La « druidesse » a t-elle existé ?

Le statut si naturel accordé aux femmes dans la société celtique, n’aurait pu être engendré par un traitement différent sur d’autres plans, ou alors, en tant que particularité clairement identifiable dans les mythes, ce qui n’est pas le cas. Dans les textes irlandais nous rencontrons fréquemment les termes de ban-bard pour désigner une « femme-barde », ban-file pour « femme-poète », ban-éces pour « femme-sage » ou encore ban-drui pour littéralement « femme-druide », le mot « druis » étant accepté de facto comme le terme désignant le druide dans l’antiquité. L’existence du terme signifie la réalité de la fonction, si nous l’acceptons pour « le » druide, on se doit de le reconnaître pour « la » et Guyonvarc’h & Leroux de déclarer, contrairement à leur affirmation habituelle, que « Les mots drui, file, faith ainsi que nous le verrons fréquemment, sont susceptibles d’être employés l’un pour l’autre, surtout quand il s’agit de femmes, lesquelles sont nommées alors indifféremment bandrui, banfile, banfaith[1] ».

Dans les textes, par exemple lors de la bataille de Magh Tuiredh, la traduction atteste clairement de l’acte magique de trois druidesses, magie qui depuis Guyonvarc’h est connue comme prérogative du druide  : « Avant la bataille, les Tuatha de Danann envoyèrent leurs trois druidesses, Morrigan, Nemain et Macha qui déchaînèrent une pluie de feu et de sang sur Tara afin d’assombrir les cœurs des guerriers Fir Bolg et leurs druides eurent bien du mal à repousser cette terrifiante magie. ».

L’image romantique des druides qui nous est parvenue du XVIIème siècle nous offre celle caricaturée d’un druide homme, et forcément barbu. Il suffit pour s’en convaincre de regarder la photo prise le 15 août 1908 lors de l’Initiation de Winston Churchill dans l’Albion Lodge du Ancient Order of Druids à Blenheim et les derniers travaux de Guyonvarc’h affirment que les druides étaient des hommes, reléguant, en un schéma dualiste, les femmes à des rangs subalternes et sorciers. Alors que la structure même de la société celtique porte en elle la fonction de la femme à son rôle le plus juste, nous ne pouvons, confortés en cela par les textes et les mythes, qu’attester que la femme jouait un rôle religieux tout aussi influant que l’homme.

D’autres textes irlandais mentionnent la « druidesse » et Françoise Leroux de le mentionner dans l’édition de 1961 Les Druides :   « Que dans les meilleurs morceaux des cycles irlandais et gallois, où la saveur païenne est la plus authentique, la poétesse (ban-file) ou la druidesse (ban-drui) sont des figures familières »[2].

Lorsque les hommes et les femmes sont séparés, c’est une particularité suffisamment originale pour qu’elle soit parfaitement précisée. Nous pouvons cependant identifier qu’il n’y a pas d’assujettissement de l’un  à l’autre, ni de cloisonnement de l’un au détriment de l’autre, ce sont les deux qui sont isolés et ceci dans un cadre très particulier, par exemple celui des contrats de mariage. Nous en trouvons un exemple lors de la foire de Tailtiu durant laquelle se contractaient les mariages ou les allégeances d’amitié : « […] une coutume observée à cette assemblée était que les hommes se mettaient d’un côté et les femmes de l’autre pendant que les pères et les mères établissaient les contrats. Chaque couple qui avait établi traité et contrat était marié, comme le dit le poète : Les femmes ne doivent pas approcher des hommes beaux et brillants ; Les hommes ne doivent pas approcher des femmes. Mais chacun doit rester à part à l’endroit de la grande foire. [3] »

Mais revenons au sacerdoce, un extrait des œuvres de Tacite nous en donne un autre exemple : « Après lui, les Bretons eurent pour gouverneur Suetonius Paullinus, que ses talents militaires et la voix publique, qui ne laisse jamais le mérite sans rival, donnaient pour émule à Corbulon. […] L’île de Mona [Anglesey], déjà forte par sa population, était encore le repaire de transfuges : il se dispose à l’attaquer, et construit des navires dont la carène fut assez plate pour aborder sur une plage basse et sans rives certaines. Ils servirent à passer les fantassins ; la cavalerie suivit à gué ou à la nage, selon la profondeur des eaux. L’ennemi bordait le rivage : à travers ses bataillons épais et hérissés de fer, couraient, semblables aux Furies, des femmes échevelées, en vêtements lugubres, agitant des torches ardentes ; et des druides, rangés à l’entour, levaient les mains vers le ciel avec d’horribles prières. Une vue si nouvelle étonna les courages, au point que les soldats, comme si leurs membres eussent été glacés, s’offraient immobiles aux coups de l’ennemi. [4] »

Cet extrait de texte est très souvent commenté, décrivant les femmes comme des furies, sans être druides. Cependant si nous prenons le temps d’écouter chaque mot nous entendons qu’elles portent le feu or le feu est un élément magique réservé aux druides  : « Les druides sont aussi les maîtres du feu et c’est le feu du druide le plus puissant, le plus habile en magie, qui l’emporte [5]».

Il est impensable dans ces conditions que les druides hommes aient laissé porter le feu par des femmes s’ils les jugeaient inaptes à la plus haute magie.

Alexandre Caban. La druidesse

D’autre part, Tacite n’est pas Celte, il ne peut comparer qu’à l’environnement qui est le sien et où la femme est infériorisée : des femmes assujetties qui dans ce cadre ne peuvent être que des « furies », femmes échevelées en vêtements lugubres. Mais elles sont bien aux côtés des druides, faisant autant de chahut qu’eux, quand ils font « d’horribles prières ».

Un autre exemple peut être pris à propos des femmes Cimbres, en général assimilées aux femmes celtes, qui réclament leur droit à la liberté et au sacerdoce dans un nouveau contexte qui leur refuse :

« Leur mort [la mort des femmes des Cimbres] fut aussi spectaculaire que leur résistance. Ayant en effet envoyé une ambassade à Marius pour lui demander la liberté et le sacerdoce, elles essuyèrent un refus – le droit religieux ne le permettait pas – et, après avoir étouffé et écrasé pêle-mêle leurs enfants, elles tombèrent sous les coups qu’elles se portèrent mutuellement, ou bien, confectionnant un lien avec leurs chevelures, se pendirent aux arbres et aux timons des chariots »[6]. Il semble assez clair que le droit à la liberté et au sacerdoce est pour ces femmes suffisamment vital, habituel, pour que l’impossibilité d’en jouir amène au suicide.

Un autre exemple cité par Pomponius Mela nous est connu : « L’île de Sena, située dans la mer Britannique, en face des Ossismes, est renommée par son oracle gaulois, dont les prêtresses, vouées à la virginité perpétuelle, sont au nombre de neuf. Elles sont appelées Gallicènes, et on leur attribue le pouvoir singulier de déchaîner les vents, de soulever les mers, de se métamorphoser en tels animaux que bon leur semble, de guérir des maux partout ailleurs regardés comme incurables, de connaître et de prédire l’avenir, faveurs qu’elles n’accordent néanmoins qu’à ceux qui viennent tout exprès dans leur île pour les consulter. »

Le pouvoir de déchainer les vents, de soulever des mers, de se métamorphoser, guérir des maux nous montre que les femmes n’étaient pas réduites à « prédire l’avenir ». (ce qu’elles font en plus). Tous ces possibles magiques sont attribués aux druides hommes de l’antiquité. Ici il s’agit de femmes, en quoi cela diffère t-il ?

Ou encore chez Strabon :

« Dans l’Océan, non pas tout à fait en pleine mer, mais juste en face de l’embouchure de la Loire, Posidonius nous signale une île de peu d’étendue, qu’habitent soi-disant les femmes des Namnètes. Ces femmes, possédées de la fureur bachique, cherchent, par des mystères et d’autres cérémonies religieuses, à apaiser, à désarmer le dieu qui les tourmente. Aucun homme ne met le pied dans leur île, et ce sont elles qui passent sur le continent toutes les fois qu’elles sont pour avoir commerce avec leurs maris, après quoi elles regagnent leur île. »[7]

Ici elles tentent de désarmer et d’apaiser un dieu, le rapport à la divinité est direct. Rôles des druides hommes, ici il s’agit de femmes, en quoi cela diffère t-il ?

Les spécialistes ne se sont jamais assez penchés sur ces extraits de textes. Il est pourtant particulièrement intéressant de les analyser sous l’angle celtique, dans l’esprit du temps c’est-à-dire dans le contexte du statut de la femme celte. La « virginité » possède un tout autre sens que celui dans lequel nous l’interprétons aujourd’hui et le rôle religieux des femmes se trouve confirmé par ces témoignages qui, s’ils sont emprunts de la vision univoque de leur auteur, n’en sont pas moins des témoignages. D’autre part, même dans les sociétés où la femme n’a pas l’équivalent social de la femme celte, comme en Grèce ou à Rome, elle jouit dans le domaine du sacré d’une place privilégiée : « La prêtresse d’Athéna Polias à Athènes occupe le premier sacerdoce de la cité […] La prêtresse d’Artémis, reçoit de chaque victime offerte dans un sacrifice public le morceau de choix »[8].

Comment cela aurait-il pu être pire chez un peuple aux femmes libres et autonomes ?

Extrait de « La femme dans la société celte » Sylvie Verchère, Edition du Cygne 2014, suivi par :

  • Femmes prophétesses
  • La magicienne ou la sorcière
  • La femme et le sacrifice
  • Enseignante et initiatrice

[1] Guyonvarc’h et Leroux, Les Druides, Ouest France, 1986, P40

[2] Françoise Leroux, Les Druides, PUF, 1961

[3] Christian Guyonvarc’h et Françoise Leroux, Les fêtes Celtiques, Ouest France, 1995, p 22

[4] Tacite, Annales, XIV, 29-30, trad. J.L. Burnouf, 1903, Paris, Hachette.

[5] C. Guyonvarc’h et F. Leroux, Les Druides, Ouest France, 1987, p 167

[6] Florus, Tableau de l’Histoire romaine de Romulus à Auguste, I, 38, trad. Paul Jal, 1967, Paris, les Belles Lettres.

[7] IV, 1 – La Narbonnaise, in Agnès Vinas, 2004-2010

http://www.mediterranees.net/geographie/strabon/sommaire.html

[8] Georges Duby – Michelle Perrot, Histoire des femmes – L’Antiquité, Plon, 1990, p 399

Lune et Cosmos, Grotte et Naos

Avec notre manière de penser les choses, nous nous sommes focalisé.e.s sur la pratique de la chasse et de la cueillette de nos plus anciens ancêtres. Nous n’avons pas imaginé qu’ils regardaient aussi et d’abord le ciel. Nous, qui ne regardons plus le ciel n’avons plus besoin de lui pour calculer la course du temps. Cependant rester quelques temps sans montre, sans téléphone pour nous dire l’heure et nous serions contraint.e.s de regarder autour de nous et de voir comme la danse du ciel rythme le temps, notre temps, nos mois, nos marées, nos cycles. Avec la conscience pure que notre corps suit lui aussi une danse temporelle nous intégrons le fait de faire partie de l’ensemble du temps, du Cosmos qui tourne comme une roue (cosmique). Alors regardons ! Nous observons comme cette course se poursuit d’est en ouest, d’un début, comme une naissance, vers un zénith, puis une fin, une mort, suivi à l’aube nouvelle d’une renaissance. Le mécanisme de cette danse, qui la dirige, quoi ? Nous ne le savons pas, cela est au-dessus de nous, au -delà. Une volonté, mieux un désir, Cosmique. Cela procède de quelques mystères, sacrés, dignes d’un respect absolu car c’est ce qui fait que nous sommes là, ici et maintenant, pour le regarder et le vivre : un aspect spirituel. Divin. Il n’est pas besoin d’un livre pour vivre ça, pour sentir en soi, pour expérimenter, notre appartenance à cette Nature, et son aspect qui nous dépasse.

Nous n’avons plus la frayeur, ou moins souvent, d’être incarné.e.s dans cette Chose, dont nous ne savons rien car nous avons créé des objets et des rites qui nous illusionnent sur notre toute puissance. Nous sommes persuadé.e.s que nous ne dépendons plus vraiment de la nature, nous nous sentons protégé.e.s, distant.es. Il ne nous reste que la mort et encore nous la cachons, l’aseptisons, la détournons. Mais que ressentirions nous seul.e, debout  face au Cosmos ? N’aurions-nous pas un profond sentiment de vénération, de fascination, de projection spirituelle ? Un sentiment de vénération plus grand encore qu’un sentiment de peur, peut-être même une gratitude, car enfin si nous regardons le soleil et la lune, qui meurent aussi, nous voyons qu’ils reviennent, ainsi nous devons revenir aussi.

Que les humains anciens aient projeté, fait un lien entre ce qui se passe dans le ciel et notre passage incarné ne fait aucun doute. Les tombes les plus vieilles à notre connaissance, présentent des corps enfouis dans un axe est/ouest, du lever au coucher, sans doute dans l’espoir que la renaissance accordée aux astres se propage aux êtres. Qu’il y ait eu une pensée, une spiritualité, un geste, en indique la réalité pour ces âmes d’avant : se trouve dans leurs habitudes de laisser avec leurs morts, de la nourriture, des fleurs, de l’ocre rouge, des traces de feu.

A l’horizon le soleil, la lune, disparaissent et c’est l’obscurité. La couvaison d’un prochain cycle. L’observation du Cosmos nous dévoile qu’en fin de cycle se produit une disparition.  Dans un ailleurs inaccessible, et dans les traces cultuelles, dans les plus vieux sanctuaires : « L’accès [de ces sanctuaires] est toujours resté limité. On y trouve des traces de pied, mais pas de chemins régulièrement foulés. Les rites cultuels étaient sans doute fortement différenciés de la vie quotidienne, les représentations des dieux grecs étaient encore placées dans l’obscurité d’un naos.[1] » Les Grecs, oui, mais aussi les Egyptiens, et les Japonais contemporains cachent encore leurs objets sacrés à l’ombre du honden.

C’est donc dans le noir que se produit la grande magie du pouvoir de renaissance, dans une descente, dans un obscur, dans un secret. L’être humain apprend en imitant, les enfants nous imitent, nous voulons imiter nos stars, nos modèles. Lorsque notre modèle est le Cosmos, à l’aube des temps, nous allons vouloir faire comme lui et descendre dans les coins les plus cachés, les plus obscurs autour de nous : les grottes.

La grotte offre ce ventre obscur, inconnu, mystérieux, mais tout autant, ses formes plus ou moins arrondies rappellent la voûte céleste, à l’intérieur. Cette notion de sphère n’est pas anodine. Marie Koenig lui donne un descriptif fort judicieux : « L’homme se ressent comme le centre de l’univers et le ciel est vu comme une coupole qui se déploie au-dessus de sa tête. C’est ce qu’on appelle la “vue subjective du monde”[2]  […] s’il ajoute l’autre demi-sphère placée de l’autre côté de l’horizon, comme une sphère complète. C’est la “vue objective du monde”[3] »

Cette sphère couveuse, tout aussi protégée, enclose, se retrouve si l’on se place au centre des Dolmen, au Chœur des églises. Une fonction maternante et régénérante, une matrice cosmique.

A l’aube des temps, dans ces espaces enclos, nous allons griffer, marquer, invoquer, supplier que la magie opère encore et toujours, qu’après l’obscur reviendra la lumière. Nous allons « refaire » ce que nous voyons dans le ciel, et nous allons le dire dans le langage que nous lisons autour de nous, des formes et des images.

Facile alors au coin d’une paroi vaguement ressemblante à un dos d’animal, d’y tracer les deux cornes lunaires, qui comme celles d’un taureau percent le ciel : « La lune, dont l’aspect changeait sans cesse, était particulièrement inspirante : ses deux croissants pouvaient être comparés à des cornes. L’imagination en fit le “Taureau Céleste” qui, comme les disent les hymnes sumériens “règle la marche du temps de ses deux cornes d’or”[4] » et nous l’avons fait longtemps : « Jusqu’à présent, on a découvert soixante-dix-sept grottes ornées datant de l’ère glaciaire. La peinture des parois rocheuses commença il y a 40 000 ans, les œuvres le plus récentes ont à peu près 12 000 ans.[5] »

Marie Koenig de remarquer à propos d’un taureau de la grotte de Pech-Merle qu’il procède d’une approche que ne dédaignerait pas notre art abstrait, « laisse de côté tout détail qui, ici, serait inutile : masses musculaires, parties génitales. En opposition totale avec le corps, les cornes de l’animal : deux demi-sphères symétriques, comme aucun animal n’en a jamais porté.[6] »

Deux cornes que nous allons croiser souvent, durant des milliers d’années et nous savons que cette lune qui rythme le temps, humain, bien plus précisément que le soleil a un impact immense sur la Nature, perfore la nuit noire pour monter dans le ciel et redescendre. En quelque sorte nous pourrions constater que le Phallus dans sa quête désirante procède du même cycle. Un Phallus qui se lève, palpite, pénètre la nuit noire d’un ventre féminin puis s’étiole, se rétracte, se retire : « Le rythme naturel du mâle est un rythme phallique qui s’élève et retombe… Les mythes raconteraient donc, tout naturellement, des histoires dans lesquelles le mâle est la figure arrivée à son apogée, tragique, qui resplendit et disparaît[7]. »

Lune, à l’aube des temps, est une énergie masculine. Des grottes il gravitera vers les temples, en bucrane, en taureau, en dieu lune. Des premières grottes pariétales à Osiris, Sin, Mani, Midir, il percera le ciel et l’ovule rond et chaud de la Déesse des Origines….


[1] Marie Koenig, Notre passé est encore plus ancien, Robert Laffont, 1982, p. 52

[2] Ibid, p. 37

[3] Ibid, p. 41

[4] Ibid, p. 51

[5] Ibid, p. 52

[6] Ibid, p. 53

[7] William Irwin Thompson 

Kagura à Takachiho !  Un rite artistique shintoïste

Un spectacle ? Est-ce réellement un spectacle, un divertissement ?

D’abord le « spectacle » se fait dans un temple. Il n’y a pas de foule comme nous en connaissons, qui se presse bruyante. Il y a salle comble, mais de gens bien assis, enfin sur les genoux, beaucoup ont porté leur coussin. Moi je peine, j’ai mal aux genoux, aux fesses aussi, je suis européenne…

Tous regardent la scène. Loin des 33 tableaux originaux, qui durent toute la nuit, ce soir nous n’en verrons que 4, mais pas des moindres.

Spectacle divertissant ? Danses folkloriques ? Pas vraiment. Nous n’avons pas oublié le sens qui sous tend à ces gestes, ce n’est donc pas du folklore, ce n’est pas juste divertissant. L’impact est symbolique : refaire et rejouer à l’infini les actes divins des Panthéons n’est pas un divertissement. Cela permet de faire écho aux profondeurs de l’être, ce qui se joue dehors, ce qui se joue dedans, une sorte d’Eternel Retour (Cf Eliade) Renouer à l’Instant, aux sources du monde, aux prémices de la vie, de la création … Il s’agit bien de mythe de la création, ici celle du Japon. Retour donc à nos prémices humaines ….

Voilà le Kagura !  Un rite shintoïste

Il n’y a pas de chant, ils sont 2 à frapper du tambour et jouer de la flute. Ce tambour lancinant qui nous relie aux terres et cette flute légère voltigeant vers les cieux. C’est envoûtant. Enivrant.

Il ne s’agit pas vraiment d’une danse, c’est plutôt un mime ! Refaire ce qui s’est passé in illo temporé avec des gestes

Les 4 scènes de ce soir là étaient les principales. Le dieu Tajikarao se morfond que la Grande Amaterasu se soit réfugiée dans la Caverne Céleste. Plus de vie, plus de joie, le monde ne peut rester sans Elle.

Arrive Uzumé, celle qui danse en relevant ses jupes, réveillant le besoin de vivant, faisant rire les dieux.

Le dieu, devenu rouge, ouvre la Caverne et le Miroir est là, où se mire la Dame

Pour finir Izanagi et Izanami, dont les enfants ont façonné le Japon, célèbrent la vie, le couple amoureux, tous les bienfaits offerts aux humains par la déesse réinvestie du Ciel.

J’aime qu’il ne soit pas question d’un bonheur à venir au – delà, d’un paradis au paradis, d’une promesse hypothétique. J’aime que le divin englobe la joie du faire, du chanter, du danser, du manger et du boire et du baiser, celui qu’échange les 2 protagonistes.

Takachiho Japon janvier 2023

La Caverne de la déesse Amaterasu à Takachiho

La journée se révèle douce et le soleil brille fort dans le ciel. La route a défilé sereine. Le lieu, hautement symbolique se révèle tranquille et comme préservé.

Des arbres, des arbres, des arbres.

Les ombres de leurs troncs bien plantés sont tout emmitouflés de réverbération solaire.

Parce qu’il y a des arbres, des arbres, des arbres, l’endroit est tout perclus de paix, de silence qui parle.

Il m’a fallu croiser quelques marchands du temple, bien sûr. Mais rien à voir avec ce que l’on peut imaginer, juste quelques échoppes, quelques vendeurs. Ici les gens ne font pas de grands gestes, ne parlent pas fort, ne gesticulent pas, ils passent, ils se croisent. Un sourire, un salut, bien sûr le salut. Tout semble si paisible.

Ca réverbère, ça renvoie, ça reflète. Oui le miroir est là.

Il ne reste plus qu’à descendre. En bas se trouve la grotte. Non La Caverne !

L’eau dégouline d’en haut, cavalcade, chuchote, humidité de femme entre des cuises ouvertes ; offerte à mes pas silencieux.

Avant de voir la Caverne nous pouvons déjà voir ces petits tas de pierres que les pèlerins entassent. Ils sont fait d’attention, de minutie, de cette application que mettent les Japonais à faire les choses. Il est impossible d’y toucher, de les buter, renverser, détruire. Il rode comme une odeur de sainteté.

Puis la voilà ! Elle émerge. La Caverne, Celle du Mythe, Celle où Elle s’est cachée, celle devant laquelle Uzumé a dansé, en soulevant ses jupes. Le mythe est là vivant.

Moi aussi je ramasse des pierres, moi aussi je fabrique mon tas. Moi aussi je me penche, tête baissée, corps plié. Je marque ma pliure, un temps si court mais qui donne le sens de mon geste, mais non je ne me plie pas, je salue. Moi aussi je baigne dans la béatitude, dans la paix de ce lieu, dans sa fraicheur et sa moiteur, son humidité, sa terre et ses eaux.

Ici je peux m’étaler de toute mon âme. Il n’y a pas de souffrance que celle de vouloir émerger vers la vie. Pas de sang glorifié, pas de chair mortifiée, juste la Nature, la Terre, la Rivière, les Arbres, la Pierre et le Ciel tout auréolé de lumière.

Plus au nord de Kyushu je tombais sur un autre sanctuaire dédié à Amaterasu. Mêmes arbres, même paix, même silence pointé du chant de quelques oiseaux. Est-Elle ainsi sans pleurs, sans larmes. Juste la paix de vivre. On peut s’enrubanner de l’aube ou se couvrir de nuit, à chaque fois ce sera en douceur, en bruissement d’ailes. Pas de martyrs mais pas de grandiloquence non plus. Juste une joie posée comme un manteau, un écho à ce qui tout en moi frémit.

Puiser sans fin à ces courbes graciles, je suis, je suis la terre qui porte ces arbres, je suis ces arbres qui pointent vers le ciel, je suis cette rivière qui chante et qui s’évade, je suis ce ciel où se dresse un soleil de lumière vivace. Je suis de la Nature.

Takachiho Japon janvier 2023.

Carte extraite de l’Oracle des Gardiennes des Mythes

Parution aux Editions Véga Trédaniel

Les mythes racontent des histoires, ils racontent nos histoires, toutes les mouvances intérieures qui nous agitent, nous blessent ou nous enchantent. La vraie question est « quel est notre mythe personnel ? » en réalité nous sommes chevauchés par différents process qui peuvent au fil du temps changer, onduler, chatoyer différemment suivant nos pensées, nos actes, nos choix et le courage que nous mettons à les agir, les faire vivre, les incarner.

Parfois c’est délicieux, facile. D’autre fois c’est pénible, douloureux. C’est souvent à ce moment là que nous cherchons de l’aide, l’écoute, la parole amie, la prière, mais c’est ici que les mythes peuvent nous accompagner, car ils connaissent Le Chemin, le chemin qu’ils parcourent depuis la nuit des temps, depuis les premières humanités. C’est en eux que nous pouvons trouver l’écho de nos affres intérieures et en eux que se dessinent les possibles rédemptions, les possibles libérations, les possibles guérisons. Et les célébrations de la Vie !

Je me suis attachée dans cet ouvrage à faire éclore le message du mythe. Les féminins joyeux, aimant, puissant, les blessés, les attachés, les perdus, les vilains, les sorciers, tous ces possibles sont approchés avec respect, juste écouter leur souffle et leur message.

Je dis bien féminin, car il évident que tout cela ne parle pas qu’aux femmes mais aussi aux ailes ondulées, colorés ou flétries de l’Anima des hommes.

Oracle des Gardiennes des Mythes

Pan et Dionysos, retrouver le chemin des dieux

Le mode de perception et de contrôle du monde patriarcal engendrent la phase clé de sa conception : la prise de pouvoir, le rapport de force. Le mode masculin est sorti de son essence première qui est de façonner, de mettre en forme, de percer, de pénétrer tout en restant complice, aimant.

Entré dans ce système le féminin lui-même se meut dans cette essence et joue tout autant les jeux de pouvoirs et les rapports de force. Le Féminin sous-jacent, dans sa nature profonde, blessé, contraint et refoulé s’est transformé en bête terrifiante, en guerrière sanguinaire, en sorcière lubrique ou castratrice. C’est-à-dire que son propre masculin, son animus, est devenu un phallocrate. Il n’est plus le compagnon joyeux créatif de la vie qui est son origine. L’analyse que fait Silvia Di Lorenzo dans son livre La femme et son ombre, du glissement des mouvements féministes vers une guerre de pouvoir, en est révélateur. En quelque sorte il s’agit de s’approprier le pouvoir au détriment de l’autre plutôt que de retrouver les complicités de jeux créatifs et au service de la vie.

La majorité des dieux, dans les mythes et les croyances nous montrent ces masculins poussés à l’extrême de leur force et orientés vers le pouvoir, jusqu’à la guerre, donner la mort pour posséder.  C’est une image précise de la « perversion » des valeurs au détriment de la force précieuse et majeure du masculin. Ces dieux sont des colonisateurs, des guerriers, des violeurs. A charge pour eux d’en supporter le poids et la souffrance qui sous-tend à la déformation de leur nature profonde.

Les dieux archaïques et ceux qui sont unis, complices et forts de leur Nature apparaissent ça et là, quelques bribes. Nous pourrions nous attarder sur les anciens dieux Lune, ceux qui sont dans un rapport d’union et d’amour, qui ne font pas la guerre mais construisent des jardins. Les cornus qui percent la nuit pour porter la lumière, qui font et qui défont, qui rythment pour engendrer la vie.

D’autres dieux, plus proches de nous, gardent encore les traces de cette essence divine. Pan lorsqu’il est encore Conseiller sage et bienveillant. Pétri de nature sauvage il n’a pas oublié son appartenance et sa complicité au féminin. C’est lui qui conseille Psyché, lui dit de continuer sur le chemin de l’amour d’Eros au lieu de se suicider dans la rivière. Il n’est pas encore cette image déchue d’un vieillard lubrique que nous lui connaissons. Il ne dissocie pas le charnel de l’âme, l’instinct de la sacralisation. Le corps doit être sauf pour agir l’âme et ce qui la contient, le cœur. Il est cet animus ultime de la femme déployée qui ne la coupe ni de son corps, ni de son aspiration à la complétude. Merlin en est, sans aucun doute, l’héritier direct. Lui qui parle aux animaux, et par quelques entourloupes disloque la tour d’Uther dans une tentative de restauration des lois naturelles.

Plus encore, plus précis, Dionysos est celui qui n’a jamais renié son essence masculine véritable. C’est le dieu qui nous propose la prise de conscience que si nous ne respectons pas Ses lois nous perdrons la tête. Il nous prévient du danger. Ce dieu nous dit qu’un féminin, en soi, non respecté, se transforme en infanticide, en castratrice. Le sort réservé à Penthé en témoigne.  

Dionysos porte en lui à la fois les énergies incarnées, la chair, la joie et le plaisir. Les fleurs, le vin et l’ivresse. Il garde leur essence sacrée. Les « détails », les « sentimentalités » féminines ne sont pas pour lui des sensibleries niaises. Lorsque Chloris crée la rose c’est lui qui lui donne son parfum. Cette sensibilité au monde cosmique, environnant et « incarné » fait partie de son cortège. En faire une réalité spirituelle est son pouvoir divin. Dionysos s’unit sans cesse à son anima, il rend fous ceux qui ne le font pas. C’est un dieu cornu, un taureau, un bélier qui produit la poussée magistrale d’un mâle fécondant la matrice féminine spirituelle dans un orgasme sans fin. C’est avec Son insondable mystère qu’il porte haut et fort les magies de son être.  Il est le dieu qui passe sans équivoque de la mère à l’épouse.  Les représentations de Dionysos et Ariane ne montrent jamais un dieu aux ordres de sa femme, ne montrent jamais, non plus, un dieu avec une parèdre assujétie. Pas de rapport de pouvoir, d’esclave et de maître. Elles montrent un duo, un couple alangui et complice, relié par la magie de l’amour[1]. Sur leur couche il n’y a que des roses et des coupes de vins, des regards et des gestes de reliance[2].


Retrouver le chemin de ces dieux là, nous demande un effort magistral, une cassure, un sacrifice, celui de se trouver au banc d’une société qui ne voit plus que poindre les ondes des compétitions et des guerres de pouvoir. C’est se trouver blessé d’un écart de posture, mais se trouver vivant.

[1] Maria Daraki, Dionysos et la déesse Terre

[2] Alain Danielou, Shiva et Dionysos

Dionysos

téléchargement (3)Approcher Dionysos n’est pas une mince affaire, nous pouvons y laisser la raison, devenir « fou ». Mais sans lui nous ne connaîtrons pas les mystères, les transes libératrices, les ivresses fécondes et les chemins de la création.

Peu de dieu ont autant fait parler d’eux, tant il est représentant d’un domaine qui fascine et hypnotise, écho de nos plus profondes aspirations et confrontation avec l’Ombre. Dionysos nous attire car son mystère touche aux couches les plus archaïques de notre aspiration à passer les portes de la perception. Il nous effraie aussi par les excès et les dérives qui nous menacent lorsque nous basculons dans nos propres folies mortifères.

La lecture d’un mythe dans son contexte est toujours une grande révélation sur le sens qu’il porte, celui de Dionysos ne fait pas exception. A travers son histoire, ses cheminements et ses actes nous pouvons suivre le message induit pour la psyché qu’il sous-tend, comprendre et intégrer le sens qu’il nous propose de ses fonctions, de ses réalités et de ses fantasmes. Nous pourrons aisément saisir l’essence même, la quintessence, de ce qui se cache sous l’extase, l’ivresse et la folie dont il est le porteur et le gardien.

Le gardien

Le culte de Dionysos dont les traces nous sont parvenues se situe à la jonction des cultures. Les anciens mythes, les anciennes croyances, ne peuvent pas avoir totalement disparues, comme les archétypes ne peuvent mourir et ne s’accommodent que peu à peu au temps qui les incarnent. Or lorsque se trouvent encore les traces vivantes des anciens dieux, que les nouveaux sont tout juste montés sur les marches de l’Olympe, nous trouvons de ces dieux « troubles », qui tentent par tous les moyens de rééquilibrer le monde.Diony statue antique

Nous trouvons de ces figures divines qui mues par leur nature même, essaient sous toutes les formes d’éviter le pire, la bascule dans un extrême et la perversion de la Nature profonde des « choses ». Dionysos est un de ces dieux, un dieu majeur, car il parle des profondeurs psychiques les plus archaïques, les plus fascinantes, les plus « magiques ».

Qu’il fasse partie de ces anciennes croyances refoulées par les nouvelles est attesté dans le fait que dès son enfance, puis tout au long de son parcours, Dionysos est confronté à la non-reconnaissance de sa nature divine. Dans le contexte grec de l’archétype en marche il est clair que la croyance au divin Féminin dans toute sa royauté et en son Fils aimé, avec toutes leurs fonctions, ne sont plus reconnues. C’est ce qui met en souffrance et rend les gens « fous ».

Dionysos est le fils de Zeus et de Sémélé. Zeus, nous le connaissons, est un dieu majeur du monde patriarcal faisant régner sa loi qui, dans la majorité des cas, fait de lui un violeur. Sémélé est d’une toute autre espèce. Si l’origine de son nom semble incertaine, les spécialistes semblent s’accorder sur le fait qu’il est lié à la terre, plus encore, par son origine à la fois indo-européenne et phrygienne il fait part du lien de la Déesse à la nature sacrée de la Terre, de l’Humus. Par conséquent nous pouvons voir Sémélé comme un avatar de l’ancienne Grande Déesse et de son incarnation terrestre. Le détail n’est pas anodin, il fait de Dionysos le fils de la Grande Déesse, toute déchue soit-elle et il saura se souvenir de ça.

Diony coupeComme dans tous les mythes « retournés » par le patriarcat, l’épouse du Dieu Senex[1], réduite au rôle de « femme de », ne peut que s’offusquer des infidélités de son « mari » et se venge : Héra met en place un stratagème pour détruire Sémélé. Elle lui propose de regarder le dieu Zeus en face, pour être sûre qu’il n’est pas un monstre afin qu’elle soit brûlée par le feu du dieu. Cet épisode n’est pas sans rappeler celui dans le mythe d’Éros et de Psyché où les sœurs de Psyché lui conseillent de regarder à quoi ressemble son monstre d’amant. Si Psyché se retrouve déchue, tombée dans les affres tortueuses de l’amour pour Éros, Sémélé meurt brûlée et se retrouve en enfer : voir les réalités mène aux prises de conscience douloureuses et initiatiques.

Ce féminin blessé ne peut porter ses fruits à maturité, il en ressort des calamités et des douleurs, c’est ainsi que naissent les jumeaux d’Arihanrod, la Grande Déesse galloise, violée par la baguette d’un druide, c’est ainsi que vient au monde Narcisse, fruit du viol de Liriope par Zeus, encore une fois.

Ce dieu Senex qui veut tous les pouvoirs, y compris celui d’enfanter, récupère l’enfant et le porte dans sa cuisse, tout comme il se veut père et mère d’Athéna, façonnant des enfants à sa guise, dans le culte du seul père.

Or,  le rôle de Dionysos, la fonction qu’il représente, est de nous rappeler que l’absence de Féminin sacré et de tous les mystères qu’il recèle, mènent à la démence. Cette énergie primitive du Masculin allié au Féminin ne peut être détruite : soit elle est sanctifiée et joue son rôle de reliance avec la magie du Cosmos, nous relie à notre âme, nous laisse éprouver la transe cosmique, soit elle est occultée et se « pervertie », devient dangereuse : elle rend « fou ».

La folie

Dionysos n’est pas le dieu encourageant les excès, la folie meurtrière et la démesure, il est celui qui peut nous en libérer en donnant accès aux portes de la saine folie, de la transe inspiratrice, de l’ivresse sacrée. Tous les personnages qui refusent de le reconnaître deviennent « fous », fous furieux, jusqu’à dépecer leurs propres enfants. C’est la porte ouverte à la cruauté, à l’inhumanité. La fonction archétypale de Dionysos est claire, il nous invite à vivre l’expérience, il nous confronte à cette réalité de l’âme. Coupés de nos élans vitaux, de nos instincts, de notre écoute aux chants de l’âme la plus lointaine, nous perdons la tête. Ce que dit Dionysos c’est que relié au Féminin en soi, au Féminin sacré, nous avons accès aux mystères. Renouant aux sources de l’âme, portant les habits des femmes (tout symboliques qu’ils soient) acceptant cette part de nous-même, sauvage, intuitive, inspiratrice et lui donnant la place de s’exprimer, la place sacrée parmi les dieux de l’Olympe (voir Sémélé), lui offrant notre couronne ( abandonnant le pouvoir de l’égo, de la « loi » patriarcale) comme Dionysos le fait pour Ariane, nous pouvons accéder à ces canaux qui ne sont pas les chemins de l’esprit mais ceux de l’âme (cf James Hillman) : l’émotion, la sensibilité, l’intuition, la tendresse, la créativité, la sensualité (ce que disent les sens) et l’Érotisme (du dieu Éros).  Redonner un sens sacré à ces fonctions nous permet de renouer avec l’âme qui alors soutenue par Dionysos porte une couronne de fleurs, danse et chante, se meut, se courbe et parsème le monde de joie.

.Dionu parlant avec Hermes

Si tel n’est pas le cas, s’ouvrent les portes de la folie démoniaque, orgiaque, destructrice, et Dionysos de nous proposer la tentation, d’y puiser à la source. Qu’allons- nous faire de ce que nous ressentons, sentons, ce à quoi nous vibrons ? Allons-nous le bafouer au risque de tout pervertir ou bien le sanctifier pour en faire une danse  ? A notre choix Il portera la démesure et la folie mortifère ou la transe vivante de la joie de vivre.

Dionysos le dieu taureau, le dieu du Féminin

Il ne fait, pour moi, aucun doute que Dionysos est un dieu héritier des dieux archaïques. De par ses cornes de taureaux, ou d’agneau, il est relié aux iconographies classiques des dieux « jardiniers[2] », Taureaux, Béliers. Mais sa nature même, fils et époux, qui guide le Féminin vers sa propre réalisation, monté au ciel (Il ramène sa mère auprès des dieux de l’Olympe et honore Ariane de sa couronne, voir plus bas) en confirme l’hypothèse.

Il est dans de nombreux mythes question du chemin initiatique des hommes, qui demande d’aller de la Mère à l’Épouse, de la Mère à la Femme, de sortir des jupons de « Maman » pour caresser les jupes de L’Alter Ego. De nombreux dieux font ce parcours initiatique, avec plus ou moins de réussite. Éros y arrive après avoir pleuré dans les chambres maternelles en retournant auprès de Psyché, lui redonnant vie. Lleu quant à lui ne réussit pas le test quand moribond dans l’arbre, dépecé et dévoré par la truie il tombe dans le « giron » d’un druide et non dans les bras, le cœur, de Blodeuwedd. Christ n’y parvient pas plus, disant à Marie Madeleine « ne me touche pas » et passant des bras de Sa Mère éplorée au service de Son Père.

cratère psykter Diony et le thiaseDionysos est différent, car non seulement il est le fils direct de la Grande Déesse, mais dans la version orphique du mythe les Titans coupent Dionysos en morceaux et le font cuire dans une marmite, ce qui a tout de l’initiation primitive : cuire dans un chaudron. Il est initié d’emblée. De ce démembrement c’est son cœur qui sera ramassé pour être donné à Zeus. Il est question de cœur, d’âme. Il grandit dans une grotte, une île où il s’imprègne et développe sa Nature « sauvage » de même nature que la Grande Déesse, grande pourvoyeuse de fruits de fleurs, d’animaux.

C’est dans le domaine de Cybèle, manifestation de la Grande Déesse, qu’il est initié aux cycles de la résurrection après la mort, de la gestation interrompue et de la reprise, souterraine et céleste à la fois. C’est ici qu’il est initié aux mystères de la transe et de l’ivresse, ivresse de l’âme et de la chair, physique et métaphysique. En quelque sorte il est initié aux mystères du Féminin par le Féminin lui-même, il se relie avec son âme, il est à la rencontre de son Anima.  Lorsque la femme déploie son Anima, son féminin (le double voir P. Solié M. Cazenave), c’est qu’un Animus dionysiaque le lui a révélé, percé, mis au jour. Lorsque l’homme est en prise avec Anima, il fait face à tout ce qui est féminin en lui, il en approche alors les mystères. Il pourra, de cette manière, passer de la mère à l’épouse, de la maman à La femme, et laisser vibrer en lui les cordes sensibles, atteindre la plénitude de son être, la magie de la Vie.

De la mère à l’épouse

dionysos et séméléA aucun moment Dionysos ne blesse le féminin, le viole, l’enferme dans une tour, lui bloque une porte, l’enferme dans le silence, nous sommes loin des héros guerriers de la mythologie grecque. Mieux, sa mère reléguée aux Enfers, il descend la chercher en plongeant dans un lac, le lac Lerne, en quelque sorte en plongeant dans les strates humides de l’inconscient. Il est attesté que ce plongeon est associé à de nombreux rites initiatiques en Grèce ancienne, liés au passage de l’adolescence à l’âge adulte et nous ne pouvons que constater que sur le plan symbolique, il s’agit d’approcher la mère morte (celle tuée par l’idée patriarcale), et de la « monter au ciel », parmi les dieux, où elle devient immortelle sous le nom de Thyomé. Dans le contexte du mythe Dionysos redonne à la Grande Déesse sa place légitime, de Déesse primordiale, de Féminin Sacré.

Mais Dionysos ne s’arrête pas là, il va chercher l’Épouse. Non pas l’épouse telle qu’elle est conçue dans le monde patriarcal, celle de la raison, il va chercher l’Épouse du cœur. Il va chercher celle qui est blessée, trahie, abandonnée par ce monde patriarcal, Ariane, sur l’île de Naxos. En cadeau d’épousailles, en hommage, Dionysos jette sa couronne dans le ciel (Couronne Boréale) geste qui divinise Ariane. Ce détail est explicite du Roi, du Dieu, du Masculin qui relie sur un plan symbolique et sacré sa couronne, sa royauté, au Féminin aimé. Nous sommes en présence d’un vieux schéma mythique du monde, comme Enki et Ninhursag de Sumer, jusqu’au Roi Celte qui ne peut régner sans la royauté première de la Déesse.

Diony et ariane Albacini

Dionysos se révèle le Grand Dieu qui tend à réparer le Féminin, à le réhabiliter en la femme et en Anima. A ce titre il est un dieu majeur et précieux, particulière guérisseur dans un monde déjà entaché par les schémas patriarcaux de la période grecque.

Il n’est pas possible de conclure cette approche sans parler de l’essence même de la thématique. Il y a dans l’approche spirituelle dont je parle, un lien tenu entre la matière et l’âme, un lien sacré entre la chair et l’âme. Cela induit une expérience particulière de tous les actes qui mettent en œuvre la chair, c’est à dire sentir, goûter, écouter, ressentir, voir et bien évidemment, (il est question de Dionysos), la sexualité. Il est question d’extase, il est question de transe, quand toutes les dimensions sont réunies, la matière, l’esprit et l’âme. Cette expérience tant décrite dans les textes les plus anciens de Sumer ou dans les Chants de l’Inde à la déesse Kali, nous donne une clé pour la lecture de Dionysos. Ces expériences vibratoires qui jaillissent lors de connexions profondes entre la matière et l’âme ouvrent les portes des mystères et de la joie dionysiaques. Il ne suffit pas de s’enivrer, de se défoncer, de se faire vibrer à coups de butoir pour ressentir l’extase, Dionysos nous indique que nous devons y mettre du féminin, de l’âme, c’est l’âme qui donne la vibration ultime et la jonction la dimension sacrée : le Hierogamos. Hors de ce lien, de cette intention, le clivage s’installe et la folie meurtrière nous guette, ne serait ce que le meurtre de l’âme. L’âme esseulée se cloître, s’insurge et l’ombre, sans oxygène, explose de tous les maléfices. Les hystériques du XIXe siècle ne ressemblent-elles pas à des Ménades délirantes ? En acceptant de perdre la tête tout en sanctifiant l’expérience, en se laissant glisser dans la transe sous l’égide du dieu, dont il ne reste qu’un cœur après démembrement, alors nous pouvons faire l’expérience du sacré.  En acceptant de perde la tête, entreront dans la danse les deux grands Archétypes que sont Éros et Psyché …

[1] Vieux roi, dans le sens qui n’a pas été renouvelé, ne veut pas laisser sa place.

[2] Voir Figures symboliques du Féminin et du Masculin, S. Verchère M 2019, Du Cygne.