Arbres à loques, arbres aux souhaits

Qui sont les malotrus qui accrochent aux arbres à loques des couches sales de bébé, des objets en plastique ? Sacrilège quand on sait que ces pratiques sont les reliquats de croyances animistes, chamaniques des premiers temps de l’humanité. Sur de nombreux continents l’habitude se fait encore de laisser un peu de nos fils sur les troncs et les branches, murmurant nos prières au vent…

La Déesse bleue

JE 47710 – Musée Egyptien du Caire

Cette figurine de faïence bleue a été découverte dans la tombe d’un archer du Moyen-Empire d’Egypte c’est-à-dire entre – 2040 et – 1782.

Sa ressemblance avec les Vénus du Paléolithique et les figurines du Néolithique est stupéfiante.  Déjà par sa taille, haute de 13 cm et large de 5 cm[1]. Ses bras ont été cassés, cependant la posture droite et comme figée la font hautement ressembler aux figurines du néolithiques, les « nues, blanches, raides », trouvées auprès des tombes et semblant les garder, les accompagner dans un processus de métamorphose. Est-il alors surprenant de trouver de ces figurines égyptiennes dans les tombes, y compris dans celles de enfants ?

Son triangle pubien est lui aussi parfaitement marqué, tout comme nous pouvons l’observer sur de nombreuses figurines préhistoriques. Les losanges de ses cuisses ne sont pas non plus sans évoquer les gravures réalisées sur les féminins de la préhistoire. Triangles, losanges, points et croisés sont des constantes pour « la » signifier.

Notons aussi ses jambes collées et comme coupées rappelant toujours les Vénus préhistoriques aux jambes fuselées, avec souvent pas de pieds et tout autant les figurines néolithiques, dont les jambes tout aussi fuselées, semblaient pouvoir être plantées en terre. Ici il semble difficile de pouvoir la planter en terre, tout au mieux la poser. Sur le plan du symbole et si cette image apparaissait dans un rêve, elle nous parlerait d’un féminin qui émerge de terre, avec solidité, aux racines profondes, pointant vers un « à venir », dans l’attente d’une métamorphose, d’un déploiement, promettant les trônes[2] et les tours des cités sur la tête des déesses de la vie régénérée.

Dans le Catalogue officiel du Musée Egyptien du Caire, Mohamed Saleh et Hourig Sourouzian parlent d’elle : « Combinant les qualités de la poupée, la séduction de la danseuse nue tatouée, le bassin fertile des déesses de la fécondité qu’on vénérait dès la préhistoire, et enfin la couleur symbolisant l’éternel renouveau de la vie, ces petits objets incarnent le principe féminin destiné à réjouir et à régénérer le défunt ».

Si le rapprochement avec la préhistoire est, en effet, une évidence, la lecture semble embuée de projection contemporaine : elle n’a rien d’une danseuse et rien ne nous dit que les Anciens vénéraient le Féminin comme des « poupées », objet de séduction prêt à « réjouir » « le » défunt. Elles seraient des « concubines ». En effet cette lecture est très androcentrée, ce que n’était pas la préhistoire (osons le mot gynocentré) et pas totalement l’Egypte ancienne. Dans un monde qui n’a pas oublié le sacré du Féminin, elle ne peut être réduite au concubinage d’un mort, mais se trouve plutôt être la Gardienne et la Génératrice des métamorphoses, dont la mort. Au soutien de cette lecture vient se greffer le fait d’avoir trouvé nombre de ces figurines dans des tombes de fillettes qui par évidence n’ont pas de « concubines ».

In fine nous observons, toujours avec stupéfaction, ces sortes de colliers ou de bretelles qui ne sont pas sans faire échos à ce que nous voyons sur certaines Vénus préhistoriques.

Ici ce qui change c’est la finesses de la facture, la matière,  le visage assez clairement dessiné et le bleu. Mais que serait l’Egypte ancienne sans ce bleu ? Ça fait partie de sa beauté.

Les mythes, les symboles, et donc les objets symboliques ne sortent jamais du néant, ils n’arrivent pas comme ça un beau matin. Cet exemple est un exemple vivant de ce mécanisme d’héritage psychique et spirituel, plongeant ses racines profond dans l’héritage tout en le manifestant dans un ici et maintenant et nous le voyons dans cette figurine avec beaucoup de talent, de finesse et de tendresse.

Un culte au féminin, partout et très longtemps.


[1] Les Vénus et figurines mesurent entre 3 et 15 / 20 cm

[2] Voir Isis et Déméter ou Cybèle

Le Premier Dieu

A quoi pouvait ressembler le premier dieu de la préhistoire ? Quelles sont les traces que nous avons d’une vénération au masculin ? Quel pouvait bien être l’idéal du mâle à l’aube de l’humanité ? Des sorciers dansant des cavernes à l’homme vert, des taureaux célestes aux dieux lune quel chemin se dessine ? Les féminins sont plus nombreux dans ces traces préhistoriques, mais un premier dieu se révèle bien différent de ceux dont nous avons l’habitude.

Les ouvrages de Sylvie Verchère

Des migrations réelles et mythologiques en Irlande

De la colonisation de l’Europe par les Yamnayas et leurs descendants, la France ne parle que du bout des lèvres (Peut-être que ….) En Irlande, ce curseur n’est pas encore intégré dans leur dessin de la préhistoire. Et c’est très difficile dans la mesure où les mythes celtiques irlandais sont mis en scène dans les sites mégalithiques, les divinités celtiques évoluent sur les sites mégalithiques ; nous avons tendance à les amalgamer.  Or il ne s’agit pas du tout de la même époque. Les Celtes n’ont pas construit les mégalithes.

Cependant cela nous donne beaucoup d’indications sur la manière dont l’Horizon Yamnaya[1] s’est installé en Irlande : se rattachant à de très nombreux concepts antérieurs. Nous le voyons très clairement dans les mythes et dans le système de société (autonomie des femmes, religieux)

Les traces mégalithiques sont nombreuses en Irlande et la tradition celte en a intégré de nombreux concepts.

 Ce que l’Irlande a « gagné » de l’Horizon Yamnaya c’est la guerre, le culte du héros guerrier et le tripartisme. Le reste est à rattacher aux cultures antérieures.

(migration 1, l’arrivée des agriculteurs)
Lors de mon dernier voyage en Irlande je visitais l’Heritage Park. Il était bien expliqué que des peuples étaient arrivés par bateaux, emmenant avec eux les cochons, chèvres, moutons, chevaux, chiens….

J’imaginais donc des embarcations, qui ne ressemblaient certainement pas à celles que nous connaissons, porteuses de toute cette faune et de tout un ensemble d’humains, femmes et enfants compris. Ce devait être impressionnant de les voir débarquer. Nous référant aux travaux de Françoise Gange ne pouvons-nous y voir la symbolique de l’Arche de Noé, réalité historique (fuite devant les Yamnayas ?) transférée sur le mode mythologique, avec torsion et christianisation du mythe d’origine ?

Les migrations, l’Irlande les connait, bien, très bien et les mythes en sont un écho fidèle.
En particulier il est un moment question de l’arrivée de peuples venus d’Espagne. Or l’archéologie et l’ADN nous parle de migrations venues d’Ibérie, il y a quelques milliers d’années.
(migration 2, arrivée de l’Horizon Yamnaya).
Kristian Kristiansen nous en parle :

Images conférence Kristian Kristiansen

Ce que nous appelons la culture Campaniforme a pour origine l’Horizon Yamnaya ! Il faut donc lui accorder, en plus de ses pots, la guerre, les chefs de guerre, l’androcratie etc. Kristian Kristiansen nous explique que les peuples du Campaniforme ont migré le long de la coté Atlantique vers le Nord-Ouest de l’Europe. Que dans les terres ils se sont trouvés nez à nez avec ceux de la culture des Céramiques cordées (issue aussi de l’Horizon Yamnaya). Ils ont pris la mer vers les îles…. Ils venaient bien d’Ibérie….emportant avec eux la culture belliqueuse et guerrière des Yamnayas.

Les Celtes seraient un mélange de « Yamnayas » ayant largement intégré les anciennes cultures néolithiques mégalithiques….. A suivre ….


[1] Haarmann donne à la culture Yamnaya le nom d’Horizon car il ne s’agissait pas d’un seul peuple mais d’une communauté d’idées, de culture commune, guerrière, androcentrée, patriarcale.

La femme qui s’est mariée avec un ours : la première religion

Barbara Alice Mann et Kaarina Kail, The Woman Who Married the Bear : The Spirituality of the Ancient Foremothers

Encore un de ces livres magnifiques, improbables en français. C’est à croire que nous devons obligatoirement migrer vers le bilingue, et finir par, un jour, tous parler anglais. A croire aussi que le marché francophone ne vaut pas une tasse de thé, tournicotant qu’il se trouve, autour de son seul nombril, excluant toutes réflexions qui ne soient « scientifiquement » prouvées par des experts.

Et pourtant, ce livre est écrit pas des expertes.

Barbara Alice Mann (La brune)

Ecrivaine, historienne, ethnographe. D’origine Native (Seneca) elle est spécialiste de la tradition orale et éducatrice. Université de Toledo, Toledo. Elle a publié environ 500 articles et chapitres et quinze livres, dont Spirits of Breath : The Twinned Cosmos of Indigenous America et Iroquoian Women: The Gantowisas.

Kaarina Kailo (La blonde)

Précédemment été professeure d’études féminines à l’université d’Oulu, en Finlande, chercheuse principale à l’Académie finlandaise et a occupé divers postes à l’Institut Simone de Beauvoir, au Canada. Elle a publié plusieurs livres, anthologies et centaines d’articles sur l’économie du don, l’écoféminisme/mythologie, les traditions des ours, le folklore des femmes et la guérison par le sauna. Elle est également rédactrice en chef de Wo/men and Bears. The Gifts of Nature, Culture and Gender Revisited (2008).

La différence tient au fait qu’elles ouvrent larges leurs recherches, sans exclure les hypothèses, toutes les hypothèses.

Elles explorent le retournement des mythes, le passage du matristique au patriarcat, les incidences sur l’histoire et la pensée collective. Les origines de l’histoire, l’accent mis sur la femme et son époux ours, l’enfant, puis le glissement : la femme de l’ours mise en second plan derrière le chasseur.
Ces passages sont très importants, ils nous apprennent à relire les mythes, à renverser la vapeur d’une pensée patriarcale qui a tout chamboulé.

D’après elles le mythe de la femme qui épouse un ours est représentatif de la première religion, le contrat entre les humains et la nature véhiculé par les grand- mères.


Puis de l’Amérique du Nord à l’Eurasie indigènes elles détaillent les éléments mythiques et folkloriques qui étayent cette thèse.

C’est un véritable bain de jouvence, un retour aux sources et aux racines.

C’est pour moi une libération. Baignée des histoire de Jean de l’Ours dans mon enfance, avec cette lecture d’un féminin un peu dégueulasse parce qu’il couche avec un ours, j’y retrouve l’énergie sauvage de mon essence humaine et féminine. Le « contrat » passé avec la nature, l’osmose, la complicité. Le message des grand-mères et non celui des hommes omnipotents.

A la mode ancienne, non je ne présente pas « que mes livres », je parle aussi de ceux des autres, de ceux des femmes surtout, de ceux des sœurs. Je tente tant que faire se peut, de pratiquer la sororité qui manque à nos frontons.

A New Grange il n’y a pas que New Grange

Nous avons la fâcheuse habitude de citer 1 nom et de visiter 1 site et lorsque nous le visitons gardons notre attention sur l’exploit de construction, la beauté, le mystère. Une grande partie d’entre nous tente aussi de porter attention à ce que nous ressentons. Le site de Brú na Bóinne nous démontre que ce n’est pas la bonne lecture. 

Lorsque nous visitons un site, nous devrions « regarder » avec attention, le « où » et l’ensemble du « où ». 

Quand je débarquais à Carrowmore ou bien à Loughcrew en Irlande, les constructions m’ont semblées puissantes, magnifiques, incroyables, mystérieuses. Cependant c’est lorsque je pris conscience du « où », de l’autour et de l’environnement que je me suis sentie embarquée dans un autre monde, une autre dimension, un autre système de pensée. Assise près de Listoghil (Tombe 51), je remarquais le U formé par les montagnes environnantes, le cocon dans lequel se trouvait les tombes. Et surtout, je me sentais veillée de tout son regard par Maeve, placée plus haut, au-dessus, surplombant tout à Knocknarea. Par évidence les peuples de la Déesse savaient ce qu’ils faisaient en faisant là, en choisissant l’angle et l’orientation, toujours en phase avec le soleil.

A Loughcrew c’est tout aussi marquant. L’enfilade de sites sur plusieurs sommets, ne peut se saisir si l’on se contente de ne voir que le Cairn T, maison de la Cailleach  sise en haut, encore, toujours, trônant sur sa chaise et regardant l’horizon.

Il en est de même du côté de la Vallée du Brú na Bóinne. Nous ne parlons que de New Grange et lorsque nous avons la chance de le visiter, de sa grandeur et de sa beauté. C’est un fait, c’est beau, c’est grand, c’est mystérieux.

Cependant, nous le comprendrons bien différemment si nous regardons le « où », si nous regardons l’environnement dans ce « où ».  

Brú na Bóinne s’appelle aussi Bealach Bo Fionn, maison des fées de la rivière de la déesse vache blanche, demeures des divinités principales de la mythologie irlandaise, l’endroit où elles se manifestent. Le nom signifie littéralement « La maison des esprits ».

New Grange est connu pour être la demeure du dieu soleil, le Jeune Oengus, mais le lieu dans son ensemble est d’abord lié à la déesse Bo, Boan, composé de 3 cairns et non des moindres :  Newgrange, Knowth et Dowth.

  • New Grange est donc la célèbre Bru Meic in Oc, la maison du jeune dieu soleil (80 m de diamètre)
  • Knowth est Cnocha ou Cnocbo dédié à la déesse Bo (90 m de diamètre)
  • Dowth est Dubhad la maison de l’obscurité (85 m de diamètre).

Regardé dans son ensemble le lieu nous livre 3 monticules reliés à la naissance, la vie et la mort.

New Grange représente la renaissance du soleil à l’aube et nous savons comme il pénètre ses profondeurs au moment du lever du soleil au solstice d’hiver. Knowth de son côté est aligné sur les équinoxes, ce qui fait dire à Frank Roberts « un alignement du soleil au mi-point de sa course » et Dowth est aligné au soleil couchant du solstice.

C’est en prenant conscience de cet ensemble que nous pouvons rencontrer la pensée préhistorique des constructeurs de mégalithes. C’est à ce point là de regard que nous pouvons commencer à approcher leur conception du monde et de la vie, tournée et orientée vers cette osmose entre l’espace cosmique et l’humanité. Il ne s’agit pas ici d’un culte à une divinité suprême nous exhortant à la puissance ou à la soumission, un maitre de guerre ou un juge. Il ne s’agit même pas du seul culte au soleil, à la lumière, il n’y a pas que le « fils », que l’homme, mais une tentative d’alignement sur les mouvances cycliques du Cosmos, avec l’humain à la jonction, naissant, vivant puis mort, retournant dans les sombres mystères de Sa Mère Première.  

Parution : Le Japon Religieux

Vient de paraître aux Editions du Serpent

Le Japon Religieux

Face à face avec le Shintô

Sylvie Verchère

Le Japon nous fascine. Pays lointain où le soleil se lève, il exerce sur nous une attirance mystérieuse. Lorsque j’y pose les pieds, je n’ai de cesse de tenter de percer ce mystère et chaque fois je me trouve face à face avec le Shintô, la religion traditionnelle du pays. Immanent de la nature, le Shintô est une pratique ancestrale, venue du fond des temps. Pour nous qui sommes éloignés des chemins sacralisant la nature, il peut être une surprise exquise, une révélation profonde, un rappel de notre appartenance au Cosmos. Les Kami nous regardent, si nous savons attirer leur attention. Le soleil se reflète dans les miroirs posés au creux des temples, nichés dans les profondeurs des sanctuaires. Les arbres nous protègent, entourés de leurs shimenawa tressés. Je vous invite à suivre ce chemin, celui que j’ai suivi dans mes pèlerinages. De la Caverne Céleste au Kagura du soir, je vous propose d’en explorer le sens et la beauté.

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Le théâtre, le rite, la guérison

Le théâtre grec est un acte religieux né des hymnes en l’honneur de Dionysos. Il a un rôle de mimesis. Dans sa poétique Aristote emploie ce terme pour décrire l’imitation, la représentation du réel. Il donne au théâtre un sens médical, catharsis, c’est à dire « purification des passions par le moyen de représentations dramatiques ». Rejouer, revivre l’évènement afin d’en faire jaillir un nouveau sens.

Les représentations de ce type, le théâtre, ne datent pas de l’époque classique grecque. Combien de représentations dans le grand bâtiment en forme d’amphithéâtre sur le site dit WF16 dans le sud de la Jordanie et datant d’environ 9800-8200 AE[1]? Combien de mises en scène par les peuples du néolithique dans les cultures de Vinča, Cucuteni, avec leur figurines miniatures[2] ? Combien des gestes refaits avec leurs masques sur leur tête[3] ? Combien de danses du Serpent chez les hopis pour rejouer le mythe ? Enfin combien de pièces de théâtre les Grecs ont-ils joué, représentant à l’origine les sagas sacrées[4] ? Combien de Kagura se font encore au Japon ? Combien de fois furent proposées, aux âmes présentes, les scènes d’origine, le mythe d’origine, comme pour provoquer un éternel retour – aux sources[5] ? Comme pour engendrer la Catharsis de l’âme[6] ?

Tout renouveau des forces vitales est évoqué par la répétition rituelle de l’acte originaire. Et vaut pour guérison. Nous avons ça dans le mythe d’Eros et de Psyché, lorsque les corvées  de Psyché achevées Aphrodite n’étant plus en colère, peut retourner jouer son rôle au « théâtre » de l’Olympe.

Si nous rejoignons James Hillman et sa vision du polythéisme de l’âme, nous concevons que nous sommes amené.e.s à jouer sur le théâtre de la vie le mythe qui est le nôtre, comme Jung parle du mythe de sa vie. C’est en quelque sorte notre « destin », nous mettant parfois en grande souffrance car l’Archétype en lui – même porte sa pathologie. Rejouer le mythe, c’est intégrer le fait que nous ne jouons pas notre seule et propre vie mais que nous interférons avec l’Archétype. En parlant de Psyché Erich Nemann écrit: « As a human being and an individual, she takes what “properly ”  belongs to the archetypes[7].. » (« En tant qu’être humain individuel, elle prend ce qui “proprement” appartient aux archétypes »). Il ne s’agit pas de notre seule vie personnelle, indépendante du cosmos, elle est incluse dans le grand tout.

Dans un article sur la Catharsis, Jean-Michel Vives propose de traduire mimésis par représentation à partir des traductions qu’en ont fait Roselyne Dupont-Roc et Jean Lallot[8] , « la catharsis devient alors un processus lié à la représentation[9]. » La dimension apportée par cette traduction est de mimer, refaire, rejouer, mais en précisant devant un public. En quelque sorte on ne rejoue pas pour soi, mais devant et avec un autre, un témoin participatif par le regard et l’écoute. L’auteur nous dit aussi que « La Katharsis est l’action correspondant à « nettoyer, purifier, purger ». Il a d’abord le sens religieux de « purification », et renvoie en particulier au rituel d’expulsion pratiqué à Athènes la veille des Thargélies (fête de purification et d’expiation)» , Il convenait de purifier la cité en expulsant des criminels, puis des boucs émissaires, selon le rituel du pharmakos[10]La représentation comme un miroir renvoie à celui qui en est le témoin l’écho de sa propre expérience intérieure, il s’en suit un effet de sympathia et d’analogie et la possible modification de notre perception du réel (cf Alice Miller).

D’après les sources les affects sur lesquels porterait la catharsis seraient la pitié et la crainte, mais l’auteur rajoute que l’interprétation classique en donne un sens plus large « en donnant à voir le résultat funeste des “mauvaises” passions, le spectacle tragique purgerait – ou guérirait – le spectateur de ces mêmes passions (quelles qu’elles soient, et non plus seulement la terreur et la pitié) [11]. »

Ce sont ces mêmes mécanismes que nous retrouvons dans certaines thérapies. Devant un témoin oculaire et auditif, le patient rejoue la scène originale de son drame. Il montre et fait entendre, se permettant ainsi de devenir lui -même son propre spectateur et le  re – acteur du scénario. Il s’agit de l’apparition dans le champ de la conscience de certains affects qui n’ont pu être ressentis au moment de leur actualité et qui, se trouvant coincés en raison de leur liaison avec le souvenir d’un traumatisme psychique, exercent un effet pathogène.

Quand les enjeux inconscients se dévoilent, quand les différentes couches d’un conflit sont séparées, les choses ne sont plus les mêmes pour le sujet.29

Si la catharsis vaut autant pour la tragédie que pour l’expérience analytique, c’est parce qu’elle nous permet de nous épurer de l’horreur que nous pouvons expérimenter en nous approchant de la limite et de la modification que permet le langage.

La « décharge » de certaines « humeurs » dont la concentration excessive constitut la cause d’un trouble pathologique engendre un sentiment de libération et de joie. Il faut donc supposer que la catharsis réside dans cette faculté paradoxale et mystérieuse, qui serait propre au spectacle tragique, de transformer des sentiments désagréables en plaisir… Et cette mystérieuse transformation des affects négatifs, par l’art mimétique en plaisir, intéresse Aristote pour qui la catharsis substitue du plaisir à la peine. Il ne s’agit pas là d’une explication mais d’une nécessité : le poète doit procurer un plaisir qui provient de la pitié et de la frayeur et cela en les passant au tamis de la représentation.


[1] Steven Mithen, Amy Richardson, Bill Finlayson, 2023. Publié par Cambridge University Press pour le compte d’Antiquity Publications Ltd.

[2] Marija Gimbutas a trouvé de nombreuses figurines lors de ses fouilles de la vieille Europe, avec d’autres objets de même taille, des tables, des chaises, des autels, comme des théâtres miniatures.

[3] Toujours dans la vieille Europe il fut trouvé des figurines tenant leur masque animalier à la main.

[4] Avant de proposer des mises en scène politique la Grèce ne présentait que des pièces mythiques, rejouant les sagas des dieux et des déesses

[5] Voir Mircea Eliade Le Mythe de l’Eternel Retour

[6] La catharsis est un terme grec d’origine médicale et religieuse qui signifie aussi bien « purgation » que « purification ». Aristote l’utilise dans sa Poétique pour désigner l’effet de « purification » produit sur les spectateurs par une représentation dramatique. Ce terme est utilisé par toute méthode thérapeutique qui vise à obtenir une situation de crise émotionnelle telle que cette manifestation critique provoque une solution du problème que la crise met en scène.

[7] Erich Neumann, Amor and Psyche, Routledge, 2007, Kindle, emplacement 1529.

[8] Roselyne Dupont-Roc et Jean Lallot, Aristote. Poétique. Introduction p. 17-19 et note 3 du chapitre 6, p. 187-193.

[9] Jean-Michel Vives, La catharsis, d’Aristote à Lacan en passant par Freud. Une approche théâtrale des enjeux éthiques de la psychanalyseRecherches en psychanalyse, vol. 9, no. 1, 2010, p 25.

[10] Ibid., p 24.

[11] Ibid p 23.

Matriarcat Enquête sur un mythe

Lorsque j’étais enfant, mon père me disait que si les hommes avaient le pouvoir c’est parce que les femmes l’avaient eu et qu’elles avaient dû faire quelque chose de terrible pour que ce pouvoir leur fut retiré (par les hommes). Derrière la phrase se pavanait l’idée grandguignolesque de la femme pécheresse, la source de tous nos maux. J’y entendais les mêmes inepties que celles que j’avais vues dans le regard horrifié du curé lorsque proposant de surseoir à l’absence d’enfant de chœur, je me proposais « Dieu ! ce n’est pas possible, tu es une fille ». J’aurai été le diable en personne il ne m’aurait pas regardé différemment.

Voilà le souvenir que soulevait en moi la lecture de cet article !  Une drôle d’odeur !

Soit, ils sont encore nombreux les détracteurs des thèses matriarcales matristiques, gylaniques… Mais ils sont, aujourd’hui, très nombreux aussi les adeptes, et non des moindres, même Renfew ose reconnaitre ses erreurs.

Oui certains détails sont à prendre en compte. L’égalité semble consister, pour nous, à devenir tous et toutes « des hommes » (des hommes du patriarcat !), à se comporter comme eux (ou comme ils veulent) et nous nous glorifions lorsque nous découvrons que les femmes chassaient le gros gibier, comme les hommes, ou quelles pouvaient être enterrées avec des armes de guerre, guerrière, comme les hommes. Il y a peut-être une autre réflexion à mener ; l’égalité ne consiste pas forcément à tou.te.s pouvoir se comporter « en homme ». Le problème ne se trouve pas là, mais dans la valeur que l’on porte aux fonctions. Quelle valeur apporte-t-on à la fonction naturelle de porter un enfant et de le mettre au monde ? Si les femmes peuvent aller chasser le gros gibier, les hommes peuvent tisser mais pas accoucher. L’égalité des hommes ne viendrait pas d’une possibilité d’accoucher, l’égalité se trouve dans la valeur que l’on accorde à ce que chacun fait. Il est difficile de ne pas voir la grande valeur accordée aux capacités féminines de faire des enfants, de nourrir, de « faire fleurir », à travers les « maigres » artefacts que nous avons. Que les « Vénus » soient des déesses ou pas semble un sujet sans réponse possible (quoique ! ), mais qu’elles dénotent une importance majeure accordée au féminin ressemble à s’y méprendre à « un fait ».

Bien sûr, à la suite de Fleming, l’auteur aurait pu avancer, que les « Vénus » ne sont que des représentations pornographiques. Mellaart de répondre que « Les statuettes insistent sur les seins, l’estomac, le nombril, sur l’abondance de la chair, et donc sur la capacité de procréer, de soutenir et de nourrir la vie, mais pas sur le simple fait de la reproduction sexuelle. » et donc de la fornication.

Il suffit pour s’en convaincre de regarder nos nombreuses représentations pornographiques qui n’ont rien à voir avec l’application portée aux Vénus. Elles sont généralement si petites justement (grandeur entre 3 et 11 cm) qu’il fallait une volonté, une sorte de dévotion profonde, pour graver sans les outils modernes et l’IA !

Pour réfuter le caractère religieux des statuettes féminines, l’auteur rajoute que :

« Rien n’indique que les statuettes féminines, souvent de taille fort modeste et réalisées dans des matières banales, représentent une ou plusieurs “déesses” ».

Ici Ucko peut appuyer ce point de vue quand il écrit par exemple au sujet des statuettes en argile que « L’utilisation prédominante de l’argile montre que le coût et la valeur n’ont pas une valeur particulière dans ces représentations. »

Rodenborg nous donne une réponse plus pertinente, remettant en question, encore une fois le sens des valeurs :

« Il est rare de rencontrer une polémique plus absurde que celle d’Ucko.[…] Que l’argile soit un matériau trop bon marché pour faire des images de dieux est une affirmation ethnocentrique ; nous ne savons pas si les paysans néolithiques partageaient les valeurs d’Ucko (bourgeois) entre “précieux” et “précieux”. »

Il va de soi que nous pouvons transférer ces analyses sur les « matières » que « nous » jugeons banales sans savoir ce que banal voulait dire dans la psyché préhistorique.

L’article semble vouloir nous démontrer que de tout temps les hommes ont été supérieurs aux femmes. Il tente de nous convaincre que le matristique est une invention et de manière paradoxale l’auteur nous explique que :

« Un autre indice est fourni par l’étude des mythes. Chez de très nombreux peuples, ils font en effet état d’une période initiale marquée par une inversion des rôles entre hommes et femmes, et donc d’une domination féminine, parfois féroce. Invariablement ces mythes expliquent comment une telle situation a pris fin, et comment s’est instaurée la domination des hommes. Loin de plaider pour un retour à l’état antérieur, tous légitiment au contraire l’ordre existant »

Oui, absolument, les mythes font preuve d’un moment charnière de renversement et de très grande violence (par les hommes – tueries, rapts, viols) mise en œuvre pour ce faire. Mais je demande à lire les mythes où se trouve exposée cette férocité des femmes à l’encontre des hommes (mis à part les Amazones, dans un contexte patriarcal il faut le rappeler). Et oui absolument les mythes tardifs nous indiquent que tout est très bien comme ça et que la femme est une ordure à maitriser sous peine de calamité. N’oublions pas que les mythes sont aussi des outils puissants de propagande et de manipulation. Ils indiquent une orientation psychique. Sans cette prise de distance, sans une vision globale nous allons croire encore que pour être une » bonne fille » nous devons rester vierge jusqu’au mariage et ce serait bien de concevoir par l’opération du Saint Esprit. Nous continuerons à croire que chaque homme doit être crucifié ou tout au moins serve de chair à canon.

Tout cela pourrait être de la recherche, des hypothèses, des pistes de réflexion à partager, dans la joie de découvrir notre passé, pour mieux construire notre futur, si cela ne se terminait pas sur une invitation à ne pas penser, ne pas réfléchir, ne pas se poser au moins la question, mais au contraire légitimise l’ordre existant. Nous sommes avec cette phrase, (« Loin de plaider pour un retour à l’état antérieur, tous légitiment au contraire l’ordre existant ») en pleine pensée patriarcale qui ne veut pas laisser sa place (Un vieux Senex – comme dans les mythes). Surtout, surtout ne pas ouvrir la boîte, ne pas ouvrir la fenêtre, ne pas ouvrir la porte du placard, ne pas voir les cadavres qui sont cachés derrière.