Marija Gimbutas… Marija Gimbutas was right

Quelle satisfaction de voir que certains se sont penchés sur les travaux de Marija Gimbutas sans à priori et avec sérieux, pour enfin lui donner raison. Oui il fut un temps matristique où les peuples vivaient autrement que par la guerre et le sang. Oui il fut un temps où des fils, oubliant leur Mère, apprirent à harnacher les chevaux, fabriquer des armes et s’approprier le vivant… Oui il fut un temps…
Demain … Demain je vais poser mes pieds sur le sol de New Grange,  je vais glisser mes semelles sur le sol des Temples de Malte… J’aurai une pensée, un fil de joie pour cette grande dame, qui a tant apporté.

MG texte

Vous trouverez le texte entier sur le site de Annine van der Meer

Les sociétés matriarcales, Heide Göettner-Abendroth

 

couvertureEditions des femmes 2019

Combien a-t-il fallu d’années pour que cet ouvrage soit édité en France ? Et combien cette essayiste a-t-elle écrit d’ouvrages traduits en français ?  La France, au quatrième rang des pays publiant le plus de livres éditait, en 2015, 293 nouveaux livres par jour ! Combien de ces ouvrages sortent du lot par leur profondeur, leur sérieux ? Combien ne sont pas des copies de copies, des mots différents pour les mêmes teneurs ? Combien de titres anglais, ou allemands, précieux, pouvons-nous voir traduits ?

Mais enfin le voilà ! C’est pour moi une joie féroce que de le lire dans ma langue « maternelle » qui permet la lecture fluide et la compréhension plus fine.

Car enfin nous voici avec un texte qui cherche, qui fouille, qui expose une réalité que nombreux sont à encore nier : l’existence, l’antériorité, l’universalité de sociétés « matriarcales[1] » avec tout ce qu’elles proposent de différent, de « possible ». Non le fonctionnement humain n’a pas toujours et partout été ce que nous en connaissons, ce que nous en vivons tous les jours. Nous sommes esclaves de nos croyances, et nous, Français, sommes particulièrement attachés à nos assises et à « l’institution répressive de l’université[2] » dont parle l’auteure.

Osons, pour une fois au moins, un « pourquoi pas ? », plonger dans ces 574 pages, dépassant notre tendance au moindre effort. Le voyage est rempli de surprises et de conscience acquise. Nous voyageons en Asie orientale, aux Amériques, en Inde et en Afrique pour y croiser ces autres façons de faire, autres façons de voir.

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Heide Göettner-Abendroth annonce la couleur, il s’agit pour elle d’un chemin « intellectuel et spirituel », en quelque sorte il ne s’agit pas pour elle de se contenter d’une seule analyse méthodique, mais aussi d’une profondeur, d’une sensibilité questionnée. Elle raconte combien sa perception elle-même a changé au cours de ces travaux, comme cela lui a permis de comprendre de l’intérieur. Cette manière de travailler, en y mettant de l’âme, si elle se rencontre de plus en plus parmi nos spécialistes est encore bien trop rare. Nous sommes ici loin des études distanciées et « techniques » de nos parents qui, sur des milliers de pages, appliquaient une méthode pointue, mais détachée de la vie, détachée de l’humain dont il était question.  Il y a du Evelyn Reed[3], du Marija Gimbutas[4], du Marylène Patou-Mathis[5], du Olivia Gazalé[6], ou même du Marshall Sahlins[7] (et d’autres que j’oublie) dans ce travail : une recherche sérieuse, une approche sensible, un vivifiant travail.

A lire cet ouvrage nous comprenons qu’être « féministe » est bien autre chose que dupliquer avec application les manières des « hommes », que c’est une autre façon de percevoir le monde, les relations humaines et le rapport avec la nature, la vie, la mort, le cosmos… C’est une autre histoire que celle du pouvoir et de la domination comme le conforte l’archéologie des sites les plus anciens, sans traces de violence ou de guerre[8].

Un jour de ma jeunesse un homme me disait : « Ha ! si on vous a pris le pouvoir c’est que vous avez dû faire bien des saloperies ! ». Vision patriarcale tellement intégrée qu’elle ne laisse aucun autre possible : le travail est ardu pour l’extirper de la chair où elle s’est imprégnée…

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Nous qui avons toujours besoin de preuves, qui croyons que « c’est possible si l’humain l’a déjà fait », n’osant imaginer la créativité dont nous sommes pourtant capables, avons ici la preuve que d’autres archétypes ont fait danser le monde bien plus longtemps que durant les derniers 4000 ans. Oui il s’est bien passé quelque chose, un jour : le goût du pouvoir, la joie de la guerre et la peur de la mort ont remplacé la célébration de la vie[9].

Un seul regret : l’Europe n’est pas traitée, et pour cause, l’auteure s’en explique, les matriarcats européens furent trop tôt et trop profondément modifiés pour en trouver des traces encore prégnantes. Cependant, à parcourir le monde et ses foyers de Mères, en croisant, comparant avec tout ce que nous savons de nos mythes anciens, de quelques us et coutumes accrochés à la mémoire orale, et pour les citer, car elles me sont chères, les anciennes lois de l’Irlande[10], nous pouvons peu à peu remonter aux traces matriarches de nos ancêtres. Ces traces que je m’acharne à trouver sur Mater natale…

 

[1] J’utilise plutôt le terme matristique pour le différencier du sens de pouvoir pyramidal issu du patriarcat. L’auteur utilise matriarcat dans son éthymologie Arkhè , début fondement et non pouvoir. : « mère depuis le début » , fondement par la mère.

[2] Heide Göettner-Abendroth, Les sociétés matriarcales, Des Femmes, 2019, P. 12.

[3] Evelyn Reed, Féminisme et anthropologie, Denoël/Gonthier.

[4] Marija Gimbutas, Le Langage de la déesse, Des Femmes.

[5] Marylène Patou-Mathis, Préhistoire de la violence et de la guerre, Odile Jacob.

[6] Olivia Gazalé, Le mythe de la virilité, Robert Lafont.

[7] Marshall Sahlins, Âge de pierre, âge d’abondance, Folio.

[8] Gobekli Tepe, Catal Yuhuk, Caral…

[9] Hans Peter Duerr, Sedna oder Die Liebe zum Leben (Sedna ou l’amour de la vie).

[10] Où soulever la jupe d’une femme sans son consentement était passible d’amende.

 

‘(Photos : Géo et Le journal d’Abricot)

Sur le site cgjung

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C’st avec un grand plaisir que je me suis prêtée à l’exercice interview pour le site cgjung.net en ce mois de mai. Retrouvons-nous y, avec la présentation de mon dernier livre. S’y trouve aussi tout un ensemble d’articles et de livres conseillés de grande qualité : un magnifique site pour faire connaissance ou approfondir l’approche jungienne.

Figures symboliques du Féminin et du Masculin

Vient de paraître aux éditions du Cygne :

Les figures symboliques du Féminin et du Masculin (de la préhistoire à la mythologie)

Des scènes pariétales de la vieille Europe aux cités-mères, de Catal Hüyük aux temples de Göbekli Tepe, des mégalithes de Malte à celles de Stonehenge, puis des mythes du Japon à ceux de la Mongolie, de ceux de l’Egypte à la Scandinavie, de la Grèce aux Amériques, de Sumer à l’Irlande, l’auteure nous propose un voyage dans la symbolique des figures du Féminin et du Masculin. Elle nous permet de suivre un changement de paradigme. Elle nous révèle le glissement des sociétés matristiques aux dictas du patriarcat et les perceptions du monde qui en découlent par les substrats psychiques que nous développons.

D’une Grande Déesse des origines, le féminin chute jusqu’à devenir Parèdre, Mère, Sorcière, Oiseau de malheur. De l’Homme Vert, Sorcier, Fils Taureau, Fils Amant, Dieu Lune, le masculin s’enlise dans les ornières d’un sacrifice sanglant et cruel.

Ce que nous dit ce fil de l’histoire c’est que même gravées dans la pierre, les croyances ne sont pas immuables et nous avons notre propre responsabilité dans la manière dont nous les agissons.

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Ce livre n’a pas seulement le mérite de mettre au jour les premiers récits mythologiques de l’humanité, il possède également une  forte dimension politique et émancipatrice.

Olivia Gazalé

 

Table des matières et contenus :

La préhistoire
.      Des traces dans la terre
.      La violence innée ou acquise ?
Le Féminin
.      Le sang des femmes
.      Le matristique
La Grande Déesse
.      Le serpent
.      Les Vénus
.      Visible et incarnée (Aataensic, Hurons…)
.      L’ombre de la Déesse
Le Masculin
.      L’Homme-Vert (Cernunos, Celtes …)
.      Le Fils-Taureau
.      Le Dieu-Lune
.      Les Fils-Amants
Hiérogamos, l’union sacrée (Eros et Psyché, Grèce)
Des héritières mythologiques
.      Brigid (Irlande)
.      Boan (Irlande)
.      Artémis (Grèce)
.      Neith (Egypte)
.      Isis et Hathor (Egypte)
L’arrivée des Indo-Iraniens.
.      La distorsion du mythe
.      Le viol de la Déesse
.      Ninhursag et Enki (Sumer)
La mauvaise chute de la Déesse
.      Blodeuwedd (Pays de Galles)
.      La chute de la femme
.      La blessure (Amaterasu, Japon)
Les Déesses qui chutent
.      kam-àmàgàn (Mongolie)
.      So-At-Sa-Ki (Pikumi)
.      Inanna, Ishtar (Sumer, Akkadie)
.      Déméter, Koré (Grèce)
.      Sophia (Grèce)
.      Mélusine (Europe)
.      Les sirènes
Méchante
Le Fils du Père
.      Odin (Scandinave)
.      Lleu (Pays de Galles)
.      Le Christ
Métanoïa
La beauté de la Déesse

 

Aataentsic, légende amérindienne (suite)

tiggerMon article sur Aataentsic est l’un des plus lu de mon blog. Il est lu par de nombreux Canadiens mais aussi des Américains de toutes origines et des Européens. Sans doute parce que ce mythe est peu connu tout en recelant des merveilles de sens. Sa source très archaïque ne se contente pas de nous faire rêver ou de nous instruire, elle touche les couches les plus profondes, les plus sauvages, les plus naturelles de notre âme et notre époque en a bien besoin.

La culture amérindienne n’est pas juste une danse de sorciers, de faiseurs de pluie ou de quête de visions, elle est riche et multiple. Elle possède des divinités magnifiques et des trames mythologiques qui n’ont rien à envier aux autres cultures. Approchée dans sa profondeur la culture « chamanique » s’éloigne de son image d’Epinal, de danseurs fous aux visions fantasmagoriques, pour s’inclure dans un contexte particulier et une réalité mythique, psychique, d’une grande pertinence.

J’aurai pu, j’aurai du, préciser un peu plus sur le contexte de ce mythe, les peuples qui le rêvaient et pour certains qui le rêvent encore… Car Aataentsic vit toujours au plus profond de la psyché humaine. Les grandes déesses de l’antiquité n’ont pas toujours recouvert son costume de plumes de leur voile dansant. Une Femme se dresse encore les pieds dans la terre et parle le langage des animaux, réalisant avec leur aide la naissance du monde. La Grande Déesse des commencements. Il arrive souvent de La croiser dans les rêves les plus archétypiques, fumant sa pipe blanche ou couverte d’une peau de bison ( Femme Bison Blanc des Lakotas[1]), fouissant la terre de son bâton à la recherche d’un navet (ou d’une pierre rouge ) comme So-At-Sa-Ki des Pikumis[2]. Il arrive aussi qu’elle soit là tout simplement, femme debout sur le dos de la Tortue, Aataentsic des Wendat[3].

Elle existe toujours dans les strates archaïques des âmes des enfants de ceux qui ont prononcé son nom pour la première fois et par leur mémoire transmise, leurs histoires jamais oubliées, partagent de ce fait, avec nous, la mémoire de l’humanité.  Nous sommes tous les enfants d’Aataentsic, même si elle ne porte pas partout ce nom, se pose autre part, d’une autre façon, accompagnée d’un autre ensemble animal, végétal, à nous de la retrouver, et de l’agir à travers nous.

Nous sommes émerveillés (avec justesse)  devant les richesses prodiguées par l’Egypte ancienne, la Grèce antique ou même, un peu, les trésors de Celtes, des Vikings et reléguons les « sauvages » au rang de folklore, cantonnés au « chamanisme » global qui court des Amériques à la Mongolie. Comment ne pas être surpris que le nom de Levi-Strauss soit sur toutes les lèvres mais que son minutieux travail, son étude poussée des mythes amérindiens soient si peu exposés ? Bien sûr en prenant ce chemin nous tomberons sans équivoque sur le Sentier des Larmes[4] et nous demanderons pardon. Mais en allant plus loin, plus humainement, plus profondément, nous trouverons aussi la piste de l’âme qui retrouve son chemin. De la Merde humaine pourrait jaillir la fleur, comme le lotus émerge de la vase…

[1] Sioux

[2] Blackfeet

[3] Hurons

[4] Trails of tears, déplacement forcé de peuples amérindiens, dont les Cherokee, entre 1831 et 1338.

Quelques ouvrages :

Le regard de Colette

illustration-colette-un-ecrivain-pour-le-temps_1-1547116486J’aime profondément les œuvres de Colette.

Non, en vérité, j’adore les œuvres de Colette, car je les lis avec une sorte de dévotion, d’approche du sacré. Ce qui coule sur le papier est une langue de feu, fluide comme un ruisseau émergeant d’une âme vers l’océan. J’aime tellement lire Colette que, volontairement, je n’ai pas tout lu, je m’en réserve quelques goulées, pour les temps à venir. Je garde de la place dans ma vie pour ces desserts délicieux. Ces moments-là, où je m’autorise, je suis tout à ce que je fais, je lis et je me nourris, et je m’extasie. Les mots de Colette sentent l’humus, le vent. Ils ont le goût de la terre et le bruissement des feuillages. Ils reflètent avec justesse le tremblement de l’être. Je ne pense pas quand je lis Colette, je frémis.

« Elle repoussait en arrière la grande capeline de paille rousse, qui tombait sur son dos, retenue à son cou par un ruban de taffetas marron, et elle renversait la tête pour offrir au ciel son intrépide regard gris, son visage couleur de pomme d’automne. Sa voix frappait-elle l’oiseau de la girouette, la bondrée planante, la dernière feuille du noyer, ou la lucarne qui avalait, au petit matin, les chouettes ?… Ô surprise, ô certitude… D’une nue à gauche une voix de prophète enrhumé versait un  : “Non, madame Colê…ê…tte !” [1] »

beaf0d2a39fff7d78c011399fd7910a4--paris-film-real-peopleColette c’est aussi la danseuse dénudée, l’amoureuse de Missy, celle du jeune Bertrand, nous savons tout cela. Colette soumise, Colette libérée, Colette bisexuelle, Colette sans tabous… Je n’ai pas encore vu le film qui vient de paraître sur les écrans, j’attends, un peu. Peur de la déception ? Attente d’une délectation ? A voir…

Mais tout a été dit sur Colette et son style. Comme tout a été dit sur la femme, son parcours, son esprit libre, sa vision précise des affres humaines quotidiennes.

Je n’ai, en quelque sorte, rien à rajouter.

Colette est La grande écrivaine ! La femme, la vagabonde errante, sise au profond de son âme. Colette propose l’acceptation de nos sensations et de nos sentiments, l’acceptation de vivre. Elle nous permet d’oser comprendre que les petites choses, les couleurs et les gestes, les petites récompenses d’une attente de l’aube, les petites cruautés ordinaires forment un écho troublant à ce qui nous anime.

«  Tu as tenu cela dans tes mains, au-dessus du vide, et tu as ouvert les mains… Tu es un monstre… Je ne veux pas vivre avec un monstre[2]… »

3067457895_1_3_T4IUBLOWLorsque j’écris des lignes, sagement penchée sur un pupitre et que mes chats se sont lovés sur mes genoux, sur le bois de la table, je pense à Colette. Je sens ce mouvement d’intériorisation qu’accentue la présence des chats. Je sens que ce n’est pas de mon cerveau que jaillissent les mots, mais d’un profond de l’être, d’un lieu indescriptible dont je suis le vecteur que Colette a bien mieux que tout autre connecté à ses doigts. Il ne s’agit pas de « faire comme », de singer, imiter, ni même s’inspirer. En lisant, en écrivant il s’agit de se connecter. Même sans le talent le mouvement vital de l’être tend à s’éveiller. Colette c’est cette capacité d’émerveillement devant la manifestation de la beauté ou la capacité d’horreur devant le petit geste qui cache la souffrance et nous pouvons la suivre car cet élan est l’élan de la vie.

gbb00797La force et la beauté de Colette résident en ses écrits, c’est là que la réalité de son être jaillit et se dévoile. Si nous regardons avec attention ses photos, son visage est tout autre. L’angle de son regard, tel un renard perdu, les douceurs de ses joues, creusent un regard triste. Tellement triste, toujours ! Et c’est là que Colette me touche le plus. Le regard d’une femme qui sait et qui sent, qui vibre mais qui se trouve enclose dans un monde aveugle et sourd. Le lac immense de son regard est un lac de nostalgie, de chagrin indicible, d’amour mélancolique. Le petit front têtu et sûr de lui de son enfance laisse rapidement place à un regard voilé d’une ombre en pleurs. Quelques phrases s’agrainent et laissent paraître le mal d’amour.

« Choisir, être choisi, aimer : tout de suite après viennent le souci, le péril de perdre, la crainte de semer le regret.[3] »

51299045_3653067391376860_3703628446270750720_nJ’aime Colette, car elle ne triche pas, ne joue pas la savante. Elle dit voilà ce que je sens, ce que je ressens, voilà ce que je vis : Colette est totalement, royalement, humaine. Une femme ancrée à ses racines humaines. La beauté de son œuvre, contrairement à une flagornerie, tient au fait de n’avoir pas occulté la souffrance de l’âme, de son âme et d’y avoir adjoint la source d’émerveillement dont elle était capable, de les avoir offertes au monde.

[1] Sido

[2] La Chatte

[3] Le Fanal bleu

J’ai lu : La cruauté ordinaire

41v3DUt5vuL._SX319_BO1,204,203,200_La cruauté ordinaire, Yves Prigent, Desclée de Brouwer, 2003.

A ne regarder que la lumière nous finissons par être éblouis, aveuglés et l’énergie de l’ombre s’en donne à cœur joie d’agir dans notre dos. Etre capable d’éprouver la joie, la paix, la vie, n’est possible que lorsque l’on sait les différencier de leur contraire. Cela rejoint avec pertinence le fait d’être capable d’être soi-même à condition d’identifier, en soi, ce qui n’est pas nous, ce qui est inculqué par l’éducation, la culture, identifier nos ombres et nos lumières, bref c’est un chemin d’individuation.

Etre capable d’identifier nos propres caractéristiques demande aussi, de clairement voir celles qui appartiennent aux autres. Il s’agit de cesser les projections négatives et positives, de rendre à chacun ce qui relève de sa responsabilité, dans le vivre, dans l’acte, dans la parole.

Donner un nom aux choses permet de les identifier, de les mettre à distance pour mieux les regarder. Quelle est la différence entre la blessure et la destruction ? Quelle est la différence entre blesser et détruire ? Quelle est la différence entre la maladresse et la volonté de nuire ?

Cet ouvrage est un véritable bijou. D’accord Yves Prigent est neuropsychiatre, expert judiciaire et conseiller scientifique de l’Union Nationale pour la prévention du suicide. Ça pèse son poids, mais moi je ne suis pas subjuguée par les titres, je regarde ce que les gens font et non ce qu’ils sont dans la parade. Et Yves Prigent a écrit un ouvrage, non pas avec des « thèses » toutes faites, des sentences énoncées, des dogmes scientifiques. Le verbe est clair, accessible, du « vécu », du ressenti, de l’expérience et tous les mots nous parlent, font écho, donnent du sens à l’imbroglio qui peut souvent nous estourbir et qui soudain s’éclaire. Comment mesure-t-on le chagrin, la souffrance, la différence entre la férocité et la cruauté ? C’est un regard direct et profond dans la psyché humaine, un témoignage savant sur notre condition qui n’est pas, nous le savons tous, qu’une partie de plaisir.

Son regard porté sur la souffrance et le Mal est pétri de bienveillance. C’est facile de regarder la joie et la paix avec bienveillance, mais il faut une grandeur d’âme hors du commun pour regarder l’Ombre avec douceur. Cependant c’est bien le seul moyen de ne pas la nourrir, de la faire parler, de la faire « couler »,  de la métamorphoser. On peut voir et enfin nommer Le Mal, y faire face, s’en protéger, s’en « sortir ». Respecter la Vie c’est donner un nom à son contraire qui  n’est pas la Mort, mais la cruauté. La mort fait partie de la vie, mais la cruauté la détruit. Les grandes mouvances cruelles des communautés humaines sont bien connues, nous ne parlons que de ça. Moins connue est  la cruauté quotidienne, interpersonnelle,  qui est abordée dans cet ouvrage et qui nous concerne tous.

« La violence physique ou psychique d’un être humain sur un autre être humain, si elle est source d’horreur, c’est qu’elle dénie cette fonction élémentaire, matricielle, archaïque, de solidarité avec son vis-à-vis humain. »

Savoir identifier ce Mal, nous permet de nous en protéger et de ne pas le nourrir par notre ignorance. Ce Mal que nous nous faisons à nous-même, que nous propageons, cette volonté de destruction qui anime de trop nombreux humains est dévoilé ici. Sans les voiles, La Chose perd de son pouvoir et de sa puissance, alors le socle fissuré peut voir pousser entre ses failles quelques fleurs vigoureuses.

A lire aussi : 

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Bertrand de la Vaissière : Les énergies du mal en psychothérapie analytique jungienne (Editions du Dauphin)

 

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Marie Louise von Franz : L’ombre et le mal dans les contes de fées (Fontaine de pierre)

 

 

téléchargement (2)

Saverio Tomasella : La folie cachée (Albin Michel)

 

 

9782700703726FS

Alice Miller :  C’est pour ton bien (les racines de la violence dans l’éducation de l’enfant )(Aubier)