Matriarcat Enquête sur un mythe

Lorsque j’étais enfant, mon père me disait que si les hommes avaient le pouvoir c’est parce que les femmes l’avaient eu et qu’elles avaient dû faire quelque chose de terrible pour que ce pouvoir leur fut retiré (par les hommes). Derrière la phrase se pavanait l’idée grandguignolesque de la femme pécheresse, la source de tous nos maux. J’y entendais les mêmes inepties que celles que j’avais vues dans le regard horrifié du curé lorsque proposant de surseoir à l’absence d’enfant de chœur, je me proposais « Dieu ! ce n’est pas possible, tu es une fille ». J’aurai été le diable en personne il ne m’aurait pas regardé différemment.

Voilà le souvenir que soulevait en moi la lecture de cet article !  Une drôle d’odeur !

Soit, ils sont encore nombreux les détracteurs des thèses matriarcales matristiques, gylaniques… Mais ils sont, aujourd’hui, très nombreux aussi les adeptes, et non des moindres, même Renfew ose reconnaitre ses erreurs.

Oui certains détails sont à prendre en compte. L’égalité semble consister, pour nous, à devenir tous et toutes « des hommes » (des hommes du patriarcat !), à se comporter comme eux (ou comme ils veulent) et nous nous glorifions lorsque nous découvrons que les femmes chassaient le gros gibier, comme les hommes, ou quelles pouvaient être enterrées avec des armes de guerre, guerrière, comme les hommes. Il y a peut-être une autre réflexion à mener ; l’égalité ne consiste pas forcément à tou.te.s pouvoir se comporter « en homme ». Le problème ne se trouve pas là, mais dans la valeur que l’on porte aux fonctions. Quelle valeur apporte-t-on à la fonction naturelle de porter un enfant et de le mettre au monde ? Si les femmes peuvent aller chasser le gros gibier, les hommes peuvent tisser mais pas accoucher. L’égalité des hommes ne viendrait pas d’une possibilité d’accoucher, l’égalité se trouve dans la valeur que l’on accorde à ce que chacun fait. Il est difficile de ne pas voir la grande valeur accordée aux capacités féminines de faire des enfants, de nourrir, de « faire fleurir », à travers les « maigres » artefacts que nous avons. Que les « Vénus » soient des déesses ou pas semble un sujet sans réponse possible (quoique ! ), mais qu’elles dénotent une importance majeure accordée au féminin ressemble à s’y méprendre à « un fait ».

Bien sûr, à la suite de Fleming, l’auteur aurait pu avancer, que les « Vénus » ne sont que des représentations pornographiques. Mellaart de répondre que « Les statuettes insistent sur les seins, l’estomac, le nombril, sur l’abondance de la chair, et donc sur la capacité de procréer, de soutenir et de nourrir la vie, mais pas sur le simple fait de la reproduction sexuelle. » et donc de la fornication.

Il suffit pour s’en convaincre de regarder nos nombreuses représentations pornographiques qui n’ont rien à voir avec l’application portée aux Vénus. Elles sont généralement si petites justement (grandeur entre 3 et 11 cm) qu’il fallait une volonté, une sorte de dévotion profonde, pour graver sans les outils modernes et l’IA !

Pour réfuter le caractère religieux des statuettes féminines, l’auteur rajoute que :

« Rien n’indique que les statuettes féminines, souvent de taille fort modeste et réalisées dans des matières banales, représentent une ou plusieurs “déesses” ».

Ici Ucko peut appuyer ce point de vue quand il écrit par exemple au sujet des statuettes en argile que « L’utilisation prédominante de l’argile montre que le coût et la valeur n’ont pas une valeur particulière dans ces représentations. »

Rodenborg nous donne une réponse plus pertinente, remettant en question, encore une fois le sens des valeurs :

« Il est rare de rencontrer une polémique plus absurde que celle d’Ucko.[…] Que l’argile soit un matériau trop bon marché pour faire des images de dieux est une affirmation ethnocentrique ; nous ne savons pas si les paysans néolithiques partageaient les valeurs d’Ucko (bourgeois) entre “précieux” et “précieux”. »

Il va de soi que nous pouvons transférer ces analyses sur les « matières » que « nous » jugeons banales sans savoir ce que banal voulait dire dans la psyché préhistorique.

L’article semble vouloir nous démontrer que de tout temps les hommes ont été supérieurs aux femmes. Il tente de nous convaincre que le matristique est une invention et de manière paradoxale l’auteur nous explique que :

« Un autre indice est fourni par l’étude des mythes. Chez de très nombreux peuples, ils font en effet état d’une période initiale marquée par une inversion des rôles entre hommes et femmes, et donc d’une domination féminine, parfois féroce. Invariablement ces mythes expliquent comment une telle situation a pris fin, et comment s’est instaurée la domination des hommes. Loin de plaider pour un retour à l’état antérieur, tous légitiment au contraire l’ordre existant »

Oui, absolument, les mythes font preuve d’un moment charnière de renversement et de très grande violence (par les hommes – tueries, rapts, viols) mise en œuvre pour ce faire. Mais je demande à lire les mythes où se trouve exposée cette férocité des femmes à l’encontre des hommes (mis à part les Amazones, dans un contexte patriarcal il faut le rappeler). Et oui absolument les mythes tardifs nous indiquent que tout est très bien comme ça et que la femme est une ordure à maitriser sous peine de calamité. N’oublions pas que les mythes sont aussi des outils puissants de propagande et de manipulation. Ils indiquent une orientation psychique. Sans cette prise de distance, sans une vision globale nous allons croire encore que pour être une » bonne fille » nous devons rester vierge jusqu’au mariage et ce serait bien de concevoir par l’opération du Saint Esprit. Nous continuerons à croire que chaque homme doit être crucifié ou tout au moins serve de chair à canon.

Tout cela pourrait être de la recherche, des hypothèses, des pistes de réflexion à partager, dans la joie de découvrir notre passé, pour mieux construire notre futur, si cela ne se terminait pas sur une invitation à ne pas penser, ne pas réfléchir, ne pas se poser au moins la question, mais au contraire légitimise l’ordre existant. Nous sommes avec cette phrase, (« Loin de plaider pour un retour à l’état antérieur, tous légitiment au contraire l’ordre existant ») en pleine pensée patriarcale qui ne veut pas laisser sa place (Un vieux Senex – comme dans les mythes). Surtout, surtout ne pas ouvrir la boîte, ne pas ouvrir la fenêtre, ne pas ouvrir la porte du placard, ne pas voir les cadavres qui sont cachés derrière.

Méduse, la guérison du trauma

A force de sublimer toutes les figures mythiques nous ne savons plus lire la réalité reflétée dans leurs sagas. Méduse en est un bon exemple. La réalité de son calvaire pourrait tant nous méduser que nous préférons y lire d’autres fantasmagories. Le trauma existe de tout temps, mais celui-là est particulièrement violent et induit par une volonté de dominance. Pourtant, au-delà de ses traumatismes, le schème du mythe nous donne des clés précises pour redonner à cette étrange Dame, la forme de son origine : une belle jeune fille.

Lien vers la capsule de Méduse

La Grande Déesse en Crète

Gimbutas considère la Crète minoenne comme le dernier avant-poste de la « Vieille Europe ». Elle rattache cette culture à celle de l’Europe néolithique alors même que le monde alentour change vers un système indo-européen.

Erik Rodenborg en citant Nanno Marinato nous en livre un résumé très intéressant. Particulièrement intéressant car il souligne pour nous que les observations de Marinato rejoignent clairement celles de Gimbutas sans y faire aucunement référence, sans proposer de parallèles avec la culture du Néolithique en Europe.

Il nous explique que ce qui est exposé au sujet de la Crète « ressemble de façon frappante à l’image que Gimbutas donne de la religion dans la vieille Europe ».
En Crète il est indéniable que la divinité la plus importante est une Déesse, avec pour Marinos, l’impossibilité de trancher s’il s’agit d’une seule déesse ou de plusieurs.

« Marinatos souligne qu’il y a une unité entre la déesse dans toutes ses manifestations et la nature ». La déesse une et multiple, une, manifestée sous de multiples formes. L’étude suppose que la divinité féminine crétoise est donc polythéiste et de la comparer aux déesses égyptiennes aux attributs interchangeables, c’est bien ainsi aussi qu’elle apparait dans la culture Celte par exemple (voir capsule Brigid)

En Crète la déesse est représentée assise et debout à la campagne dans la nature près des sanctuaires, ou sur une montagne, entourée ou assise sur des animaux (lions, griffons, oiseaux, phoques… et bien sûr serpents). Nous avons là une description très proche de ce qu’a pu en faire Marija au sujet de la Grande Déesse du Néolithique. Il note, à la suite de Marinato et donc de Gimbutas, que les déesses guerrières du type Moyen-Orient sont absentes.

En ce qui concerne les dieux, ils sont beaucoup moins courants. Deux figures semblent émerger : le maître animal, le chasseur et le jeune Dieu à la canne.

Erik Rodenborg conclue cette partie d’étude en adhérant à la théorie de Gimbutas, qu’il qualifie de « raisonnable »,  de la déesse minoenne comme le dernier vestige de ce qui existait dans l’Europe néolithique. Tant en ce qui concerne l’expression religieuse d’une divinité féminine majeure que dans l’absence de motifs guerriers.

Lien vers article d’EriK Rodenborg (en suédois)

Démocratie : le mythe et la réalité

Il y a environ 20 ans mon plus jeune fils avait dans un devoir d’école évoqué le fait que les Gaulois portaient des côtes de mailles. Haro de la maitresse d’école, pas encore appelée Professeur des écoles, qui considérait que la côte de mailles c’était au Moyen Age. Mauvaise note et humiliation. Mais l’enfant rapporta à sa mère et je suis allée afficher les « recherches » sous le nez de la dame. Il aurait été intéressant, qu’elle se demande où l’enfant avait été cherché de telles « inepties » avant de lui faire baisser le front comme un idiot de passage.

N’est-il pas un bien nécessaire de revisiter l’histoire, celle écrite par les vainqueurs et qui se croit sortie de la cuisse de Jupiter ?

Que nous apprend l’école au sujet de la démocratie ?

Nous sommes fiers de notre démocratie et tout autant de la faire remonter aux calendes grecques. Ha ces grecs et ces Romains à qui nous devons tout ? Mais tout quoi ?

Le flou, l’oubli, l’obstruction, l’ignorance sont passés par ici car si la démocratie n’est pas une invention moderne, ce n’est pas des Grecs antiques qu’elle tire son origine. C’est son origine déviante, la démocratie réduite aux hommes « libres » dans une société qui instaure la mise en place d’une hiérarchie pyramidale que nous devons aux Grecs. Avant eux, existait une autre démocratie, une vraie démocratie, qui aurait pu nous inspirer plus avant, nous évitant tous les conflits et les douleurs pour cette égalité démocratique que nous tentons de vivre.

Pour rappel

Si en Nouvelle Zélande les femmes ont obtenu le droit de vote en 1893, en Angleterre elles ont attendu 1928 après bien des combats, la mort d’une suffragette sous les pieds d’un cheval et le gavage des autres lors de leur grève de la faim.

En France, il a fallu attendre le 21 avril 1944 pour que les femmes obtiennent le droit de voter et de se présenter à une élection, après plus de 150 ans de mobilisations civiques

Quand la recherche et le mythe disent la même chose

Le professeur Haarmann nous explique comment le contexte des révolutions en Amérique (1776) et en France (1789), le renouveau des valeurs démocratiques s’est référé au modèle de la démocratie athénienne, sans en refléter depuis longtemps l’ensemble des valeurs fondamentales. Dans la société de la Grèce antique, il n’y avait plus d’égalité entre les femmes et les hommes, et il y avait la grande partie des sans-droits, les esclaves.

Pour lui, lorsque Clésthène a introduit un ordre social démocratique dans l’État athénien en 507 avant J.-C., il ne s’agissait pas d’une orientation absolument nouvelle dans l’histoire du monde. Clésthène pouvait s’appuyer sur le modèle de gestion communale dans les communautés villageoises. Le réseau social dans les communes n’était pas structuré de manière hiérarchique. Les décisions étaient prises par des conseils de village et leurs membres étaient des représentant.e.s élu.e.s.

Si la recherche peut nous démontrer cette réalité, le mythe confirme. Quand les gens d’Athènes souhaitèrent choisir le dieu ou la déesse protectrice de la cité (nous sommes donc bien au moment de la création de la cité), les hommes voulaient le cheval proposé par Poséidon, les femmes Athéna. Ici il est très clair qu’il s’agit d’un « conseil » composé des hommes et des femmes, antérieur et héritier d’une démocratie qui porte bien son nom.

Il est raconté que les femmes gagnèrent d’une voix. Que les hommes aient accepté que ce soit Athéna mais à 3 conditions :

  • Que les femmes ne soient plus citoyennes
  • Qu’elles ne soient plus appelées athéniennes
  • Que les enfants ne portent plus le nom de leur mère

Peut-on trouver plus clairement exprimer la mise en place du système patriarcal qui ne reconnait plus à la femme le « droit » des choix politiques et personnels la concernant ? Peut-on lire plus clairement la fin de la lignée matrilinéaire ? Car en définitive si les enfants ne portent plus le nom de leur mère ils écopent de celui de leur père.

Alors oui nous avons hérité des Grecs la démocratie, mais nous aurions pu hériter encore mieux, de l’archaïque démocratie qui compte dans son « peuple » cette moitié de l’humanité qui pendant plus de 2000 ans n’eut droit qu’à l’oppression.

Les menstrues cosmiques

Nous avons l’habitude de lire que l’être humain est créé par un dieu mâle et même que la femme est sortie de la côte de ce mâle. Cela « imprime » dans notre psyché, dans notre perception du monde une dépendance du féminin par rapport au masculin.

Pouvons – nous dire que c’est une constante, pouvons – nous croire que c’est une vérité, toute symbolique soit-elle ?

Dans les mythes les plus anciens, il est plutôt raconté que les humains sont façonnés dans l’argile par un dieu ou par une déesse.

Il nous arrive de trouver aussi quelques mythes très archaïques où il n’est pas question d’être créé par un dieu masculin, même pas de ses mains dans l’argile, mais plus proche d’une réalité, qui nous démontre, si cela était encore nécessaire, que la perception du monde et donc sa conception fut bien différente, il y a très longtemps.

Conte Lakota

Au début la femme était seule sur cette terre qui venait d’être créée. Elle reçut la visite d’un esprit puissant originaire de la lune et qui portait en lui les ferments des générations. Il eut une telle influence sur elle, que, pour la première fois, elle commença à saigner comme une femme. Elle étancha le sang qui coulait entre ses cuisses à l’aide de mousse retenue par une peau de lapin. Sitôt que l’esprit quitta son corps et que le cycle naturel de la femme commença en elle, elle s’endormit. Le lendemain au réveil, elle ressentit une envie pressante d’uriner, retira sa couche de fortune et s’accroupit ; alors une goutte de sang tomba sur la terre. Mushtinchala, le lapin, qui passait par là, commence à jouer avec ce minuscule caillot, lui donnant la vie par ces coups de patte. A force d’être balloté de – ci de – là, la petite boule de sang prit forme et se transforma peu à peu ; apparurent d’abord de minuscules membres, une tête, suivis bientôt d’une paire d’yeux et d’un cœur. Alors le caillot commença à se mouvoir de façon autonome et à grandir jusqu’à devenir We Ota Wishasha, le Premier Homme.

Nous avons là un schéma très archaïque du rôle masculin de la lune. Ce Lune possède bien les caractéristiques des dieux lunaires, qui « rythment le temps de leur deux Cornes d’or » (Sumer) dans la mesure où il porte « les ferments des générations ». Il s’agit aussi d’imager l’origine des règles des femmes sous l’intervention désirante et non agressive du masculin (saignement / cycles) dans la « matrice » des femmes, dans le Féminin.

Il s’ensuit une sorte de couvade, sous forme de sommeil, de lien avec l’inconscient, dans l’autre monde, celui des rêves, dans le temps des rêves pour que le féminin ne mette pas au monde directement un enfant mais un caillot de sang, qui concrètement exprime une mort nécessaire à ce qui va suivre.

En effet, nous pouvons voir comme un instinct, celui du lapin et nous connaissons le sens symbolique du lapin, qui a quelque chose à voir avec la puissance sexuelle, va par son jeu, façonner « le Premier Homme ».

Deux images vont nous parler :

L’envie d’uriner et uriner en même temps que perdre son sang, expriment les miasmes à évacuer. Comme si la vie qui court produisait à la fois la vie qui se régénère mais aussi des déchets qui doivent être évacués. Dans les rêves le fait d’uriner indique souvent la nécessité de se nettoyer, d’évacuer. Le tri a été fait par le corps entre ce qui va le nourrir et l’abreuver, lui permettre de continuer sa course vitale, et ce qui doit être évacué en termes de déchets et nous sommes bien placés pour savoir que les déchets doivent être jetés, nous qui le faisons de si mauvaise façon.

L’autre image concerne ce sang qui coule et son sens premier représente la mort. En général du sang qui coule est une menace de mort. Or lorsque ce sang est issu d’une matrice, s’il symbolise la mort d’un ovule annonce aussi le début d’une autre vie. La puissance du féminin dans sa confrontation avec la mort est capable de générer de la vie. Nous avons ici une figure type Morrigu la grande Déesse des Celtes et son chaudron de renaissance.

Ce mythe exprime clairement la sacralité des règles des femmes. Elles sont présentes dans la vision cosmique du monde, dans la psyché des humains qui a produit ce mythe.

Mais nous pouvons l’amplifier avec tous les mythes où apparaissent le sacrifice du Taureau, dont les 2 cornes sont assimilées à Lune qui perce le ciel, croit et décroit, vers le mystère de sa renaissance dans la matrice cosmique, et qui génère le temps, et qui permet cette vie de façon cyclique.

Nous le voyons aussi en produisant l’image de ce lapin qui joue avec le caillot, le malaxant en quelque sorte avec la terre, et c’est sans aucun doute ce malaxage qui façonne le Premier Homme, le premier « humain » quand il s’agit d’homme avec un H. Il s’agit bien d’une Terre sacrée, percée, fécondée par un Masculin Lune sacré. Il s’agit d’une conception du monde où ce que nous avons considéré comme « impuretés » des femmes se trouvaient être un grand pouvoir sacré, car sans lui, la vie n’est pas possible.

L’abri de Ségognole, une vulve sacrée : lecture imaginale

L’abri orné de Ségognole nous présente dans la pierre l’image d’une vulve et de 2 chevaux.

Nous pouvons imaginer qu’un être égaré passait par là un jour de pluie torrentielle et nostalgique des grands espaces où passent les chevaux les jours de grand soleil, les a gravé, pour le plaisir et la rêverie.

Oui ? « Sauf que » quand même, c’est un peu étrange de graver des chevaux, juste là si proche de ce qui ressemble parfaitement à un sexe de femme.

Bénard Alain nous en livre le descriptif sans équivoque :

« L’unique panneau orné de cette petite cavité est constitué des gravures d’un cheval complet et de l’avant-train d’un second, séparées par trois fissures naturelles, dont deux ont été aménagées, qui forment un motif vulvaire. »

« Sauf que » en plus, dans un rapport collectif coordonné par Boris Valentin, sur l’Art rupestre préhistorique dans les chaos gréseux du Bassin parisien (Programme collectif de recherche – 2018-2020), il est spécifié qu’Il y a une mise en scène planifiée.  A propos des drainages qui laissent couler l’eau, il est écrit :

« Elles sont disposées en file de part et d’autre de trois fentes, initialement supposées naturelles, évoquant un triangle pelvien. Un réexamen approfondi a révélé le caractère artificiel des fentes ainsi que de nombreuses interventions anthropiques visant à modifier l’hydrologie de l’abri pour drainer l’eau vers la fente représentant la vulve. »

Et si nous regardons le schéma qui en est proposé, il s’agit d’un véritable travail d’orfèvre pour que cette « fente » laisse jaillir le flux vivifiant de manière plus que suggestive

Ainsi donc le ou la ou les graveurs n’ont pas gravé au hasard, ils ont choisi un espace qui par nature se prête à leur imaginal et mieux que ça, sont intervenus dessus pour que la ressemblance soit parfaite avec le sexe féminin et l’eau qui s’en écoule.

C’est dire l’importance que devait représenter ce symbole vulvaire pour ces gens-là, une sorte d’importance sacrée, n’oublions pas qu’ils n’avaient ni burin ni marteau et qu’il fallait vraiment vouloir.

Pourquoi rajouter des chevaux ? Que viennent faire ici les chevaux ? Ont-ils été fait après par quelques vandales ?

Les mythes et les symboles ultérieurs peuvent nous donner une piste de réponse. Les chevaux représentent une énergie puissante, agissante, humide. Ils sont souvent assimilés à l’écume de la mer, autant dire de la mère, du féminin. Cette écume, cette eau émergeant de la vulve ajoute à l’eau qui ruissèle une puissance incroyable active et féconde. Les chevaux, ici, peuvent avoir une fonction symbolique très forte, nourrissant le flux aquatique et représente la force et la puissance non pas d’une déesse qui aurait été une femme fontaine mais d’une déesse sacralisée pour sa puissance créative. Il se peut même que l’un des chevaux entre, se dirige vers, est intégré par la Vulve et que l’autre en émerge, en sorte dans un flux sans fin, une sorte d’éternité.

Ainsi il est fort possible que le fil de pensée et de perception du monde préhistorique nous apparaisse dans toute sa beauté et par ce fil qui court, les déesses Cheval, telles Rhiannon, Macha ou Epona laissent planer dans leurs courses un souvenir vivant de ce Féminin divin.

La « druidesse » a t-elle existé ?

Le statut si naturel accordé aux femmes dans la société celtique, n’aurait pu être engendré par un traitement différent sur d’autres plans, ou alors, en tant que particularité clairement identifiable dans les mythes, ce qui n’est pas le cas. Dans les textes irlandais nous rencontrons fréquemment les termes de ban-bard pour désigner une « femme-barde », ban-file pour « femme-poète », ban-éces pour « femme-sage » ou encore ban-drui pour littéralement « femme-druide », le mot « druis » étant accepté de facto comme le terme désignant le druide dans l’antiquité. L’existence du terme signifie la réalité de la fonction, si nous l’acceptons pour « le » druide, on se doit de le reconnaître pour « la » et Guyonvarc’h & Leroux de déclarer, contrairement à leur affirmation habituelle, que « Les mots drui, file, faith ainsi que nous le verrons fréquemment, sont susceptibles d’être employés l’un pour l’autre, surtout quand il s’agit de femmes, lesquelles sont nommées alors indifféremment bandrui, banfile, banfaith[1] ».

Dans les textes, par exemple lors de la bataille de Magh Tuiredh, la traduction atteste clairement de l’acte magique de trois druidesses, magie qui depuis Guyonvarc’h est connue comme prérogative du druide  : « Avant la bataille, les Tuatha de Danann envoyèrent leurs trois druidesses, Morrigan, Nemain et Macha qui déchaînèrent une pluie de feu et de sang sur Tara afin d’assombrir les cœurs des guerriers Fir Bolg et leurs druides eurent bien du mal à repousser cette terrifiante magie. ».

L’image romantique des druides qui nous est parvenue du XVIIème siècle nous offre celle caricaturée d’un druide homme, et forcément barbu. Il suffit pour s’en convaincre de regarder la photo prise le 15 août 1908 lors de l’Initiation de Winston Churchill dans l’Albion Lodge du Ancient Order of Druids à Blenheim et les derniers travaux de Guyonvarc’h affirment que les druides étaient des hommes, reléguant, en un schéma dualiste, les femmes à des rangs subalternes et sorciers. Alors que la structure même de la société celtique porte en elle la fonction de la femme à son rôle le plus juste, nous ne pouvons, confortés en cela par les textes et les mythes, qu’attester que la femme jouait un rôle religieux tout aussi influant que l’homme.

D’autres textes irlandais mentionnent la « druidesse » et Françoise Leroux de le mentionner dans l’édition de 1961 Les Druides :   « Que dans les meilleurs morceaux des cycles irlandais et gallois, où la saveur païenne est la plus authentique, la poétesse (ban-file) ou la druidesse (ban-drui) sont des figures familières »[2].

Lorsque les hommes et les femmes sont séparés, c’est une particularité suffisamment originale pour qu’elle soit parfaitement précisée. Nous pouvons cependant identifier qu’il n’y a pas d’assujettissement de l’un  à l’autre, ni de cloisonnement de l’un au détriment de l’autre, ce sont les deux qui sont isolés et ceci dans un cadre très particulier, par exemple celui des contrats de mariage. Nous en trouvons un exemple lors de la foire de Tailtiu durant laquelle se contractaient les mariages ou les allégeances d’amitié : « […] une coutume observée à cette assemblée était que les hommes se mettaient d’un côté et les femmes de l’autre pendant que les pères et les mères établissaient les contrats. Chaque couple qui avait établi traité et contrat était marié, comme le dit le poète : Les femmes ne doivent pas approcher des hommes beaux et brillants ; Les hommes ne doivent pas approcher des femmes. Mais chacun doit rester à part à l’endroit de la grande foire. [3] »

Mais revenons au sacerdoce, un extrait des œuvres de Tacite nous en donne un autre exemple : « Après lui, les Bretons eurent pour gouverneur Suetonius Paullinus, que ses talents militaires et la voix publique, qui ne laisse jamais le mérite sans rival, donnaient pour émule à Corbulon. […] L’île de Mona [Anglesey], déjà forte par sa population, était encore le repaire de transfuges : il se dispose à l’attaquer, et construit des navires dont la carène fut assez plate pour aborder sur une plage basse et sans rives certaines. Ils servirent à passer les fantassins ; la cavalerie suivit à gué ou à la nage, selon la profondeur des eaux. L’ennemi bordait le rivage : à travers ses bataillons épais et hérissés de fer, couraient, semblables aux Furies, des femmes échevelées, en vêtements lugubres, agitant des torches ardentes ; et des druides, rangés à l’entour, levaient les mains vers le ciel avec d’horribles prières. Une vue si nouvelle étonna les courages, au point que les soldats, comme si leurs membres eussent été glacés, s’offraient immobiles aux coups de l’ennemi. [4] »

Cet extrait de texte est très souvent commenté, décrivant les femmes comme des furies, sans être druides. Cependant si nous prenons le temps d’écouter chaque mot nous entendons qu’elles portent le feu or le feu est un élément magique réservé aux druides  : « Les druides sont aussi les maîtres du feu et c’est le feu du druide le plus puissant, le plus habile en magie, qui l’emporte [5]».

Il est impensable dans ces conditions que les druides hommes aient laissé porter le feu par des femmes s’ils les jugeaient inaptes à la plus haute magie.

Alexandre Caban. La druidesse

D’autre part, Tacite n’est pas Celte, il ne peut comparer qu’à l’environnement qui est le sien et où la femme est infériorisée : des femmes assujetties qui dans ce cadre ne peuvent être que des « furies », femmes échevelées en vêtements lugubres. Mais elles sont bien aux côtés des druides, faisant autant de chahut qu’eux, quand ils font « d’horribles prières ».

Un autre exemple peut être pris à propos des femmes Cimbres, en général assimilées aux femmes celtes, qui réclament leur droit à la liberté et au sacerdoce dans un nouveau contexte qui leur refuse :

« Leur mort [la mort des femmes des Cimbres] fut aussi spectaculaire que leur résistance. Ayant en effet envoyé une ambassade à Marius pour lui demander la liberté et le sacerdoce, elles essuyèrent un refus – le droit religieux ne le permettait pas – et, après avoir étouffé et écrasé pêle-mêle leurs enfants, elles tombèrent sous les coups qu’elles se portèrent mutuellement, ou bien, confectionnant un lien avec leurs chevelures, se pendirent aux arbres et aux timons des chariots »[6]. Il semble assez clair que le droit à la liberté et au sacerdoce est pour ces femmes suffisamment vital, habituel, pour que l’impossibilité d’en jouir amène au suicide.

Un autre exemple cité par Pomponius Mela nous est connu : « L’île de Sena, située dans la mer Britannique, en face des Ossismes, est renommée par son oracle gaulois, dont les prêtresses, vouées à la virginité perpétuelle, sont au nombre de neuf. Elles sont appelées Gallicènes, et on leur attribue le pouvoir singulier de déchaîner les vents, de soulever les mers, de se métamorphoser en tels animaux que bon leur semble, de guérir des maux partout ailleurs regardés comme incurables, de connaître et de prédire l’avenir, faveurs qu’elles n’accordent néanmoins qu’à ceux qui viennent tout exprès dans leur île pour les consulter. »

Le pouvoir de déchainer les vents, de soulever des mers, de se métamorphoser, guérir des maux nous montre que les femmes n’étaient pas réduites à « prédire l’avenir ». (ce qu’elles font en plus). Tous ces possibles magiques sont attribués aux druides hommes de l’antiquité. Ici il s’agit de femmes, en quoi cela diffère t-il ?

Ou encore chez Strabon :

« Dans l’Océan, non pas tout à fait en pleine mer, mais juste en face de l’embouchure de la Loire, Posidonius nous signale une île de peu d’étendue, qu’habitent soi-disant les femmes des Namnètes. Ces femmes, possédées de la fureur bachique, cherchent, par des mystères et d’autres cérémonies religieuses, à apaiser, à désarmer le dieu qui les tourmente. Aucun homme ne met le pied dans leur île, et ce sont elles qui passent sur le continent toutes les fois qu’elles sont pour avoir commerce avec leurs maris, après quoi elles regagnent leur île. »[7]

Ici elles tentent de désarmer et d’apaiser un dieu, le rapport à la divinité est direct. Rôles des druides hommes, ici il s’agit de femmes, en quoi cela diffère t-il ?

Les spécialistes ne se sont jamais assez penchés sur ces extraits de textes. Il est pourtant particulièrement intéressant de les analyser sous l’angle celtique, dans l’esprit du temps c’est-à-dire dans le contexte du statut de la femme celte. La « virginité » possède un tout autre sens que celui dans lequel nous l’interprétons aujourd’hui et le rôle religieux des femmes se trouve confirmé par ces témoignages qui, s’ils sont emprunts de la vision univoque de leur auteur, n’en sont pas moins des témoignages. D’autre part, même dans les sociétés où la femme n’a pas l’équivalent social de la femme celte, comme en Grèce ou à Rome, elle jouit dans le domaine du sacré d’une place privilégiée : « La prêtresse d’Athéna Polias à Athènes occupe le premier sacerdoce de la cité […] La prêtresse d’Artémis, reçoit de chaque victime offerte dans un sacrifice public le morceau de choix »[8].

Comment cela aurait-il pu être pire chez un peuple aux femmes libres et autonomes ?

Extrait de « La femme dans la société celte » Sylvie Verchère, Edition du Cygne 2014, suivi par :

  • Femmes prophétesses
  • La magicienne ou la sorcière
  • La femme et le sacrifice
  • Enseignante et initiatrice

[1] Guyonvarc’h et Leroux, Les Druides, Ouest France, 1986, P40

[2] Françoise Leroux, Les Druides, PUF, 1961

[3] Christian Guyonvarc’h et Françoise Leroux, Les fêtes Celtiques, Ouest France, 1995, p 22

[4] Tacite, Annales, XIV, 29-30, trad. J.L. Burnouf, 1903, Paris, Hachette.

[5] C. Guyonvarc’h et F. Leroux, Les Druides, Ouest France, 1987, p 167

[6] Florus, Tableau de l’Histoire romaine de Romulus à Auguste, I, 38, trad. Paul Jal, 1967, Paris, les Belles Lettres.

[7] IV, 1 – La Narbonnaise, in Agnès Vinas, 2004-2010

http://www.mediterranees.net/geographie/strabon/sommaire.html

[8] Georges Duby – Michelle Perrot, Histoire des femmes – L’Antiquité, Plon, 1990, p 399