arts et Préhistoire » nous partage cette image accompagnée de ce post :

« Peint sur les parois de la grotte de Lascaux, cet ensemble d’images est l’un des rares de tout l’art paléolithique à avoir été considéré comme une « scène ». On y voit un homme étendu entouré d’animaux. Que signifie cette image ?

Pour certains, il s’agit simplement d’un accident de chasse ou d’un voyage chamanique. D’autres y voient plutôt une représentation symbolique. Elle porterait une vision sexualisée du monde ou signalerait l’arrivée près d’un puits, une zone dangereuse où l’on risque de s’intoxiquer par accumulation de gaz carbonique.

Et qu’en est-il des animaux autour de l’homme ? S’agit-il d’animaux totémiques ou sont-ils les protagonistes d’un rêve animalier ? Les interprétations sont nombreuses mais elles font l’impasse sur un détail : le rhinocéros se distingue du reste de la composition. Elles oublient aussi qu’un cheval avait partiellement été dessiné sur la paroi d’en face. »

En tant que première scène connue représentée sur une paroi préhistorique, cet élément mérite que l’on y apporte grande attention. En effet, elle peut vouloir dire tellement de choses, y compris représenter par un simple dessin une scène vécue, une simple situation. Mais que se passe t’il si nous la regardons comme une production psychique projetée sur la pierre, une sorte de rêve éveillé, une inspiration induite par l’inconscient, un rêve, un schéma mythique et archétypal ?

Sur le plan de l’observation nous voyons un taureau dont les cornes sont comme penchées vers un homme allongé. Ce taureau possède des sortes de grosses poches sous le ventre. Des testicules ? L’homme est allongé, comme mort mais il est ithyphallique. Il est nu et comme sans défense. Devant se trouve un petit oiseau, qui n’est pas un charognard, ni un oiseau de proie, posé sur un bâton bien droit. Il semble y avoir 2 flèches, dont une partant du cul du taureau dirigée vers le bas, une autre remontant. Plus loin, devant, derrière ? un rhinocéros avec la queue dans une étrange position, comme s’il déféquait. Le post fait mention d’un cheval, en face, que nous ne voyons pas.

Sur le plan des associations nous pouvons avancer que le taureau s’associe à la force et à la puissance masculine, à sa puissance de reproduction, sexuelle. Ses cornes sont tournées vers l’homme comme s’il l’avait lui-même mis dans cette situation ou comme s’il le regardait avec compassion. Ses poches ressemblent à deux gros testicules et confirmeraient l’association avec la puissance sexuelle et procréatrice.

L’homme est nu, nu comme un ver, sans fards, totalement lui-même dans son essence première. Tout en semblant mort son sexe est en érection. L’image semble relier l’essence de l’être, authentique (nu) mort et en même temps très vivant et désirant, une sorte de puissance de vie, dans la mort. Le sexe en érection fait écho aux cornes du taureau, tendues, pointues, dirigées.  Les flèches semblent indiquer un mouvement descendant puis ascendant, une courbe « raide » un mouvement de l’ordre des fonctions masculines (percée, pénétration, direction) avec ici une dynamique de descendre (mourir) puis remonter (renaître)

L’oiseau est assez étrange dans ce contexte. Il s’agit d’un petit oiseau chanteur pour le différencier des charognards et des oiseaux de proie avec donc une notion de vie, de joie de vivre, avec la sensation d’appartenance au ciel, aux idées, aux éléments psychiques vivants dans la psyché. Le fait qu’il soit sur un bâton est encore plus étrange, ces oiseaux ne se posent que rarement de cette manière. Le bâton est assez phallique, masculin, comme s’il ancrait, donnait le pouvoir d’action.

Le rhinocéros est encore plus étrange, il part, ou il devance, ou bien est la conséquence. A-t-il quelque chose à voir avec l’ensemble ? Est-il en train de déféquer ? Dans quel cas il libère ses déchets, aboutit sa digestion, se libère, change de plan.

Nous ne voyons pas le cheval donc nous ne savons pas à quoi il ressemble mais nous savons qu’il est « en face ».

Sur le plan des amplifications cela devient très surprenant. Le taureau est lié aux cornes lunaires masculines des croyances les plus anciennes. Ce taureau comme la lune est sujet à mort et renaissance, de manière à régénérer la vie. Les dieux archaïques taureaux sont légion et parmi eux se trouve Osiris. Est-il besoin d’aller plus loin dans le détail quand nous avons sous les yeux un homme à la fois mort et vivant, mort tout en ayant le phallus en érection accompagné d’un oiseau actif ? Se pourrait-il que nous ayons sous les yeux la première représentation d’un schéma que nous connaissons bien, très bien, celui d’Isis oiseau sur le phallus dressé d’un Osiris, dieu Lune, mort et renaissant dans la mort ? Se pourrait-il que ce soit là une production « imaginale » (non imaginaire) de cet archétype majeur de la saga osirienne ? Le rhinocéros ne venant que confirmer ce fait d’un masculin renaissant « autre » et délesté des scories ? Le cheval, force féminine très présente dans les mythologies du monde entier, comme « pendant » à la geste masculine, « en face de » ?

Je vous laisse avec les Images.  Que voyez – vous ? Qu’intégrez-vous ?