Un temple de 6000 ans chez les premiers agriculteurs

(A partir des travaux 12/2023 d’Alexandre Zavalii
Département d’études religieuses de l’Institut de philosophie HS Scovoroda de l’Académie nationale des sciences d’Ukraine, Kiev, Ukraine) Culture Cucuteni Trypilla.

Les dernières recherches ont permis de clairement identifier un temple européen vieux de 6000 ans, qui par ses caractéristiques permet de repérer d’autres structures ayant les mêmes fonctions et servant les mêmes croyances.

Le temple de la proto-cité de Nebelivka est situé dans la partie est de l’anneau intérieur de l’ensemble des bâtiments habités du site.  

Les fouilles du temple ont révélé une volonté claire de planification et une réflexion de l’habitat de Nebelivka par rapport au temple lui-même. Il se trouvait sur un haut promontoire qui permettait de le voir à une distance de plusieurs kilomètres. L’entrée centrale est orientée vers le soleil levant, et toute la « mégastructure » spirituelle est orientée est-ouest. Le bâtiment se compose de deux pièces (40 × 20 m et 20 × 20 m) et d’une cour adjacente (tel qu’indiqué par Gimbutas sur d’autres fouilles).

Il fut trouvé dans l’enceinte du temple sept autels dédiés au feu, un podium en argile avec un ensemble d’ustensiles religieux, des moulins à grains rituels, une table en céramique, des coupes cérémonielles et bien d’autres objets dont le fabuleux disque de Nebelivka

Au centre de la salle rituelle une fosse peinte en rouge a été découverte. Elle a d’abord été creusée dans une intention rituelle – comme l’indique l’ocre rouge – puis comblée jusqu’au niveau du sol. Ce point central été disposé de manière à souligner sa profondeur. Une étude  rattache ce symbole central à « l’arbre religieux » (« arbre de vie », « arbre du monde », etc.) qui était courant dans les cultes archaïques. Zavalii se réfère aussi à Eliade, qui considérait nécessaire de prendre en compte le fait que le placement de « piliers de vision du monde » au centre des agglomérations portait l’idée de « l’Arbre de vie » ou de « l’Axe céleste du monde ». Les fosses elles-mêmes et les dépôts qu’elles contiennent, trouvent leur origine dans les croyances sur la revitalisation des bâtiments par l’établissement d’un lien avec une divinité protectrice. Les échos de « l’arbre sacré » dans l’espace de l’autel du temple et le temple lui-même ont partiellement trouvé leurs manifestations ultérieures dans les cultures du monde.

Le plus fondamental à l’intérieur du temple de Nebelivka est que toute la structure est orientée vers le lever du soleil à l’équinoxe. Cela garantissait l’entrée de la lumière du soleil dans le temple les jours, sans aucun doute, les plus solennels de l’année. Le temple a été construit de manière à ce que le « couloir solaire » se rétrécisse à mesure qu’il approche du centre : les bâtisseurs ont concentré les rayons du soleil sur le symbole principal du temple les jours sacrés de l’année.

Ainsi, sur la base du « modèle » spatial du temple de Nebelivka, il est possible d’identifier d’autres sanctuaires et temples en Europe centrale.

Il est tout aussi stupéfiant de faire un parallèle avec les constructions mégalithiques d’Irlande, de Malte ou d’ailleurs en Europe de l’Ouest où la lumière solaire pénètre à un instant T de l’année, touchant les profondeurs de l’alcôve.

Le Culte de la Grande Déesse des origines

Retrouver le chemin de la Déesse c’est savoir par où elle est passée, par quoi tout a commencé et comment. Nous verrons que le chemin se dessine clairement, des Esprits Femmes de la nature aux Déesses flamboyantes de l’antiquité.

Le théâtre, le rite, la guérison

Le théâtre grec est un acte religieux né des hymnes en l’honneur de Dionysos. Il a un rôle de mimesis. Dans sa poétique Aristote emploie ce terme pour décrire l’imitation, la représentation du réel. Il donne au théâtre un sens médical, catharsis, c’est à dire « purification des passions par le moyen de représentations dramatiques ». Rejouer, revivre l’évènement afin d’en faire jaillir un nouveau sens.

Les représentations de ce type, le théâtre, ne datent pas de l’époque classique grecque. Combien de représentations dans le grand bâtiment en forme d’amphithéâtre sur le site dit WF16 dans le sud de la Jordanie et datant d’environ 9800-8200 AE[1]? Combien de mises en scène par les peuples du néolithique dans les cultures de Vinča, Cucuteni, avec leur figurines miniatures[2] ? Combien des gestes refaits avec leurs masques sur leur tête[3] ? Combien de danses du Serpent chez les hopis pour rejouer le mythe ? Enfin combien de pièces de théâtre les Grecs ont-ils joué, représentant à l’origine les sagas sacrées[4] ? Combien de Kagura se font encore au Japon ? Combien de fois furent proposées, aux âmes présentes, les scènes d’origine, le mythe d’origine, comme pour provoquer un éternel retour – aux sources[5] ? Comme pour engendrer la Catharsis de l’âme[6] ?

Tout renouveau des forces vitales est évoqué par la répétition rituelle de l’acte originaire. Et vaut pour guérison. Nous avons ça dans le mythe d’Eros et de Psyché, lorsque les corvées  de Psyché achevées Aphrodite n’étant plus en colère, peut retourner jouer son rôle au « théâtre » de l’Olympe.

Si nous rejoignons James Hillman et sa vision du polythéisme de l’âme, nous concevons que nous sommes amené.e.s à jouer sur le théâtre de la vie le mythe qui est le nôtre, comme Jung parle du mythe de sa vie. C’est en quelque sorte notre « destin », nous mettant parfois en grande souffrance car l’Archétype en lui – même porte sa pathologie. Rejouer le mythe, c’est intégrer le fait que nous ne jouons pas notre seule et propre vie mais que nous interférons avec l’Archétype. En parlant de Psyché Erich Nemann écrit: « As a human being and an individual, she takes what “properly ”  belongs to the archetypes[7].. » (« En tant qu’être humain individuel, elle prend ce qui “proprement” appartient aux archétypes »). Il ne s’agit pas de notre seule vie personnelle, indépendante du cosmos, elle est incluse dans le grand tout.

Dans un article sur la Catharsis, Jean-Michel Vives propose de traduire mimésis par représentation à partir des traductions qu’en ont fait Roselyne Dupont-Roc et Jean Lallot[8] , « la catharsis devient alors un processus lié à la représentation[9]. » La dimension apportée par cette traduction est de mimer, refaire, rejouer, mais en précisant devant un public. En quelque sorte on ne rejoue pas pour soi, mais devant et avec un autre, un témoin participatif par le regard et l’écoute. L’auteur nous dit aussi que « La Katharsis est l’action correspondant à « nettoyer, purifier, purger ». Il a d’abord le sens religieux de « purification », et renvoie en particulier au rituel d’expulsion pratiqué à Athènes la veille des Thargélies (fête de purification et d’expiation)» , Il convenait de purifier la cité en expulsant des criminels, puis des boucs émissaires, selon le rituel du pharmakos[10]La représentation comme un miroir renvoie à celui qui en est le témoin l’écho de sa propre expérience intérieure, il s’en suit un effet de sympathia et d’analogie et la possible modification de notre perception du réel (cf Alice Miller).

D’après les sources les affects sur lesquels porterait la catharsis seraient la pitié et la crainte, mais l’auteur rajoute que l’interprétation classique en donne un sens plus large « en donnant à voir le résultat funeste des “mauvaises” passions, le spectacle tragique purgerait – ou guérirait – le spectateur de ces mêmes passions (quelles qu’elles soient, et non plus seulement la terreur et la pitié) [11]. »

Ce sont ces mêmes mécanismes que nous retrouvons dans certaines thérapies. Devant un témoin oculaire et auditif, le patient rejoue la scène originale de son drame. Il montre et fait entendre, se permettant ainsi de devenir lui -même son propre spectateur et le  re – acteur du scénario. Il s’agit de l’apparition dans le champ de la conscience de certains affects qui n’ont pu être ressentis au moment de leur actualité et qui, se trouvant coincés en raison de leur liaison avec le souvenir d’un traumatisme psychique, exercent un effet pathogène.

Quand les enjeux inconscients se dévoilent, quand les différentes couches d’un conflit sont séparées, les choses ne sont plus les mêmes pour le sujet.29

Si la catharsis vaut autant pour la tragédie que pour l’expérience analytique, c’est parce qu’elle nous permet de nous épurer de l’horreur que nous pouvons expérimenter en nous approchant de la limite et de la modification que permet le langage.

La « décharge » de certaines « humeurs » dont la concentration excessive constitut la cause d’un trouble pathologique engendre un sentiment de libération et de joie. Il faut donc supposer que la catharsis réside dans cette faculté paradoxale et mystérieuse, qui serait propre au spectacle tragique, de transformer des sentiments désagréables en plaisir… Et cette mystérieuse transformation des affects négatifs, par l’art mimétique en plaisir, intéresse Aristote pour qui la catharsis substitue du plaisir à la peine. Il ne s’agit pas là d’une explication mais d’une nécessité : le poète doit procurer un plaisir qui provient de la pitié et de la frayeur et cela en les passant au tamis de la représentation.


[1] Steven Mithen, Amy Richardson, Bill Finlayson, 2023. Publié par Cambridge University Press pour le compte d’Antiquity Publications Ltd.

[2] Marija Gimbutas a trouvé de nombreuses figurines lors de ses fouilles de la vieille Europe, avec d’autres objets de même taille, des tables, des chaises, des autels, comme des théâtres miniatures.

[3] Toujours dans la vieille Europe il fut trouvé des figurines tenant leur masque animalier à la main.

[4] Avant de proposer des mises en scène politique la Grèce ne présentait que des pièces mythiques, rejouant les sagas des dieux et des déesses

[5] Voir Mircea Eliade Le Mythe de l’Eternel Retour

[6] La catharsis est un terme grec d’origine médicale et religieuse qui signifie aussi bien « purgation » que « purification ». Aristote l’utilise dans sa Poétique pour désigner l’effet de « purification » produit sur les spectateurs par une représentation dramatique. Ce terme est utilisé par toute méthode thérapeutique qui vise à obtenir une situation de crise émotionnelle telle que cette manifestation critique provoque une solution du problème que la crise met en scène.

[7] Erich Neumann, Amor and Psyche, Routledge, 2007, Kindle, emplacement 1529.

[8] Roselyne Dupont-Roc et Jean Lallot, Aristote. Poétique. Introduction p. 17-19 et note 3 du chapitre 6, p. 187-193.

[9] Jean-Michel Vives, La catharsis, d’Aristote à Lacan en passant par Freud. Une approche théâtrale des enjeux éthiques de la psychanalyseRecherches en psychanalyse, vol. 9, no. 1, 2010, p 25.

[10] Ibid., p 24.

[11] Ibid p 23.

L’abri de Ségognole, une vulve sacrée : lecture imaginale

L’abri orné de Ségognole nous présente dans la pierre l’image d’une vulve et de 2 chevaux.

Nous pouvons imaginer qu’un être égaré passait par là un jour de pluie torrentielle et nostalgique des grands espaces où passent les chevaux les jours de grand soleil, les a gravé, pour le plaisir et la rêverie.

Oui ? « Sauf que » quand même, c’est un peu étrange de graver des chevaux, juste là si proche de ce qui ressemble parfaitement à un sexe de femme.

Bénard Alain nous en livre le descriptif sans équivoque :

« L’unique panneau orné de cette petite cavité est constitué des gravures d’un cheval complet et de l’avant-train d’un second, séparées par trois fissures naturelles, dont deux ont été aménagées, qui forment un motif vulvaire. »

« Sauf que » en plus, dans un rapport collectif coordonné par Boris Valentin, sur l’Art rupestre préhistorique dans les chaos gréseux du Bassin parisien (Programme collectif de recherche – 2018-2020), il est spécifié qu’Il y a une mise en scène planifiée.  A propos des drainages qui laissent couler l’eau, il est écrit :

« Elles sont disposées en file de part et d’autre de trois fentes, initialement supposées naturelles, évoquant un triangle pelvien. Un réexamen approfondi a révélé le caractère artificiel des fentes ainsi que de nombreuses interventions anthropiques visant à modifier l’hydrologie de l’abri pour drainer l’eau vers la fente représentant la vulve. »

Et si nous regardons le schéma qui en est proposé, il s’agit d’un véritable travail d’orfèvre pour que cette « fente » laisse jaillir le flux vivifiant de manière plus que suggestive

Ainsi donc le ou la ou les graveurs n’ont pas gravé au hasard, ils ont choisi un espace qui par nature se prête à leur imaginal et mieux que ça, sont intervenus dessus pour que la ressemblance soit parfaite avec le sexe féminin et l’eau qui s’en écoule.

C’est dire l’importance que devait représenter ce symbole vulvaire pour ces gens-là, une sorte d’importance sacrée, n’oublions pas qu’ils n’avaient ni burin ni marteau et qu’il fallait vraiment vouloir.

Pourquoi rajouter des chevaux ? Que viennent faire ici les chevaux ? Ont-ils été fait après par quelques vandales ?

Les mythes et les symboles ultérieurs peuvent nous donner une piste de réponse. Les chevaux représentent une énergie puissante, agissante, humide. Ils sont souvent assimilés à l’écume de la mer, autant dire de la mère, du féminin. Cette écume, cette eau émergeant de la vulve ajoute à l’eau qui ruissèle une puissance incroyable active et féconde. Les chevaux, ici, peuvent avoir une fonction symbolique très forte, nourrissant le flux aquatique et représente la force et la puissance non pas d’une déesse qui aurait été une femme fontaine mais d’une déesse sacralisée pour sa puissance créative. Il se peut même que l’un des chevaux entre, se dirige vers, est intégré par la Vulve et que l’autre en émerge, en sorte dans un flux sans fin, une sorte d’éternité.

Ainsi il est fort possible que le fil de pensée et de perception du monde préhistorique nous apparaisse dans toute sa beauté et par ce fil qui court, les déesses Cheval, telles Rhiannon, Macha ou Epona laissent planer dans leurs courses un souvenir vivant de ce Féminin divin.

Scène du puits, Lascaux, lecture imaginale

Grotte de Lascaux, Scène du puits © N. Aujoulat – Centre national de préhistoire – Ministère de la Culture

L’exposition 2023 « Arts et Préhistoire » nous partage cette image accompagnée de ce post :

« Peint sur les parois de la grotte de Lascaux, cet ensemble d’images est l’un des rares de tout l’art paléolithique à avoir été considéré comme une « scène ». On y voit un homme étendu entouré d’animaux. Que signifie cette image ?

Pour certains, il s’agit simplement d’un accident de chasse ou d’un voyage chamanique. D’autres y voient plutôt une représentation symbolique. Elle porterait une vision sexualisée du monde ou signalerait l’arrivée près d’un puits, une zone dangereuse où l’on risque de s’intoxiquer par accumulation de gaz carbonique.

Et qu’en est-il des animaux autour de l’homme ? S’agit-il d’animaux totémiques ou sont-ils les protagonistes d’un rêve animalier ? Les interprétations sont nombreuses mais elles font l’impasse sur un détail : le rhinocéros se distingue du reste de la composition. Elles oublient aussi qu’un cheval avait partiellement été dessiné sur la paroi d’en face. »

En tant que première scène connue représentée sur une paroi préhistorique, cet élément mérite que l’on y apporte grande attention. En effet, elle peut vouloir dire tellement de choses, y compris représenter par un simple dessin une scène vécue, une simple situation. Mais que se passe t’il si nous la regardons comme une production psychique projetée sur la pierre, une sorte de rêve éveillé, une inspiration induite par l’inconscient, un rêve, un schéma mythique et archétypal ?

Sur le plan de l’observation nous voyons un taureau dont les cornes sont comme penchées vers un homme allongé. Ce taureau possède des sortes de grosses poches sous le ventre. Des testicules ? L’homme est allongé, comme mort mais il est ithyphallique. Il est nu et comme sans défense. Devant se trouve un petit oiseau, qui n’est pas un charognard, ni un oiseau de proie, posé sur un bâton bien droit. Il semble y avoir 2 flèches, dont une partant du cul du taureau dirigée vers le bas, une autre remontant. Plus loin, devant, derrière ? un rhinocéros avec la queue dans une étrange position, comme s’il déféquait. Le post fait mention d’un cheval, en face, que nous ne voyons pas.

Sur le plan des associations nous pouvons avancer que le taureau s’associe à la force et à la puissance masculine, à sa puissance de reproduction, sexuelle. Ses cornes sont tournées vers l’homme comme s’il l’avait lui-même mis dans cette situation ou comme s’il le regardait avec compassion. Ses poches ressemblent à deux gros testicules et confirmeraient l’association avec la puissance sexuelle et procréatrice.

L’homme est nu, nu comme un ver, sans fards, totalement lui-même dans son essence première. Tout en semblant mort son sexe est en érection. L’image semble relier l’essence de l’être, authentique (nu) mort et en même temps très vivant et désirant, une sorte de puissance de vie, dans la mort. Le sexe en érection fait écho aux cornes du taureau, tendues, pointues, dirigées.  Les flèches semblent indiquer un mouvement descendant puis ascendant, une courbe « raide » un mouvement de l’ordre des fonctions masculines (percée, pénétration, direction) avec ici une dynamique de descendre (mourir) puis remonter (renaître)

L’oiseau est assez étrange dans ce contexte. Il s’agit d’un petit oiseau chanteur pour le différencier des charognards et des oiseaux de proie avec donc une notion de vie, de joie de vivre, avec la sensation d’appartenance au ciel, aux idées, aux éléments psychiques vivants dans la psyché. Le fait qu’il soit sur un bâton est encore plus étrange, ces oiseaux ne se posent que rarement de cette manière. Le bâton est assez phallique, masculin, comme s’il ancrait, donnait le pouvoir d’action.

Le rhinocéros est encore plus étrange, il part, ou il devance, ou bien est la conséquence. A-t-il quelque chose à voir avec l’ensemble ? Est-il en train de déféquer ? Dans quel cas il libère ses déchets, aboutit sa digestion, se libère, change de plan.

Nous ne voyons pas le cheval donc nous ne savons pas à quoi il ressemble mais nous savons qu’il est « en face ».

Sur le plan des amplifications cela devient très surprenant. Le taureau est lié aux cornes lunaires masculines des croyances les plus anciennes. Ce taureau comme la lune est sujet à mort et renaissance, de manière à régénérer la vie. Les dieux archaïques taureaux sont légion et parmi eux se trouve Osiris. Est-il besoin d’aller plus loin dans le détail quand nous avons sous les yeux un homme à la fois mort et vivant, mort tout en ayant le phallus en érection accompagné d’un oiseau actif ? Se pourrait-il que nous ayons sous les yeux la première représentation d’un schéma que nous connaissons bien, très bien, celui d’Isis oiseau sur le phallus dressé d’un Osiris, dieu Lune, mort et renaissant dans la mort ? Se pourrait-il que ce soit là une production « imaginale » (non imaginaire) de cet archétype majeur de la saga osirienne ? Le rhinocéros ne venant que confirmer ce fait d’un masculin renaissant « autre » et délesté des scories ? Le cheval, force féminine très présente dans les mythologies du monde entier, comme « pendant » à la geste masculine, « en face de » ?

Je vous laisse avec les Images.  Que voyez – vous ? Qu’intégrez-vous ?

Le Taureau Divin, symbole du Masculin sacré

Le fil d’Ariane devrait permettre de remonter aux sources, aux sources du Taureau. L’image est explicite, mais nous ne le faisons pas. Ou plutôt nous ne le faisons plus, nous lisons les pictogrammes avec notre grille de lecture. Nos psychés sont-elles tant imbibées de dualisme, convaincues qu’une seule option nous est acquise, celle du bien contre le mal, du bien lumière contre le mal obscur ? Nous ne voulons que de la lumière, à tout prix, plus jamais d’ombre. Nous ne songeons pas un instant qu’il ait pu exister une autre perception du monde, une autre échelle de valeur, un autre taureau que celui qui se trouve découpé, dépecé, en parties dispersées, n’ayant plus aucun rapport les unes avec les autres, moribond dans les arènes ou sous forme de bœuf ?

Il me semble très difficile de partir d’une source « claire », nous ne savons pas grand-chose des pensées, des émois préhistoriques, aussi il me parait plus simple, peut-être plus sage, en tous cas plus parlant de remonter le fil d’Ariane à ce Taureau qui sans aucun doute possible se présente comme le représentant le plus symboliquement fort de l’énergie masculine.

Nous allons remonter le temps, nous allons en suivre les méandres, observer les symboles qui flottent comme des étendards sur ses cornes dressées, du Bœuf des crèches aux Taureaux des grottes pariétales, nous allons descendre dans le labyrinthe qui nous mène à Sa Demeure.

Au début, c’est-à-dire à la fin, c’est en effet un Bœuf qui souffle de ses deux naseaux sur la joue de l’Enfant, dans la grotte ! Un Bœuf est un Taureau apaisé, assagi parait il, absolument castré ! Diantre, que l’image est terrible, si l’on nait homme, de voir cet animal si représentatif de sa force libidinale, possiblement coupé. Il ne s’agit pas d’attendre Freud pour comprendre que ce que l’on fait aux bœufs, on peut le faire aux hommes et d’en avoir peur. Mais enfin le Taureau est devenu sage, l’homme a dompté sa nature animale, mais sa force, son désir et sa puissance avec.

Du Taureau couillu il ne reste que ceux que l’on s’autorise à massacrer dans des arènes indignes ou les quelques chanceux pour la saillie des vaches. Quelle vie ! Plus aucune fête, plus aucune momie, plus aucune célébration pour lui, comme nous savons qu’il y eut. Les traces les plus tangibles, les plus démonstratives se trouvent sans aucun doute dans le Sérapéum de Saqqarah où ces bêtes sacrées, vénérées sous le nom d’Apis, représentaient la fertilité et la puissance sexuelle. Ce culte est attesté depuis l’époque préhistorique puisque les premières traces sont des gravures rupestres et ce détail est bien pour nous intéresser. Il a duré longtemps, jusqu’à l’époque romaine. Ce qu’il reste du lieu est splendide est atteste de l’importance de ce culte.

Que c’est -il donc passé entre ces attentions extrêmes et le Bœuf émasculé ?

Le Taureau fut un des plus grands symboles des croyances à honnir dès que surgirent les monothéismes. La foi en son pouvoir était si forte que sans aucun Pharaon pour diriger leur monde les Hébreux fondirent l’or des bijoux des femmes pour en faire un « veau d’or ». Le dieu Pharaon est mort, vive le Dieu Taureau. Moïse ne l’entend pas de cette oreille et interdit le culte païen.

Nicolas Poussin, les Adorateurs du Veau d’Or

Mais le vieux mâle ne se laisse pas faire, il faut attendre 391 à Alexandrie dans un autre Sérapéum, dédié à Sarapis, avatar d’Apis, pour que les émeutes sanglantes qui y eurent lieu signent le début concret du déclin des païens, ces adeptes du Taureau, autant dire du Diable.

Puis, ce furent les arènes, les saillies, le Bœuf. Et ce n’est que dans quelques mythes égarés qu’on entendit l’écho de ce Taureau Divin. Il est encore source de pouvoir dans la Razzia des Vaches de Colley, qui en fait de vaches sont deux taureaux des pays celtes.

Remontons le fil. Le Taureau est partout ! Il est à Catal Hüyük, vénéré, célébré par des femmes vautours, entourés de déesses aux larges fesses rondes.

De très nombreux Dieux sont des « fils de la vache » y compris le dieu Min, « le taureau de sa mère », ce dieu ithyphallique, au délicieux surnom de « Minou ».

Dionysos lui-même est nommé « l’enfant à cornes », le « dieu cornu », « celui qui a un front de taureau ». A l’Ouest il est bison blanc. Ses cornes en rajoutent se changent en cornes de bouc, de bélier, de cerf. Amon, Kernunos. Bref l’animal sacré masculin est une bête à cornes et chaque culture de le manifester sous sa forme endémique.

Jusqu’en Crète où se parent les murs flamboyants de « jeux » taurins. Filles et garçons, ici on saute par-dessus, pas de souffrances sur les images, du jeu.

Cette manifestation archétypale du masculin est si prégnante que Mithra en sera le grand serviteur, menaçant de supplanter le Christianisme.

Vinrent les combattants, non pas qui sacrifient, vénèrent le sacrifice, mais qui combattent. Ce Taureau il le faut mort non pas pour régénérer le temps, régénérer le sang, mais pour prendre son pouvoir. Gilgamesh ne fait pas de détails, il assassine le Taureau et étrangle le Serpent, les deux protagonistes porteurs des croyances anciennes. Le guerrier a gagné, le Taureau est abattu sans possible retour.

C’est Zeus qui se déguise en Taureau pour mieux duper les filles, les violer, elles qui croient avoir devant leurs yeux le Seigneur de leur cœur, l’ancien dieu des sauvages, qui caracole à leur côté sur les landes fertiles.

Des Taureaux pariétaux nous avons les deux cornes, analogie parfaite des lunes qui croissent, décroissent et coupent le ciel de leur course taurine. Avant cette dégringolade nous eûmes des dieux « lune » et ils sont forts nombreux, si l’on se penche un peu. Dans le dictionnaire de Joel Thomas nous en avons dénombré presque soixante-dix[1], c’est sans compter tous les petits dieux lune des mythes primitifs où Lune est masculin. C’est sans compter ceux qui furent oubliés, ces temps sont loin. Sin est sans doute un des plus connu, mais Aillil l’époux de Morrigu, ou Mani le frère de Sol, et encore Osiris dont les caractéristiques sont reconnues, par tous, lunaires.

Il est alors facile au bout de ce long fil, après des millénaires, de tomber sur ces Taureaux cachés aux fin fonds de cavernes. Il était déjà là et souvenez-vous, nous avions parlé des Apis préhistoriques en Egypte.

Marie Köning en fait une étude passionnante dans son ouvrage Notre passé est encore plus lointain[2].  Lu dans ce sens envers, en remontant le fil, son étude prend tout son sens. Et c’est bien cette étude que fit Marie Koening des gravures rupestres à ces Taureaux Célestes gravés sur les parois détenant les secrets des naissances, des montées, des descentes, des morts, des disparitions. Des cycles de la lune, des mois, des « lunes » des femmes

Lune, Corne, Taureau, Mâle.

Le sang et les cornes.

Et sur le bout du fil que nous suivons nous avons nos réponses. Les cornes et le sang. La percée, la coulure.

Nous voilà tout au fond du labyrinthe où Thésée ce fils des Patriarches vient sanguinairement détrôner ce puissant vieux divin.

Chacun s’accorde pour reconnaitre en ces cornes, la lune ! « De la lune aux cornes – en forme de lune[3]. ». Le Taureau Lune est le maître du temps, c’est lui qui tire à lui ou qui éloigne les marées, les printemps, le sang des menstrues. D’ailleurs dans les très vieux pays il était de coutume de croire que Lune pouvait engrosser les femmes. C’est lui qui rythme la poussée verdoyante, nous le savons encore quand nous regardons nos calendriers lunaires et que la biodynamie cache dans les entrailles de la terre, des cornes. C’est son rythme, phallique : « Le rythme naturel du mâle est un rythme phallique qui s’élève et retombe… Les mythes raconteraient donc, tout naturellement, des histoires dans lesquelles le mâle est la figure arrivée à son apogée, tragique, qui resplendit et disparaît[4]. » comme la lune.

Pourquoi les cornes ? « Pourquoi les cornes ! Parce que c’est en elles que résident la force et la fertilité [5]». Mais pour qu’elles portent ces fruits elles doivent être coupées, elles doivent saigner.

Les cornes taurines sont comme des phallus, elles pénètrent le ventre de la nuit, la perce, y mettent de la forme, de la structure, du temps. Les phallus trop pressés, trop violents, sans respect, nous le savons dans les mythes, mais dans le vie concrète aussi, blessent, déchirent, violent, massacrent. Il est donc nécessaire d’apprendre à ce phallus une pénétration d’amour, et à cette fin il se doit d’être amputé des risques de « trop de ».

Pourquoi tant de sang ?

Le féminin saigne par nature, tous les mois et sans mourir[6] ! Cette force mystérieuse le masculin ne la détient pas, il doit se mesurer à l’entaillage. Et c’est ce que faisaient les peuples amérindiens quand les hommes attachaient leur peau sanguinolente aux poteaux voltigeurs, danser « en regardant le soleil », comme une pleine lune le regarde droit devant.

Mais le Cosmos aussi semble avoir décidé que Lune doit mourir, passer par l’ombre noire pour renaitre. Le sacrifice du Taureau peut prendre ici tout son sens. C’est ce cycle, de roulis de la vie vers la mort, vers la vie qui promet l’abondance, la fécondité, le flux de vie qui sans cesse se régénère. Les druides eux-mêmes ne sacrifiaient ils pas deux taureaux, aux cornes attachées, quand le gui tout rond de sa pâleur d’opale, lunaire, fleurissait dans les chênes ?

Nous voici seuls devant la grotte qui nous sert de toiture, nous regardons le ciel de nuit, sans aucune pollution :  il doit être grandiose. Au centre de sa voute parade l’astre d’argent. Il monte, il descend, il passe, il croit et il décroit, il va disparaitre. Il va mourir, et sa mort en elle-même porte l’espoir de notre temps renouvelé. Et c’est cette magie du monde que j’irais graver, peindre, aux ventres de la terre.

Ou voilà que l’écume des mers sur le phallus tombé d’Ouranos fera place à l’Amour, Aphrodite debout sur sa coquille d’or pourra bien pavoiser.

A première vue il ne s’agit pas d’un combat de la lumière contre les ténèbres, l’esprit antique ne pense pas ainsi, il n’y a pas de diable. Il y a le jour, la nuit, soleil et lune qui se partagent le ciel, se regardent et si l’argent des nuits doit suivre son périple il passe par la mort et sa résurrection. Le temps permet le cycle, le temps engendre le rythme et c’est ce rythme-là qui fait l’éternité….


[1] Merci à Olivier pour son travail de fourmi

[2] Robert Laffont 1982

[3] Michel Pastoureau

[4] William Irwin Thompson

[5] Michel Pastoureau

[6] Sylvie Verchère Figure symboliques du Féminin et du Masculin, Ed du Cygne, 2014

La vérité sortant du puits, allégorie

imagesLa manière dont nous menons notre vie dépend de ce que nous percevons et comment nous le percevons. Or, ce que nous percevons dépend de ce que nous avons perçu dans notre enfance, comment nous avons été éduqués à percevoir. En ce sens tout est construction psychique, donc illusion. Ces constructions ont un tel impact sur notre comportement qu’elles en deviennent une réalité.  Le travail consiste alors à déchirer le voile et à « voir » le réel qui, lui, ne dépend pas de nos constructions mentales, de nos apprentissages faussés, de nos affects manipulés.

Tout véritable travail thérapeutique consiste alors à reforger autrement la perception que nous avons du monde, des affects et des relations. Il s’agit dans un premier temps d’apprendre à regarder le réel qui n’a la plupart du temps pas grand-chose à voir avec la réalité que nous nous sommes construite. Il s’ensuit un séisme de grande amplitude secouant toutes les fondations de notre être, la manière dont nous évaluons les dangers mais aussi les joies, la manière dont nous naviguons et réagissons, la manière dont nous posons nos actes.

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La vérité sortant du puits – Jean Léon Gérome

Il arrive un instant, dans le lent processus de réintégration du réel où la vérité, nue, sortant du puits, armée de son fouet, se révèle douloureuse. Elle est accompagnée, dans son dévoilement, d’un sentiment de libération. Le voile intriqué à nos chairs déchire au passage les fibres incarnées, mais l’âme libérée se trouve révélée. C’est l’instant fatidique où la force intérieure doit faire face et seul un moi suffisamment fort peut y survivre. Les énergies en présence ne sont pas les seules projections que nous en faisons (c’est l’autre, c’est le destin, c’est dieu …) mais le réel en mouvance en notre inconscient profond.

Nous ne pouvons pas faire ce travail seul, vivre c’est relier et séparer, vivre est relation. Il nous faut l’âme amie, qui regarde, qui nous reflète l’exact impact et l’exacte construction que nous nous acharnons à croire vraie. Alors sur la margelle du puits nous pouvons nous éveiller, sous l’œil  d’un « témoin »  bienveillant qui, dans son juste regard, sera pour nous comme un miroir reflétant le réel et notre réelle existence : vivre !

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Rencontre avec le dieu Amon…

Vue-aerienne-du-grand-temple-dAmon-Re-a-Karnak-Cnrs-Cfeetk-A-CheneJe venais de terminer la rédaction de Figures Symboliques du Féminin et du Masculin et m’avançais, enchantée, sur les rives thébaines. J’avais pendant des mois exploré la figure du « mâle ». Recherché dans les images et les mythes ce que « ça » dit de lui. Je lui trouvais deux visages. Le premier je le  connaissais bien, celui de l’homme défendeur de la loi, droit, sec, c’est-à-dire sans larme, celui qui épouse, impose son nom. Celui qui se doit de ne jamais faillir, de ne jamais chuter, de ne jamais pleurer. Celui qui ne peut pas se poser un instant et contempler le monde dans sa beauté de l’aube, dans sa nuit languissante, et surtout, surtout pas, être sensible aux courbes de l’âme amoureuse (une faiblesse, un danger !). Bref, celui-là c’est le guerrier d’abord, toujours un va-t-en-guerre, pour finir patriarche et seul devant sa table où se taisent ses ouailles.

100251304Mais j’en trouvais un autre, un autre mystérieux. Celui-là est plutôt Chevalier, il vient de la forêt profonde, il danse les pieds nus parmi les feuilles rouges. Il se laisse porter par la sueur du vent. Il se laisse guider par les odeurs des femmes. Il a surtout ce trait très caractéristique de succomber à l’amour et aux douceurs de l’âme, de percevoir le beau et d’y rester assis, devant… Cet Homme-là est l’Homme Vert des vieux contes écossais, le Fils-Taureau, le « Bélier »… On le trouve dès les premières gravures pariétales en forme de danseur sorcier, de bouc, de bête à corne, accompagné de son Serpent de femme. On le poursuit encore dans les plus anciens mythes sous le nom d’Enkidu à Sumer. On le rencontre sous les traits de Grown Pebyr dans le conte de Blodeuwedd au pays de Galles. On le trouve toujours au XIXe siècle dans les prières et contes de la tradition populaire orale de l’Ecosse, recueillis par le folkloriste Alexander Carmichael sous le titre de Carmina Gadelica :
« Ô douce Déesse, écoute ma prière,
Accorde-moi Ton attention,
Laisse mes incantations et mes charmes
Parvenir jusqu’à Toi. Viens à moi,
Ô puissante Mère de tous,
Pour me protéger, moi Ton enfant ;
Ô grande Reine de la Vie,
Ensemble et avec l’appui
Du Seigneur du Bois Sauvage,
Ton fils et Ton amant,
Pour me protéger en Ton pouvoir,
Toi douce Déesse
De la plus pure et plus noble beauté. »
Il se bat sans frayeur contre le nouvel homme. Descendu des forêts il cherche la promise, mais les nouveaux dieux ont envahi la scène et presque toujours il meurt. Cet Homme-là est celui qui dans les plus vieilles traces du monde détient le pouvoir de faire éclore la vie du ventre de La Mère, du ventre de l’Epouse, celui de générer par cycle la renaissance incessante du monde. Sans lui rien n’est possible pour la Reine du Ciel, la Mère du monde. Il est celui qui darde son vaillant devenir puis qui meurt afin de revenir au printemps jaillissant.

Il est Taureau puissant qui de sa corne effilée perce la nuit de sa courbe de lune (quand dans les anciens mythes la lune est masculine), il perce les eaux, il ouvre la membrane, il taille, il fait jaillir ! Celui-là est un compagnon, pas un maître. Sous sa forme Bélier il est omniprésent. C’est Pan, c’est Cernunos… C’est la laine des Béliers que Psyché se doit d’aller chercher, sur leur dos, à la tombée du jour…

C’est un frémissement profond qui pris soin de mon âme quand j’arrivais ce jour, à l’entrée du Temple de Karnac : une allée de Bélier… le dieu Amon !

44760771_2299505856944137_1966168021596635136_nS’envolaient en éclat tous mes apprentissages, les vieilles formules, les raccourcis rapides, Amon-Zeus ! Là, tout autour de moi ce n’était pas un dieu puissant haut perché dans le ciel et qui viole les filles comme le fait si souvent Zeus. C’était un dieu « caché », c’est son nom qui le dit. Si ce dieu se montrait c’était sous forme de Bélier, un dieu de la génération de la vie car « Le bélier symbolise la puissance génésique. Il est donc associé à tous les dieux en rapport avec la naissance ou la régénération […] celui-ci se présente comme un homme doté d’une tête de bélier[1]. »

Cette force mystérieuse émergeant de la nuit  avait pour habitude lors du mois de chémou, pendant la Belle fête de la vallée, de quitter son sanctuaire de Karnac, à la nouvelle lune, pour se rendre sur la rive occidentale du fleuve : « Il retournait au lieu des origines, sur la butte de Djêmé, là où étaient enfouies les forces vitales du serpent Kematef, “ Celui qui a accompli son temps”, en ses dix âmes ba[2]. » Plus haut, de l’autre côté de la mer, bien longtemps avant, déjà, un Bélier était représenté avec des serpents, c’est à  Gôbekli Tepe, nous raconte Klaus Schmidt, sur le pilier 1, qu’ « au-dessous de l’ “entrelacs de serpents” apparaît un quadrupède comparativement plus petit, peut-être un bélier[3]. »

Cornes-Coin-Maison-77-Catal-HoyukEt tous comme dans les temps les plus anciens, comme sur les gravures les plus vieilles, ce bélier est parfois un taureau « parmi les plus anciennes représentations du masculin sacré, parmi les Hommes Verts se tenaient des Hommes Bisons, “des hommes ithyphalliques à cornes d’animal ou à masque d’oiseau […] créatures mi-animal, mi-homme (les centaures)”[4]. » et « À Catal Yöyük des cornes de taureaux ornent l’intérieur des maisons, dans une organisation toute religieuse. Des crânes avec les cornes sont encastrés dans les murs ou délimitent l’espace. Déjà les grottes préhistoriques de Lascaux, en particulier, présentent une magnifique Salle des Taureaux. Elle doit son nom à quatre immenses taureaux sauvages (aurochs) peints sur les murs[5]. » Or ce taureau est lui aussi associé à Amon car « Amon ou Min, sont appelés “Kamoutef”, c’est-à-dire “Taureau de sa mère”[6]. »

J’étais stupéfaite ! Moi j’avais cru les histoires des hommes, le lien des dieux anciens entre Zeus et Amon, mais cette force était là, cette force latente émergente en croissant (de lune), en corne (bélier ou taureau). Il était là cet Homme Bélier, cette force sauvage qui vient du plus profond des forêts de l’âme du monde. A ce moment-là l’Egypte me proposait le Sorciers des Trois Frères, mais en le glorifiant plus encore, en l’approchant des hommes, reconnu, magnifié, en haute grandeur. Était-il sorti de sa caverne ? Pas vraiment, Amon est toujours « le caché »… J’étais subjuguée par l’amplification précise dessinant sous mes yeux ébahis la danse du Roi de la forêt, du Roi de l’obscurité, du Roi qui fait danser la Reine… Je n’ai pas vu de forêts en Egypte, pas de forêts sauvages et tempérées, mais il y a le dessous de la terre, le jeu des ombres et des lumières, le Fils du Ventre est là, il émerge… et ses cornes dressées pointent, animent la matière.

90606711_oPénétrant plus avant dans le temple la force fécondante, génératrice de vie, que les Béliers exercent dans leur danse symbolique apparaissait pareille sur les murs : il est aussi ce Dieu au sexe dressé qui promet la félicité et la vie, car Amon est aussi Min. Min n’est pas libidineux, il n’est pas agressif. Il ne traque pas une Daphné apeurée, ce n’est pas Zeus qui fait la femme à son idée, émergente de son cerveau, c’est le dieu ithyphallique qui désire ! Et le Désir est sacré ! Tel ce sexe dressé qui permet à la terre d’ouvrir ses ambages, il est le Roi et en terre d’Egypte il est Pharaon !

Amon n’est pas tout seul et sa compagne est Mout. Ils étaient là, sans violence, sans combat, juste en un face à face recelant tous les mystères du monde. Mout veut dire Mère et leurs amours portent le fruit lunaire en le dieu Khonsou. Ici pas de satyres, de trublions lubriques, Amon fait battre le cœur de la Déesse, lui promet du plaisir. Le Masculin quand il est ce masculin sauvage, archaïque, ne rejette pas la force féminine, il en fait une alliée, une aimante. Nadine Guilhou nous rapporte ce merveilleux texte qui décrit la conception d’Hatchepsout sensée être issue de l’union du dieu Amon avec la reine :

amon-mout« Pour séduire la grande épouse royale, Amon, le dieu vénérable, seigneur des trônes du Double-Pays, se rendit dans le palais royal où il prit l’apparence de Sa Majesté le roi de Haute- et Basse-Égypte, Âakheperkarê. Il trouva la reine qui se reposait au plus profond de son palais et se tint près de sa couche. Elle s’éveilla en respirant le parfum enivrant du dieu et sourit devant Sa Majesté. L’épouse du pharaon était belle, très belle. C’est pourquoi on l’avait appelée Ahmès, ce qui veut dire « la lune est venue au monde », car elle en avait l’éclat, à moins que cela ne rappelât le moment de sa naissance. Alors, s’approchant d’elle, Amon la désira ardemment, et il se montra à elle en sa forme de dieu, dans toute sa gloire et toute sa force. Étant venu tout contre elle, et tandis qu’elle se réjouissait en voyant sa beauté, œil contre œil, narine contre narine, il envahit de son puissant amour divin son corps de reine, inonda ses sens et sa peau de son parfum divin, composé de toutes les senteurs du lointain pays de Pount. Une langueur envahit la reine, la livra tout entière à cette beauté démesurée qu’elle s’attacha à servir. Sa Majesté – c’est-à-dire Amon – fit tout ce qu’il désirait auprès d’elle, et elle fit qu’il se réjouît d’elle, l’embrassant et le caressant[7]. »

Enivrance et volupté, érotisme et douceur, bienveillance et partage. Ce texte n’est pas sans faire penser aux textes trouvés sur les tablettes de Sumer, rapportant la rencontre entre le Dieu et la Déesse :

« Le roi s’approche, tête haute, de son giron sacré. Il s’approche, tête haute, du giron sacré d’Inanna. Amma-ushumgal-anna, s’allonge à côté d’elle, Il caresse son giron sacré. Lorsque la Maîtresse s’est étendue sur le lit, dans le giron sacré (du roi), lorsque la pure Inanna s’est étendue sur le lit, dans son giron sacré, Elle fait l’amour avec lui, sur son lit. Elle dit à Iddin-Dagan : “Tu es vraiment mon bien aimé ! ”. L’acte charnel accompli, on laisse entrer la foule chargée d’offrandes, ainsi que les musiciens. Un banquet est servi : “Amma-ushumgal-anna étend la main pour manger et boire, Le palais est en fête, le roi est joyeux ; le peuple passe la journée dans l’abondance[8].” »

Combien de société ont célébré l’amour et l’érotisme avec tant de force et de beauté ? Quelle vision, quelle perception du couple et de la hiérogamie ont émergé encore vibrantes en ces siècles antiques ? Pas de pornographie graveleuse, humiliante… Le message au peuple est bien autre que ce que nous voyons, nous, quotidiennement sur nos affiches et nos films… dans nos églises… tout métaphorique soit-il.

amon3Qu’Amon soit un Masculin autre que celui que nous connaissons et vénérons aujourd’hui, un Masculin à qui le Féminin ne fait pas peur, ou dégoûte, s’expose sous nos regards. Qu’il soit un Masculin entier, ayant bu la saveur de sa propre rondeur, de ses pans féminins intérieurs est gravé dans la pierre. Qu’il soit un dieu vivant, fécondant et aimant ne fait aucun doute,  car il existe un Amon prêtant une oreille attentive aux pauvres, aux malades et aux femmes enceintes, qui peuvent l’approcher lors des grandes festivités religieuses, « À l’est de son grand temple de Karnak, il possédait un sanctuaire d’“Amon qui écoute les prières”, où il répondait aux suppliques et rendait les oracles, comme en témoignent les “stèles à oreilles” que lui adressaient ses fidèles. Veillant sur la création et sur les hommes comme un berger sur son troupeau, il apparaît proche des humbles, ainsi qu’en témoignent plusieurs prières émouvantes qui ont été conservées[9]. »

Amon, amant délicieux, perceur de la matrice vivifiant, est à la fois le compagnon de la Grande Déesse, le bon père,  tout autant que garant de l’équilibre du monde, car dans son dévoilement, sous ses cornes de bouc, il détient en son sein la sagesse féminine de Maât. Il est son père, son fils et son amant, son porteur, celui qui agit la matrice. Le papyrus Berlin 3055 rapporte cette prière, ô combien profonde de sens : « Salut à toi (Amon) qui es pourvu de Maât, auteur de ce qui existe, créateur de ce qui est ! Tu es le dieu parfait […]. Tu jaillis avec Maât […]. Ta fille Maât, tu rajeunis à sa vue, tu vis du parfum de sa rosée. Maât est placée comme un porte-bonheur à ta gorge. Elle repose sur ta poitrine […]. Ton œil droit est Maât. Ton œil gauche est Maât, tes chairs et tes membres sont Maât ; les souffles de ton instinct et de ton intelligence sont Maât […]. Le vêtement de ton corps, c’est Maât. Ta nourriture, c’est Maât. Ta boisson, c’est Maât. Ta bière, c’est Maât. wp_20119L’encens que tu respires, c’est Maât […][10]. » Comment ne pas lire, ici, comme le Masculin émerge avec le Féminin (et nous retrouvons la gémellité d’Isis et d’Osiris), et son pouvoir d’agir pour Elle et son agir avec justesse pour Lui ? Cette symbiose parfaite est très exactement celle symbolisée par l’iconographie gauloise où le Serpent ondulatoire pour se mouvoir se pare de cornes.

Au sortir des allées, après le cercle déambulatoire de ma visite à Karnac, je repartais la tête dans les étoiles, le cœur vibrant, l’âme apaisée. Comment décrire ce que cette rencontre peut susciter de réflexion mais aussi et surtout d’énantiodromie de l’âme ? Alors que les lueurs de l’aube se taisaient, je me surpris moi-même à murmurer, en regardant partir les ombres de l’allée : « Ô mon dieu ! »

Amon 1b

[1] Nadine Guilhou, Mythologie égyptienne, Poche Marabout, Kindle, emplacement 4881.

[2] Ibid. emplacement 6506.

[3] Klaus Schmidt, Premier temple, Göbekli Tepe, CNRS Editions, Kindle, 2015, emplacement 1409.

[4] Marija Gimbutas, Le Langage de la déesse, éditions des Femmes, 2005, p. 202.

[5] Sylvie Verchère Merle, Figures symboliques du Féminin et du Masculin, Editions du  Cygne.

[6] Nadine Guilhou, Mythologie égyptienne, Poche Marabout, Kindle, emplacement 3275.

[7] Ibid.  emplacement 2537.

[8] Georges Roux, La Mésopotamie, éditions du Seuil, Kindle, p. 116.

[9] Nadine Guilhou, Mythologie égyptienne, Poche Marabout, Kindle, emplacement 5400.

[10] Traduction de Fr. Daumas, La Civilisation de l’Égypte pharaonique, Paris, Arthaud, 1988.